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p. 



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THfiORIE SCIENTIFIQUE "^ 



I 



DE 

'•I 



LA SENSIBILITY 



LE PLA18IR ET LA PEINE 



PAR 



L^ON DUMONT 



» r 



DEUXIEME EDITION 



PARIS 

LIBRAIRIE GERMER BAILLIERE ET G'e 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 

Aa coin de la roe Haateleaille. 

1877 



-i-jbn- 




INTRODUCTION 



I 



La v6rit6 est chose purement relative. Ge n'est que la 
force avec laquelle une notion s'impose Si notre esprit; c'est, 
en d'autres termes, I'intensit^ des faits de conscience. L'en- 
semble de nos id6es, de nos opinions, de nos connaissances 
est, pour chacun de nous, un syst^me de ph6nom6nes intel- 
lectuels qui se d6terminent les uns les autres : les uns s'ex- 
cluent, les autres s'impliquent; les uns se g^nent, les autres 
se soutiennent. A I'int^rieur de chacun de nous, se produit 
une sorte de concurrence vitale entre les id6es, un combat 
pour Fadmission et la conservation. Deux notions contradic- 
toires ne peuvent coexister simultanSment dans Tintelligence, 
et quand 1 une d'elles s'impose Si la conscience, soit par sa 
force propre, soit par celle qu'elle regoit d'un groupe d'autres 
id6es auxquelles elle se trouve associ6e, elle exclut comme 
fausse celle qui lui est oppos6e. Les divers degr6s de croyance 
correspondent aux diff^rents degr6s d'intensit^ de ces 
Mts de conscience, depuis la certitude irresistible des faits 
dont le rejet, c'est-Si-dire la n6gation, est impossible pour 

DUMONT» \. 



2 RELATIVITY DE LA v£i\1T£ 

Tesprit, jusqu'aux divers degrds de probability des faits dont 
la negation est seulement difficile ou p6nible k difT6rents 
titres. 

Si nous laissons momentan6ment de c6t6 r616ment m6ta- 
physique de la pens6e dont nous parlerons plus loin, nous 
trouvons que les faits qui s'imposent avec le plus de force 
sont les perceptions. Ce sont v6ritablement les faits r6gula- 
teurs avec lesquels toutes les autres notions, sous peine 
d'etre exciues comme fausses, sont tenues de se mettre di* 
rectement ou indirectement d'accord. Aucune id6e ne peut 
pr^valoir centre la force d'une perception, chez celui du 
moins qui en est actuellement le sujet. Mais en dehors des 
perceptions actuelles, certaines conceptions de Fimagination, 
certaines representations, s'imposent aussi avec une force 
tr6s- considerable dont elies sont le plus souvent redevabies 
h des perceptions pass6es ou possibles. Chaque impression 
des sens laisse en g6n6ral, quand on y a fait une attention 
sufQsante, une habitude derri^re elle; et ce qui a 6t6 associ6 
dans une perception, se retrouve associ6 dans la repr6sentar 
tion avec un degr6 de force difAcile h surmonter. Ainsi 
8'explique la croyance k I'existence du pass^ et du monde 
ext^rieur. La croyance au pass6 n'est que le degr6 de force 
avec lequel la notion d'une date, ^trang^e au moment actuel, 
se trouve associ^e aux autres elements d'une conception; la 
croyance k Texistence du monde ext6rieur est la force avec 
laquelle la notion d'un lieu hors du champ des perceptions 
actuelles, est aasoci^e aux autres elements d'une represen- 
tation \ On appelle enfin faits d'exp^rience toutes les idees 
que nous pouvons verifier, c'est-k-dire rendre ^videntes k 
TolontS; ce sont toutes celles que nous sommes capables, 
en remplissant nn certain nombre de conditions connues, 
de fiaire devenir des objets de perception. Une conception 
qui n'est fondle ni directement ni indirectement sur aucune 

1. Voyez noire ^tude sur la ThSorie de rintelligence, d*apres 
M* Taine, dans la Revue poHHqve et lUtirmre, 84 mat 1873. 



; • • • 

* • 






CERTrrrDB et hypotheses 3 

perception, qui ne renferme aucune d^teimination precise 
de temps ni de Hen, n^est que )a notion d'une chose possible ; 
c*est une pure hypoth^se h laqnelle peat s^atlacher un cer- 
tain degr4 de croyanee, mais qui ne pourrait derenir oer- 
taine qu*k la condition d'etre v6rifiAe par Texp^rience. 

Les sciences ne sent que la syst^matisation de tons nos 
Mts de conscience, faits de simple observation, faits d' expe- 
rience et hypotheses. D y aJi lay^rit^aujourd'hui un certain 
nombre de savants qui voudraient compI6tement bannir 
lli3rpothese et renfermer leurs etudes dans les seules don- 
n6es de I'exp^rience et de Fobservation. Jusqu^^ quel point 
tme telle exclusion est-elle l^time ou l^vorable au progr^s 
de Fesprit humain ? (7est une question que nous sommes 
oblige de poser, parce que nous craignons d'etre accus6 
d*avoir, dans les theories que nous avons h d6velopper sur 
le plaisir et la douleur, p6ch4 centre les principes et la md- 
thode de la philosophic scientifique et positive, non-seule- 
ment en accordant une place trop large h certaines hypo* 
theses, mais surtout en admettant la M^taphysique , que 
beaucoup de savants vondraient rejeter comrae ne reposant 
que sur des hypotheses d'une verification impossible. 

L'homrae est dou6 d'un besoin instinctif , h§r6ditaire, de 
s'expliquer le monde et d*expliquer sa propre existence. On 
pourra condamner cet instinct, on ne le d^truira jamais. Lk 
oft les explications cxp^rimentales font d6faut, Tesprit hu- 
main est irresistiblement port6 h en concevoir d'hypoth6- 
liques, explications provisoires et pr^caires sans doute 
expos^es h dtre d^truites mdme par d'autres hypotheses 
4figalement provisoires , mais qui neanmoins ont assez de 
fDPce pour r^gnep dans intelligence jusqu*li ce qu'elles se 
trouvent en ccmtradiction avec des faits d*exp6rience ou que 
)a d^couverte de I'explication veritable les ait rendues inu* 
tiles. 

L'hypothese a done pour r61e de remphr provisoirement 
les lacunes de la science et de la philosophies CTest elle qui 



4 UTILITY DES HYPOTHESES 

est la cause de la diversity des syst^mes : de m6me qu'entre 
deux points il n'est possible de mener qu'une seule ligne 
droite, mais qu'on peut entre ces m^mes points tracer un 
nombre infini de lignes courbes; de m6me 11 ne peut y avoir 
h regard de chaque objet qui est de nature k occuper la 
pens6e humaine, qu'une seule explication exp6rimentale, 
mais il peut y en avoir des miiiiers d'hypoth^tiques. Car la 
perception est constante, Timagination est varial)le Nous 
pourrions par consequent distinguer, dans Thistoire de la 
philosophic, deux p6riodes extremes : la premiere, celle des 
syst^mes provisoires, oil presque aucune v6rit6 d' experience 
n'etait encore connue, oUilne r^gnait que des hypotheses 
de toute esp^ce ; Tautre, celle de la science positive et de la 
philosophic definitive, oil il n'y aurait plus besoin d'hypo- 
theses, ot I'homme aurait epuise le domaine deTexperience : 
entre ces deux periodes on doit admettre une periode mixte, 
oil les hypotheses et la diversite d'opinions perdent chaque 
Jour du terrain, oil la science experimentale et Tunite se 
developpent au contraire de plus en plus. Tel est en deux 
mots le resume de I'histoire de Tesprit humain depuis plus 
de soixante siecles. Si le progres a ete lent, il est du moins 
incontestable et nous avons certainement depasse le moment 
oil la somme d' experience a commence h Temporter sur la 
somme des hypotheses. 

En attendant Texperience, Thomme peut penser bien ou 
mal, mais il est avant tout oblige de penser. Les savants 
meme qui ont la pretention d'ecarter les hypotheses de ieurs 
recherches, sont obliges de les reprendre au sortir de leur 
cabinet de travail et ne peuvent ni agir ni parler dans le com- 
merce ordinaire de la vie sans montrer qu'ils appartiennent 
implicitement, comme tout le monde, k tel ou tel systeme 
d'hypotheses metaphysiques , morales, politiques, medi- 
cales, physiologiques ou autres. Les hypotheses sont, faute 
de mieux, des instruments provisoires de coordination 
et de classification des idees. II est certain qu'en deve- 



UTILITY DES HYPOTHESES 5 

Tiant des opinions communes, elles facilitent I'^change de 
la pens6e et remplissent le r51e d'un langage de conven- 
tion. 

Mais cela n'est pas ce qu'il y a de mieux h dire pour la 
defense des hypotheses. Leur plus grand avantage est de 
r^agir sur Texperience et d'etre une des sources les plus 
fecondes de d6couvertes scientifiques. Elles sont en quelque 
«orte le flambeau de I'induction et sans elle I'esprit humain 
resterait frapp6 de st^rilite ; car le proc6d6 complet de I'in- 
duction commence par une conception fondee sur I'analogie, 
^tendant hypoth^tiquement h des faits nouveaux ce qui est 
sugg6r6 par d'autres faits, et se termine par une experience 
qui vient la confirmer. Sans hypoth^se Newton n'aurait pu 
d^couvrir les lois de la gravitation, et Goethe a dit avec raison 
qu'il valait encore mieux faire de mauvaises hypotheses que 
ne pas en faire du tout : car elles provoquent en tout cas la 
verification ; Finsucces de Texperience, en demontrant leur 
faussete, reste du moins pour la science, une acquisition 
negative. 

II est facile de comprendre pourquoi des conceptions hy- 
pothetiques de I'imagination peuvent rendre tant de services 
pour diriger des recherches nouvelles. Les hypotheses ne 
se forgent pas au hasard : elles sont generalement suggerees 
par Fensemble de nos experiences anterieures ou des idees 
deduites de ces experiences; et comme la logique n'est, en 
derniere analyse, que la contre-partie subjective des lois 
physiques ou plutdt metaphysiques, il est naturel que les 
rapports etablis par nous entre les elements de nos concep- 
tions se trouvent conformes aux rapports reels existant entre 
les choses. Les diverses conceptions possibles relativement 
h un seul et meme fait entrent en lutte dans notre esprit ; la 
selection s'accomplit au profit de la plus forte; et la plus 
forte eM gen6ralement celle qui s'accorde le mieux avec les 
perceptions ou les experiences anterieures , et a par conse- 
quent le plus de chance d'etre la plus juste. Plus la science 



• UTILITY OES HYPOrHi:S£S 

progresse et s'enrichit, moins les hypotheses s'^arent et plu9 
le penseur.est souvent cooduit k tomher du preoiier cou|^ 
sur la v6rit6. 

Nous n'avons par consequent aucun motif pour dissimuler 
qae notre livre sur le plaisir et la douleur renferme un grand 
nombre d'hypoth^ses, c'est^dk-dire de propositions qui n'ont 
pas ete et ne peuvent etre, pour le moment, \6nfi6es 
d'une maniere eiqperimentale. Mais c'est du moins, suivant 
Texpressioii de Montaigne, un livre de bonne foi. Enti^ 
peuieat d6g8ig6 de toute preoccupation d'dcole ou de parti, 
nous avons laisse notre theorie se £aire spontanemeat , 
dans notre esprit, la r^sultante des diverses tendances con- 
temporaines de la science et de la philosophic dont nous 
avons, avec la plus scrupuleuse attention, suivi tous les 
mouvements dans les dix dernieres ann^es, De nouveaux 
progres pourroQt amener un jour d'auti*es manieres de coo* 
siderer et d'expliquer les m^mes £aits. Mais dans i'etat «c» 
tuel de nos connaissances, ces vues se sont impos^es k nous 
comme les plus conformes Si toutes les analogies, et par 
ooasequent comme les plus vraies. Nous croyons qu'elles 
doivents'imposer de m^me, une fois bien comprises, k tous 
ceux qui acceptent la theoiie de revolution otde la seiectioa 
uaturelle, la reduction du Moi ^ une serie et k des groupes 
de &dts de cooscieuce, Tanalyse de la oonscience elie-memo 
en sensations eiementaires, la theorie de requivalence des 
forces, la transformation et la conservation de I'energie, 
I'identite de la seiaksation ei du mouvement, ia sensibility 
dans les fonctions iocooscientes de i'organisnie, rexplicar- 
tion des instincts et des iacultes par Thabitude et l'heredit4t 
et en^ les nouvelles methodes d'aoalyse physiologique qpai 
presentent nos organes comme da pures associations d'ei6^ 
ments histologiques et leur fonctlonuement comme ia resolr- 
tante de mouvements moieciUaires. 

II est vrai que ces demieres theories sont eUes^memes, en 
partie du moins, des hypotheses et qu'elles oomptent un 



LA M^APHYSIQUK 7 

tr^s-^rand nombre d'adversaires, priacipaleiBent en France. 
Mais il est Evident pour nous qu'elies ne sont contest6es 
que par des esprits places dans de mauvaises conditions 
pour appr^ier leor valeur et peser d'une mani^re Equitable 
les difF6rents syst^mes en presence. Les theories nouvelles 
sont contraires k des associations d'id6es enracin6es dans 
lliumanit^ depuis de longs si^cles et qui, bien que n'^tant 
elles-m6mes que des hypotheses beaucoup moins conformes 
tax fiaits et souvent mdme en contradiction a^ec eux, ont 
pour elles Tavantage de I'habitude et les privileges du pre- 
mier occupant; celles-ci restent les plus fortes et par conse- 
quent continuent k passer pour yraies chez toos peux qui 
sont inca^ables de faire Fexamen critique de leur propre 
intelhgence, de se d^pouilier de Tinfluence des traditions 
et de r^ducation, et de recommencer k nouveau, tout en se 
servant des acquisitions du pass6, leur vie intellectuelle. 
Mais il est facile de constater que, malgr6 tant d'obstacles, 
les th^ries d6sign^s plus haut grandissent avec une im- 
mense rapidity, et que !e jour est proche od, accept^es k 
leur tour comme les plus fortes et les plus vraies par la 
grande majorit6 des savants et des phildsophes, elles oppo- 
seront k des hypoth^es nouvelles une resistance ^gale k 
celles qu*elles ont k surmonter aujourd*hui. 



II 



"Notre th^orie du plaisir el de la douleur implique un cer- 
tain nombre de notions m6taphysiques. On verra m^me plus 
loin que Testh^tique, c'est-k-dire la science des modifications 
agr^ables et desagr6ables de la sensibility, est toute enti^re, 
excepts dans ses applications aux facult^s des animaux et 
de rhomme, de Tordre m^taphysique. II existe aujourdTiui 
centre les etudes de ce genre une opposition trfes-vive; on 
considere g6n6ralement la m6taphysique comme la plus hy- 



8 PROGRi:S DE LA M^TAPnYSIQUE 

poth^tique de toutes les sciences, sinon comme une science 
purement hypoth^tique. La plupart des savants non spiri- 
tualistes professent pour elle le plus profond m^pris. No- 
tons cependant qu'il commence k se produire sur ce point 
une reaction trfes-remarquable. Auguste Comte, le fonda- 
teur m6me de T^cole positiviste, admettait d6jk, en dehors 
des sciences particuli^res, une philosophic premiere et une 
synthase subjective qui sont des Equivalents d'une m6ta- 
physique. M. Taine croit k la possibility d'une science de 
Texistence, ayant un caract^re math^matique ; or, la m6- 
taphysique n'est pas autre chose. M. St. Mill reclame pour 
la psychologic une position ind^pendante de la biologie, et 
c'est lui rendre en grande partie un caractfere m^taphysique. 
M. Herbert Spencer place au-dessus de toutes les sciences 
la th^orie de revolution qui a, selon nous, un caract^re m6- 
taphysique, et pr6sente la logique comme une science abs- 
traite qui participe 6galement de ce m6me caract^re. Enfin 
M. Georges H. Lewes, un des plus fervents admirateurs 
d' Auguste Comte et qui avait pendant vingt ans combattu la 
m6taphysique et engag6 les penseurs k ne point gaspiUer 
inutilement leurs efforts sur des probl6mes insolubles, vient 
de se d6pouiller compl6tement de ses anciennes preven- 
tions, et, tout en continuant k se declarer positiviste, a, dans 
son dernier ouvrage, remarquable k tant de titres, Les pro- 
blames de Vesprit et de la vie, manifesto la pretention de 
Jeter lui-m6me les bases d'une m6taphysique nouvelle. 

Ce qu'il y a de vrai, c'est que la m6taphysique a 6t6 com- 
promise par de faux syst^mes et de vaines m^thodes. II n'y 
a pas de raison s6rieuse pour la consid6rer comme plus 
hypoth6tique que les autres sciences; car toutes ont com- 
mence comme elle, et elle finira sans doute comme toutes 
les autres. Toutes ont 6t6 des amas d'hypothSses avant de 
prendre la forme plus ou moins positive que nous leur con- 
naisson^ aujourd'bui; le temps n'est pas si loin ou la physi- 
que et la chimie n'Staient encore que de v6ritables romans; 



PHYSIQUE ET M^TAPHYSIQUE 9 

et peut-^tre rimagination y a-t-elle jou6 un r61e plus im- 
portant que dans la metaphysique elle-m6me. Montaigne 
n'avait pas tort quand il ne voyait dans les sciences de 
son temps que de la « po^sie sophistiqu6e ; » quand il leur 
reprochait d'enseigner, non pas ce qu'elles voyaient, mais 
ce qu'elles avaient forg6 ; quand il les accusait enfin de rem- 
placer les Veritas qu'elles ne poss^daient pas par les chi- 
meres qu'elles inventaient, et de suivre Texemple des fem- 
mes qui suppl^ent par du coton k Fembonpoint dont la 
nature a n6glig6 de les doner. Certes, on pent en dire autant 
de la metaphysique, mais il n'y a pas lieu d*en dire davan- 
tage. 

II s'en faut, d'ailleurs, que la m6taphysique ne repose que 
sur des hypotheses. S'il est un fait brutalement certain, c'est 
qu'il existe quelque chose, et la notion d' existence ne pent 
6tre consideree comme une hypothese; il en est de mdme 
des notions de temps, d'espace, de force, de cause, de mou- 
vement, de quantity, de sensibilite. La metaphysique est 
precis6ment la science de ces notions, et elle n'est hypothe- 
tique que lorsqu'elle etend k Tuniversalite des faits de la 
nature ce qui n'est absolument certain que des faits acces- 
sibles k la conscience humaine. Elle est toutefois obligee de 
faire cette extension pour ob^ir k Thabitude logique de 
rinduction qui est une source f6conde de d^couvertes et qui 
consiste k gen6raliser une loi autant que possible , jusqu'k 
ce que Ton se trouve en contradiction avec un fait quel- 
conque. 

II y a cependant une difference capitale entre les sciences 
metaphysiques et les autres ; et, comme cette difference n'a 
jamais ete nettement formuiee, on nous permettra d'entrer 
ici dans quelques details. Toutes les sciences possibles ont 
pour objets les faits dont la conscience est Tensemble et qui 
ne sent, en somme, que des groupes et des series de sen- 
sations eiementaires. Mais toutes les sciences physiques, 
la chimie, la physique proprement dite, la biologie, la so* 



10 LA CERTITUDE EN m6TAPHYSIQUE 

ciologie n'ont ces notions pour objets qu'en tant qu'elles 
sont des representations, c'est-k-dire des possibilit6s de 
perception, en d'autres termes qu'elles sont conformes ii 
rexp6rience et v6rifiables dans certaines conditions. Les 
sciences m^taphysiques au contraire ont pour objets ces 
mdmes notions , mais en les consid6rant comme purs faits 
de conscience , en dehors de toute valeur representative el 
sans tenir compte de leurs relations avec des perceptions 
passSes ou possibles. Ainsi les lois math6matiques, les lois 
logiques ou mecaniques, et nous ajouterons les lois esth6- 
tiques du plaisir et de la douleur gouvement tons nos fmts 
de conscience , sans que nous ayons k nous pr6occuper de 
savoir s'ils sont ou ne sont pas repr^sentatifs, ou s'ils cor- 
respondent k une r^alite objective. Les lois metaphysiques 
sont par consequent plus g^n^rales que les autres, car ceux 
des faits de conscience qui ont une valeur representative, 
c'est-k-dire sont correiatife k des possibilites de perception^ 
ne sont qu'une espece parmi les faits de conscience. II en 
resulte que toutes les autres sciences sont des sciences par- 
ticulieres , relatives k certaines especes d'objets , tandis que 
les sciences metaphysiques ont, relativement k notre proppe 
conscience, un caractere d'universalite. 

Si la certitude metaphysique ne vient pas directement de 
Texperience, elle est impliquee par elle; car chaque &it 
empirique, perception ou representation, renferme un ele- 
ment metaphysique. Les perceptions , les experiences sont 
elles-memes des faits de conscience, des sensations avant 
d'etre des perceptions ou des experiences, et il y a neces- 
sairement un fait metaphysique au fond de tous les faita 
physiques. Get element metaphysique est connu, non, comme 
le croient les spiritualistes, par une reflexion immediate 
d'un fait de conscience sur lui-meme , mais par un proced^ 
d'aoalyse et d'abstraction s'exercant sur tous les £sdts objec- 
tives et sur les faits d'experience eux-memes. Ainsi les 
sciences metaphysiques ne diilerent des autres qu'en oe 



Dl^FINmON DE LA M£TAPH¥SIQUE 11 

qa*elles sont encore plus abstraites et elimiaeat tout ^6- 
ment rSel, physique, perceptif ou repr6sentati£. Si elles soot 
moins claires, c'est qu'elles exigent un plus grand e^Toit 
d'abstraction. Mais une fois s6pare des complications physi* 
(fues, le r^sidu m^taphysique n'en a pas moios sa certitude. 11 
est mtofee admis que les math6matiques et la logique ont 
plus d'dvidence que la physique et la chimie. Gela ti^it k ce 
qu'il est impossible de oontester une sensation en %aM que 
sensation, un fait de consci^ice en tant que fidt de cons- 
cience, tandis que la valeur representative de ce m^nie lait, 
son rapport avec des perceptions possibles ou avec Tex- 
p^rience, exigeaint une plus grande con^lexit^, est sus- 
ceptible de certaines inesLactitudes et, par oons^queat, de 
({uelque doole. 

Les sciences m^aphystques (c'est-k-dire la m^physiqus 
prc^rement dite, ies math^matiques, la logi<pe, la m^cani- 
qpie rationneile et TesUi^tique) ont pour but de determine 
les rapports des ph^nom^nes avec Texisteoce. Les sciences 
physiques (c'est-k-dire la physique proprement dite, la chi- 
iBie, la biologie, la sociologie) ont pour ob}ets les rapports 
des ph^nom^nes entre eux. Les premises 6tudient le phd- 
nomenc; les derni^res, les ph4nom^79es. Les sciences md- 
taphysiques n'ont pas k 6tablir les loisde tel mouvement, de 
teiie sensatMMi, de telle force, de telle cause, de telle quan- 
tM r6elle, mais elies ont k d^finir le mouvement, la -sensibi- 
IM, la force, la causaUi6, la quantity, et coasid^i^Qt toutes 
cos notions comxoe les caracik^es universels de I'exis- 



Les advarsaires de la m6taphysique disent It tort que ik>u8 
ne pouvoBS rhem. connattre de Dieu ni de i'exidtenoe en eux- 
mitotes; mais ii est impossible de s6parer I'existenoe de sa 
pfa^»omenalit6; ei; loutes les sciences qui ^tudient soit le 
phtoomtee en f«6i>i!6ral, soit tel phenom^e en particulier, 
Be semi en demi^re analyse que la science de I'existenee 
cdans sa virtuatitd et dans tons ses modes. 



12 CAUSALIT6 ET CRlfeATION 

L'expression de causalM sert h d6signer les rapports des 
ph^nom^nes entre eux ; mais le rapport de la causality elle- 
m6me ou de la ph6nom6nalit6 avec Texistence doit dtre d6- 
sign6 par un autre terme, qui est celui de criation. Quand 
on dit que Dieu cr6e le monde, cela signifle que Texistence 
se manifeste par Fensemble des ph6nom6nes qui constituent 
le monde. L*expression de cause premiere n'a pas la m^me 
exactitude et tend h rabaisser Dieu au rang de ph6nom6ne. 
C'est d'ailleurs ce que font la plupart des d6istes qui le con- 
Qoivent k Timage de I'intelligence humaine. LeurDieu qui, 
k un moment d6termin6 du temps, faconne un monde en 
restant en dehors de lui comme le ferait un artiste, est au 
fond semblable k une force ou k un systfeme de forces qui 
communiquerait une partie de son mouvement k un autre 
systtoe. lis pr6ter; de.it, il est vrai, que Dieu est une subs' 
tance particuli^re communiquant k d'autres substances par- 
ticuli^res la vie et le mouvement; mais outre que cette plu- 
rality de substances est contradictoire avec leurs propres 
theories qui pr^sentent Dieu comme infini et absolu, cela 
est aussi incomprehensible ; il n'est pas possible de conce-' 
voir Taction d'une substance sur une autre, la communi- 
cation du mouvement d'une substance k une autre, sans 
^dmettre que quelque chose sorte d'une substance pour p6n6- 
trer dans une autre ; ce quelque chose serait une troisi^me 
substance et il en r^sulterait qu'une substance pent en con- 
tenir d'autres, ce qui serait absurde. Toute Phistoire du 
spiritualisme offre une longue s6rie d'efforts compl6tement 
vains pour rendre concevable cette pr^tendue action d'une 
substance sur une autre, et en particulier de Tesprit sur la 
mati^re ou r6ciproquement. Mais la doctrine mat^rialiste 
pr^sente les m^mes diflicult6s; car du moment ou Ton con- 
sid^re un atome comme une substance ind6pendante, on ne 
conQoit pas qu'il puisse changer T^tat d'un autre atome dans 
lequel il ne pent entrer. La transformation des forces, la 
communication du mouvement ne peuvent se comprendre 



NtCESSIT^ ET LIBERT^ 13 

qu'au sein d'une substance unique, c'est-St-dire de Texis- 
tence absolue. 

Tous les rapports de causality entre les ph6nom6nes sont 
n^cessaires, tandis que le rapport de creation entre Texis- 
tence et le ph6nom6ne est libre. Tout ph6nom6ne a en effet 
sa raison dans d'autres ph6nom6nes et n'est que la transfor- 
mation n^cessaire de ceux qui Tout caus6; I'existence au 
contraire est telle qu'elle est par elle-m^me, est ind6pen- 
dante de tout etn'a pas de cause. Or la liberty, dans le sens 
m6taphysique du mot, consiste h ne pas 6tre causae, h 6tre 
par soi. Ceux qui pr6tendent que Thomme, en tant que ph6- 
nomene, est libre dans ses actes, veulent dire qu'il a le pou- 
voir de prendre Tinitiative de son activity sans quecette 
activity soit la transformation d'autres ph6nom6nes; qu'il 
pent, en un mot, cr6er une certaine quantite de mouve- 
ment, la produire e nihilo. Telle est la definition la plus pro-^ 
fonde qu'on ait jamais donn6e du libre arbitre. Si I'homme 
avait le libre arbitre, il aurait le pouvoir de changer la 
quantity de mouvement existant dans la nature, de ren- 
verser le fait universel de la conservation de la force, de 
faire rentrer une certaine quantity de force dans le n6ant, 
ou de creer une certaine quantity de mouvement e nihilo. 
Ceux qui croient que le libre arbitre consiste dans le pouvoir 
de modifier, non la quantity, mais seulement la direction 
n^cessaire des forces, oublient que pour changer la quality 
d'une force il faut, suivant une remarque de Descartes lui- 
meme, une force nouvelle : tout changement apport6 h la 
direction naturelle des forces supposerait, dans celui qui en 
aurait Tinitiative absolue, le pouvoir de cr^er une nouvelle 
quantity de force; cela reviendrait done encore au pouvoir 
de changer la quantite de force de la nature. Mais I'homme 
n'a pas ce pouvoir, parce que Thomme n'est qu'un ensemble 
de ph^nomenes, une organisation qui restitue simplement 
aux objets ext6rieurs, transform^es et modifi6es suivant les 
rapports de cette organisation, les forces qu'elle a regues du 



14 PHYSIQUE SUBJECTIVE OU P8TCH0L00IE 

dehors. Et cependant rhomme a conscience en Itn-m^me de 
la liberty, parce que chacune des sensations ^l^mentaires 
qui Gomposenl k chaque inslant sa ocHMcieDee impUqae la 
conscience de ^existence, et que I'existence est libre. L'exiS' 
tence tire sat Tirtoa)it6 d'elle-m^me, eUe foit sa ph^nomteak- 
ht& sans rien, e nihilo. De Ik Yienl que chacun se sent libre 
en tant qu'existant, et en m^me temps n6ce8sit6 dans tons 
ses pMnom^nes. Une saine philosophie doit, par cona^ 
queit, admettre k la fois )a n^essit^ physique la plus rigon- 
reuse et la liberty m^taphysique la plus ahsolue. Ainsi ae 
rfeout un probl^me aussi vieux que la science, et qu'on ne 
pouvait r^soudre auparavant parce que Ton ch^rchait^ «b 
contraire, la liberty dans les ph^nomtoes et la n^ceasit^ 
dans Texplication des substances. 

On verra, dans le cours de cet ouvrage, que le plaisir et 
kt douleur sont les faces subj actives de la causality dans son 
operation la plus intime, de m^me que la sensation est la 
fece subjective du mouvement. II en r^sulte que I'^tude de 
tel OU tel plaisir particulier, de telle ou telle esp^ce de dou- 
leur, et par exemple F^tude des sentiments dont la cons- 
cience de rhomme est le theatre, peut fttre rang^ dans k 
Physique subjective, c*est-Si-dire dans la Psychologie, et 
consid^r^e comme un chapitre de la Biologie. L*histoire des 
circonstances qui ont modifi^, suivant les temps et les lieuz, 
la sensibility et legotit, rentrerait dans FAnthropologie. Mais 
nous aurons St montrer que, d'aprfes toutes les analogies, le 
plaisir et la douleur ont, de m^me que la sensibility , use 
bien plus grande extension que la conscience c6r6biro-spi- 
nale, qu'ils paraissent se retrouver dans tons les change- 
ments de la force, m^me dans le monde inorganique , que 
leur domaine correspond subjectivement h celui de la M6ca- 
nique rationnelle, et que par consequent, FEsth^tique en tant 
qu*universelle, en tant que science des sentiments de plaisir 
et de douleur, dans leur plus haute g^n^ralit^, est une 
science m^taphysique, la science d'un des attributs de Vi 



SCIENCE DE LA. SENSIBILITY 15 

tence absolue. Nous avons par consequent divis^ notre livre 
en deux parties : la premiere, sous le titre d'analyse gini" 
rale , comprend T^tude m6taphysique de la sensibility ; 
Tautre, intitul^e synthese psLvticulibrey rentre dans le point 
de vue plus restreint de la Psychologie et considere les dilTe 
rentes esp^ces de plaisir et de douleur telles qu'elles se 
manifestent dans la conscience de rhomme et des animaux. 



Ill 



La science du plaisir et de la douleur n*a et6 jusqu'Si pr6- 
sent cultiv6e que d'une mani^re insuffisante. Les physiolo- 
gistes ne se sont gufere occup6s que de la douleur, et encore 
ne Tont-ils 6tudi6e que comme un sympt6me, ou au point de 
vue de Fanesth^sie, c'est-k-dire des conditions qui emp6- 
chent le Moi d'en avoir conscience; de la nature de r6mo- 
tion en elle-m^me, ils ne savent rien ou presque rien. Les 
m^taphysiciens et les psychologues ont, de leur c6t6, rel^u6 
les Amotions au second plan, et ne s'en sont occup6s que 
d'une mani^re accessoire ; cette negligence a favoris6, rela- 
tivement aux beaux-arts, Teiaboration d*une foule de theo- 
ries plus ou moins mystiques, et a eu en outre I'inconvenient 
de laisser une dangereuse lacune dans notre science des 
fails de Funivers; car I'etude d'une partie de la philosophie 
est la condition de retude feconde de toutes les autres; toutes 
se soutiennent et s'^clairent reciproquement, et Ton ne 
laisse pas impunement des vides dans une voMe dont chaque 
pierre est egalement le support de tout le reste. 

L'indifference des savants pour retude theorique du plai- 
sir et de la douleur, paratt avoir sa cause dans certaines 
associations d'id^es tres-repandues, bien que fort super- 
ficielles. Le langage de I'analyse, les definitions exactes, 
les formules rigoureusement philosophiques, repugnent en 
cette matiere plus qu*en toute autre, et les seuls estheUciens 



16 SCIENCE D£ LA SENSIBIUT^ , 

qui trouvent grAce aupr^s du public sont, surtout en France, 
ceux qui dissertent des Amotions du goM dans un esprit et 
suivant des m6thodes qui sont diam^tralement contraires k 
Fesprit et St la m^thode des sciences. Un travers tr6s-r6- 
pandu, qui est la consequence des associations d'id^es les 
plus superficielles, est d'exiger dans le style et la forme d'ex- 
position, des caract^res qui soient en harmonie avec le sujet 
trait6. On est choqu6 qu'un auteur expose s6rieusement una 
throne du rire, qu'il analyse le sentiment du sublime sans 
8'61ever jusqu'Si la plus haute Eloquence, ou qu'il veuille ra- 
mener St des definitions precises quelque chose d'aussi fugace 
que la gr^ce. Telle est du moins la disposition aveclaquelle 
ont6t6 accueillies, dans une Revue qui pent 6tre consid6r6e 
comme Texpression de Tesprit universitaire en France, la 
R&cue de V Instruction publique^ nos premieres 6tudes sur 
les sentiments de plaisir. « On a peine h croire, y disait 
M. Vapereau, qu'un sujet si l^ger puisse comporter un pareil 
d^ploiement de dissertations philosophiques. Quel luxe de 
m^thode ! Quel 6chafaudage de theories ! La grAce ne va-t- 
elle pas fuir ^pouvant^e devant les lourdes et puissantes 
machines mises en mouvement pour lui construire un petit 
sanctuaire (!!)?... Que peut-il y avoir de commun entre 
ces ^lucubrations m^taphysiques et la vive et delicate per- 
ception de la grdce?... Ces trait^s d*esth6tique oh la m6- 
thode a tant d'ambition pour de si minces r^sultats, me rap- 
pellent le mot de Joseph de Maistre, k Tadresse du Noimm 
organum : il disait que Bacon prenait un levier pour arrar 
Cher des choux. II ajoutait que le levier n'en 6tait pas moins 
bon pour cela, employ^ k propos. Ceux qui traitent le beau, 
le gracieux, aussi scientifiquement, ne prennent pas un 
simple levier, ils dressent tout un cabestan pour cueillir des 
fleurs 1. » 
L'indignation de M. Vapereau prouve simplement qu'il n*a 

1. Revue de VInstruction publique, 4 fevrier 1864. 



SES DIFFICULTES PARTICULIERES 17 

pas compris la question. Jamais la veritable esth^tique, 
jamais la science du plaisir en g6n6ral et du beau en parti- 
culler n'a eu pour but de cueillir des fleurs. Entre la grace 
et une th^orie du gracieux, entre la beaut6 et la th6orie du 
beau, entre le risible et la th6orie du rire, il y a la meme 
difference qu'entre un bouquet de fleurs et un traits de bota- 
nique ou de physiologie v6g6tale. Faire un crime h un auteur 
de d6velopper sur la gr^ce des doctrines peu gracieuses en 
elles-m^mes, ou d'exposer sur le rire des vues qui ne sont 
rien moins que des plaisanteries, est aussi depourvu de sens 
que reprocher k un botaniste de n'avoir pas le style aussi 
fleuri que la matiere dont il traite, ou se plaindre de ne 
trouver rien de m61odieux ou d'harmonieux dans un trait6 
d'harmonie ou de contre-point. Du moment oii la science 
aborde de tels problemes, elle est obligee d'y mettre son 
langage et sa m^thode, et comme la philosophie est la syst6- 
matisation de toutes nos pensees, comme elle ne pent exister 
qu'Si la condition d'embrasser tons les faits, elle n'est pas 
libre de laisser en dehors de sa sphere des ph6nom^nes 
qu'une sentimentality plus ou moins mystique voudrait sous- 
traire h son observation. 

G'est aux m^mes associations d'idees qu'il faut s'en prendre 
SI la douleur a 6te de tout temps plus 6tudi6e que le plaisir. 
On a livr6 sans protestation aux recherches des physiolo- 
gistes les causes de la douleur que nous d6testons; mais on 
a g6n6ralement peur que des etudes semblables, appliquees 
h nos jouissances les plus d^licates et les plus nobles, ne 
viennent k en tarir la source. On les consid^re comme de 
pr^cieuses illusions oti il faut se garder de porter la lumi^re, 
et la critique d'art a trfes-souvent pretendu que les artistes 
seraient exposes k perdre une partie de leur g6nie s ils ve- 
naient k connaitre le secret des sentiments qu'ils cherchent 
k exciter. Le plaisir du beau en particulier est souvent pre- 
sents comme quelque chose d indSfinissable, comme « un je 
ne sais quoi dont le prix et Tavantage consistent k 6tre 

DUMONT. 2 



18 SCIENCE DE LA SENSIBILmI: 

cachS, semblable k la source de ce fleuve de T^gypte, d'ath 
tant plus fameuse qu*elle n'a point encore 6t6 d^couverte; 
ou Ix cette divinity inconnue des anciens, qu'on n'adorait 
que parce qu'on ne la connaissait pas ^. » Mais ces vues 
exclusives ne sont nullement fondles ; la science du plaisir 
ne d6truit pas le goM du plaisir, de m6me que les sciences 
morales n'^teignent point les instincts sociaux. II peut se faire 
que dans le m6me individu le g6nie po6tique ou artistique 
coexiste difilcilement avec le g6nie philosophique ; mais cela 
tient uniquement k ce que chacun d'eux suppose la predo- 
minance, dans rimagination, d'habitudes ou d*associatioDS 
d'id^es toutes diff^rentes ; et de m6me que la philosophie a 
le droit d'exister k c6te de Tart, la science du plaisir conserve 
le droit de se produire en presence du goClt. D'ailleurs les 
exemples de Platon, de Leonard de Vinci, de Goethe, de 
Schiller, de Lessing, de Voltaire, de Diderot, de bien 
d'autres, sont \k pour prouver que les etudes sur la nature 
des sentiments ne sont pas si inconciliables qu'on pourrait 
le croire avec le don de Tinvention artistique. La fameuse 
Lettre sur Vimposleur ne montre-t-elle pas que Moli^re 
lui-m6me avait cherch6 k se rendre psychologiquement 
compte de la nature et des causes du sentiment du risible? 
Mais quand mSme on admettrait que les theories esth^tiques 
ne fussent d'aucune utility pour I'artiste ou le poete, elles 
sont, ind6pendamment du rdle considerable qu'elles rem- 
plissent dans la philosophie, indispensables pour le critique; 
seules elles peuvent guider dans lesjugements raisonn6s 
que Ton a k porter sur la valeur d'une ceuvre. C'est pr6cis6- 
ment parce que la science du plaisir est en g6n6ral trop 
n6glig6e, que la critique d'art, priv6e de toute base solide, 
est devenue, apr^s la politique et la morale, la plus grande 
source de pathos qui existe dans la litt^rature. Sunt verba 
et voces^ praetereaque nihil. 

1. Bouhours, Entretiens d'Ariste et d'Eugdne, V. 



SON HISTOIRE 19 

Une autre opinion, qui n'est pas moins r^pandue, consi- 
dere les ph6nom6nes de plaisir et de gott comme des faits 
premiers, irreductibles et par consequent ind^finissables. 
Comme ils ont pour caractere d'etre essentiellement incon- 
stants et relatifs, comme ce qui plait k Fun ne plait pas k 
Tautre, que Tagreable varie suivant les temps et les lieux, on 
ne trouve plus ici un retour des m^mes faits dans les m^mes 
circonstances, et il parait tout naturel de conclure h Timpos- 
sibilite de determiner exactement quand et pourquoi ces 
ph6nomenes se produisent, en un mot, de leur assigner des 
jois. Rien n'est agr6able en soi; rien n'est beau, risible, 
gracieux pour tons les hommes; les impressions peuvent 
varier k des moments diff^rents pour le m6me homme en 
presence du m6me objet; il n'y a pas de sentiment de plaisir 
invariablement attache a telle perception, mais la meme per- 
ception peut, tour k tour, s'accompagner de plaisir, de dou- 
leur ou d'indifference. Nous aurons, par consequent, k mon- 
trer, dans le cours de cet ouvrage, que cette diversite 
n'exclut pas la theorie, et qu'il est possible de retrouver la 
regularite au sein de toutes ces divergences. 

Platon et Aristote ont, dans I'antiquite, pose les bases de 
la theorie du plaisir et de' la peine ; mais, bien que leurs 
generalisations sur cette matiere soient loin d'etre sans 
valeur, elles sent incompietement developpees et pour ainsi 
dire perdues dans I'ensemble de leurs oeuvres philosophi- 
ques. Jusqu'au xvii® siecle, les philosophes les plus distin- 
gues paraissent, k quelques exceptions pres, ne pas meme 
se douter de I'existence de ces vieilles theories. A partir de 
cette epoque, on trouve quelques essais de definitions dans 
les ouvrages de Gassendi, de Hobbes, de Spinoza ou de 
leurs disciples. Ce qui a ete ecrit sur le plaisir et la douleur 
par les psychologues des autres ecoles, tels que Descartes, 
Leibniz, Wolf, etant fonde sur un principe exclusif et defec- 
tueux, n'a ete d'aucun profit pour la science. Kant lui-meme, 
qui a rendu un si grand service en separant definitivement 



20 SCIENCE DE LA SENSIBILITY 

les ph6nom6nes de sensibility de ceux de connaissance et de 
volont6, n'a eu s ur la nature des premiers que des vues 6troites 
et incompletes qui ont 6gar6 apr^s lui laplupart des philoso- 
phes allemands. Les savants frangais et anglais du xviip si6- 
cle ont 6t6 plus heureux et ont ouvert la veritable voie ; mais 
au XIX* si^cle, la reaction spirituaiiste a de nouveau laiss6 
dans Tombre tous les £aits de plaisir et de peine autres que 
ceux du beau et du sublime. U y a cependantquelques excep- 
tions : en Allemagne, T^cole de Herbart a produit, sur les 
sentiments de douleur et de plaisir, quelques 6tudes remar- 
quables parmi lesquelles nous recommanderons particuli^ 
rement celle de Nahlowsky (Das Gefuhlsleben ^ Leipzig, 
1862). En Angleterre, Tillustre psychologue ^cossais, sir Wil- 
liam Hamilton, a ^galement essay6 dans ses Legons de 
mdtaphysique^ de restituer k Tanalyse de ces sentiments la 
place qui lui convient. Nous avons expose ses id^es en 
France dans un petit trait6 des Causes du rire^ public d6s 
1862. Depuis cette ^poque a paru un savant opuscule de 
M. Bouillier {Du plaisir et de la douleur^ 1865). On doit 
aussi des observations importantes aux positivistes anglais 
contemporains , MM. Herbert Spencer, Bain et enfin k Dar- 
win dont tout le monde connait Fexcellent ouvrage sur 
VExpression des 4motions chez Vhomme et les animaux. 
Plusieurs parties de Touvrage que nous publions aujour- 
d'hui ont paru isol6ment dans la Revue scientifique (3 mai 
et 8 novembre 1873, 14 f^vrier 1874, 16 Janvier et 20 fevrier 
1875). 



THEORIE SCIENTIFIQUE 



DB 



LA SENSIBILITE 



PREMlfiRE PARTIE 



ANALYSE Gl&NlftRAIJS 



CHAPITRE PREMIER 

DEFINITIONS 

De toutes les parties de la philosophie, la science du plai- 
sir et de la peine est peut-6tre celle dont la terminologie est 
le moins nettement fix6e. La plupart des expressions dont 
nous sommes obliges de nous servir sont entachees d'ambi- 
gu'it6. Telles sont notamment celles de sentiment et d'affec- 
Hon. 

Dans son emploi le plus large, le mot sentiment est 
presque I'^quivalent de celui de conscience; il sert k desi- 
gner, outre les faits de plaisir et de peinej des connais- 
sances, des instincts, des passions, des d^sirs, et m^me des 
6tats de croyance ou de certitude. Lorsqu'on dit : « Tel est 
mon sentiment », on aflfirme que Ton a telle opinion, que telle 
id6e sMmpose Si nous comme vraie. Dans Tecole de Des- 
cartes, les sentiments sont toutes les id6es qui nous vien- 
nent par les sens ou I'imagination ; dans celle de Coadill^c!.^ 



22 SENTIMENT 

ce sont les formes 616mentaires, primitives et vogues qui 
servent de base k toutes nos id6es. Le mot sentiment peut 
done, en somme, 6treappliqu6 iitous les fails de plaisir etde 
douleur, comme il peut T^tre h tous les faits de conscience, 
mais il ne peut les designer express6ment qu'Si la condition 
d'6tre accompagne de certaines determinations. Un sens 
beaucoup plus 6troit lui a 6t6 cependant attach^ par T^cole 
de Herbart et par sir William Hamilton ; ces philosophes ont 
essay6 d'en faire la denomination particuli6re d'une certaine 
esp^ce de plaisirs et de douleurs; ils ont voulu designer sous 
le nom de sentiment (Gefuhl) le plaisir ou la peine accom- 
pagnant les fonctions de Tentendement et de rimaginalion, 
par opposition aux plaisirs et aux peines accompagnant les 
simples perceptions ou impressions des sens; ils r^servaient 
^ ces derniers le nom de sensation (Empfindung). Nous 
avions nous-m6me adopts ces distinctions dans notre traits 
des Causes du rive (1862); mais nous avons dCi reconnaitre 
depuis qu*elles 6taient arbitraires et qu'on ne pouvait les 
adopter defihitivement. D'un c6t6 le mot sentiment est k cha- 
que instant employ^ dans un tout autre sens ; et d'un autre c6t6, 
depuis que le progr^s de la psychologic a r^duit la conscience 
h des groupes et k des series de phenom^nes, nous nous 

m 

voyons oblige, pour nous conformer aux analogies et aux tra- 
ditions de Tanalyse metaphysique, d*etendre le mot sensaition 
& tous les faits ei6mentaires dont Tintelligence se compose. 
Le mot affection a aussi un sens large par lequel il em- 
brasse toutes les modifications subjectives d*origine extd- 
rieure; c'est dans cette acception du moins qu'il estemploy^ 
dans la philosophic de Kant; il comprend done tous les plair 
sirs et toutes les peines qui ont une cause objective : mais 
il reste equivoque et s*applique en m^me temps k un grand 
nombre d'autres faits, notamment aux notions qui resultent 
de ces modifications. L'ecole ecossaise prend au contraire 
la meme expression dans un sens plus etroit qui ne lui laisse 
plus avec le plaisir et la douleur qu'un rapport indirect ; elle 
entend par affections toutes les passions soit bienveillantes, 
8oit malveillantes, qui ont d'autres personnes pour objets. 
L'ecole cartesienne d'ailleurs restreignait encore son usage; 



AFFECTION, SENSIBIUXfi 23 

<»r elle ne Tappliquait qu'k Tamour et aux diff6fents modes 
de cette passion. 

D y a deux expressions que nous emploierons de prefe- 
rence : ce sont celles de sensibiliti et d'imotion. 

Jouffroy d^finissait la sensibility^ c la susceptibility d'etre 
aflfecte p6niblement ou agr6ablement par toutes les causes 
int6rieures et ext^rieures et de r^agir vers elles par des mou- 
vements d'amour ou de haine, de d6sir ou d'esp6rance, qui 
«ont le principe de toutes les passions. » La premiere partie 
de cette definition nous paralt juste ; mais la derni^re est de 
trop et ferait rentrer dans la sensibility des fails d' activity 
qui lui sont, au contraire, opposes h certains 6gards. Dans 
notre trait6 des Causes du rire, nous avons pr6sent6 la sen- 
sibilitd comme 6tant simplement la capacity d'6prouver du 
plaisir ou de la douleur ; et M. Bouillier a adopts la m^me 
mani^re de voir : « Dans notre langue psychologique, dit-il, 
la sensibility ne sera rien de plus et rien de moins que la 
faculty d'6prouver du plaisir et de la douleur. » L'acception 
physiologique du mot vient d'ailleurs k Tappui de notre 
definition. Au point de vue physique et objectif la sensibilitd 
est la communication du mouvement, Taction et la reaction 
des forces. Sensible se dit 6galement de Tobjet qui regoit 
rimpulsion, et de Fobjet qui la donne : on dit par exemple 
du nitrate d'argent qu'il est sensible k Taction de la lumi^re, 
ct de la lumi^re, qu'elle est sensible pour le nitrate d'argent. 
Le domaine de la sensibility d6passe ainsi celui des fonc- 
tions intellectuelles ; on commence m^me h admettre, de- 
puis quelques ann6es, une sensibility relativement incon- 
sciente, c'est-Si-dire ignor^e du Moi, bien qu'elle puisse etre 
consciente en elle-m^me. « On a, dit Cuvier, g6neralis6 
Tid^e de sensibility au point de donner ce nom h toute coo- 
peration nerveuse accompagn^e de mouvement, mSme lors- 
que Tanimal n'en avait aucune perception. On etablit ainsi 
des sensibilites organiques, des sensibilites locales sur 
lesquelles on raisonna comme s'il s'etait agi de la sensibility 
ordinaire et gen6rale ^ » On verra, par le d6veloppement de 

I. Rapport 8ur let expSriencea de M, FlourenB tuv te &'^ib«^ 1^«^«c^3lai« 



24 Amotions 

notre th6orie, que le plaisir et la douleur correspondent, 
au point de vue subjectif, h Taugmentation et h la diminution 
de force, k la communication et au changement de mouve- 
ment. Notre emploi m^taphysique du mot n'est par conse- 
quent que la centre partie de son emploi physique. 

Nous avons les m6mes raisons de designer les fails de 
plaisir et de douleur par Texpression d'dmotions, Le Ian- 
gage ordinaire applique le mot h tous les faits psychologi- 
ques qui s'accompagnent d*un changement quelconque dans 
les mouvements des organes de circulation. Si le cceur n'6- 
tait pas trouble soit par suite d'une excitation des nerfs mo- 
derateurs, soit par suite de leur affaiblissement, on ne dirait 
pas d'un ph6nom6ne qu'il est une Amotion. Mais il n'y a pas 
un seul fait de plaisir ou de douleur qui n'ait son centre- 
coup dans les fonctions de circulation, parce que tous con- 
sistent dans une augmentation, une diminution ou tout au 
moins un d^placement des forces de I'organisme ; tous sont 
done des Amotions. D'autres faits intellectuels , comme les 
passions, ne recoivent le nom d'6motions que lorsqu'ils pro- 
duisent le m^me effet, c'est-k-dire dans les cas seulement 
oil ils s'accompagnent de plaisir ou de peine. 

Pour designer la science m6me de ces faits, nous ne trou- 
vons pas d'autre terme que celui d'EstMtique qui malheu- 
reusement n'est pas sans ambiguity. Sous le nom d'esthd^ 
tique transcendantale^ Kant a d6sign6 la science de Tespace 
et du temps; mais son exemple n'a pas 6t6 suivi. Quant 
h Temploi que Baumgarten et un grand nombre d'auteurs 
apr^s lui, ont fait et font encore aujourd'hui du mot esthi" 
tique pour designer exclusivement soit la th6orie des beaux- 
arts, soit celle du sentiment du beau, nous devons le consL 
d6rer comme un abus, non-seulement de langage, mais, ce 
qui est plus grave, de methode philosophique. 

Cet abus a pour cause une erreur tr6s-repandue en AUe- 
magne, d'apr^s laquelle le beau produit par Tart serait un 
fait d'un caractere particulier, essentiellement different de 
tout autre objet de la nature et notamment du beau nature), 
ay ant ses lois propres et devant dtre par consequent I'objet 
d'une science particuli^re. On en a conclu que la science du 



esthi£tique 25 

beau artistique, au lieu d'etre simplement un chapitre de la 
theorie du beau en g6n6ral ou mieux encore de la th^orie 
de la sensibility, devait 6tre une des grandes branches de 
la philosophie, k c6t6 de la morale, de la logique et de la 
m6taphysique. II est impossible de conserver une telle 
maniere de voir dans une classification positive des sciences. 
Le beau dans la nature et le beau dans Tart sont absolument 
la m^me chose et procurent une m6me Amotion ; il n'y a Ih 
qu'une seule et m^me modification de la sensibility, bien 
qu'6veill6e dans des circonstances differentes. II est done 
arbitraire et illogique de constituer une science sp6ciale 
pour quelques-unes seulement des causes (les causes artis- 
tiques) du sentiment du beau, et la philosophie, quand elle 
analyse ce sentiment, doit presenter la science une et com- 
plete de toutes ses causes. 

Mais il n'est pas logique non plus de faire de la science 
du sentiment du beau une science complete en dehors de la 
science de la sensibility en g6n6ral. L'^tude du sentiment 
du beau ne pent 6tre, avec celle du sentiment du sublime, 
du risible, etc., qu'une partie de la theorie du goAt qui n'est 
elle-meme qu'une partie de la theorie de la sensibility en 
general. On ne voit pas pourquoi le nom d'esth^tique s'ap- 
pliquerait seulement k un chapitre de la science, au lieu de 
s'appliquer k la science tout enti^re, surtout quand il n'existe 
pas, pour cette demi^re, d'autre nom convenable dans le 
langage. 



CHAPITRE II 



EZAMEN CRITIQUE DBS THEORIES 



Nous essayerons de ramener k quatre groupes princi* 
paux toutes les theories qui ont ^t6 propos6es jusqu'k ce 
jour : 1* celle qui font exclusivement d6pendre le plaisir el 
la douleur des ph^nom^nes de d6sir et de volenti ; "— 
2* celles qui les font exclusivement d^pendre d*un ph^no 
m^ne intellectuei ou d'un jugement; ce groupe se subdiviae 
en deux autres, suivant qu'il s'agit : a, d*ua jugement sur 
des objets ext^rieurs, ou by d'un jugement sur nous-mdmes ; 
— 3^ celles qui les rattachent indistinctement k tous les 
modes d'activit6, mais en les rapportant k la quality de 
raclivit6 et k un type absolu de perfection; — ^ celles 
qui, les rattachant aussi k tous les modes d'activit6, lea 
font d6pendre uniquement de la qudLntit4 et de rintensit6 
des forces et des mouvements qui constituent I'indivi- 
dualit6. 

I 

^nfioniB £PIGURIENNE 

La th6orie qui rapporte exclusivement le plaisir et la 
peine aux ph6nom^nes de d6sir et de volont6, pourrait ^tre 



THlfeORIE 6PICURIENNE 27 

appel6e la theorie 6picurienne. EUe sert, en efifet, de base Si 
la morale caracteristique de I'ecole d'fipicure. Comme elle 
fait consister la peine dans un obstacle h Faccomplissement 
d'un d6sir ou d'une volition, en un mot, k la satisfaction de 
nos besoins, elle ne presente le plaisir que comme resultant 
^implement de la suppression de cet obstacle : d^s lors, la 
peine est seule en 6tat positif ; le pkisir n'est qu'une pure 
negation, une privation de la douleur. Le but de nos actions 
devrait 6tre, par consequent, non de chercher le plaisir, ce 
qui serait illusoire, mais d'6viter la douleur, nihil dolere, 
II n'y a pas, d'apr^s cette doctrine, de plaisir qui ne suppose 
une peine ant^rieure. Le bonheur, le souverain bien, le 
summum bonum^ n'est done pas dans le plaisir, mais dans 
la simple absence de toute peine. < N'est-il pas vrai, disait 
fipicure, que la fin de toutes nos actions, c'est de fuir la dou- 
leur et I'inqui^tude, et que, lorsque nous sommes arrives k 
<;e terme, Tesprit est tellement d61ivr6 de tout ce qui le 
pouvait tenir dans I'agitation, que Thomme croit dtre au 
dernier periode de sa felicit6; qu'il n'y a plus rien qui 
. puisse satisfaire son esprit et contribuer h sa sante. Tout ce 
que le plaisir a de plus charmant n'est autre chose que la 
privation de la douleur, et n'est que la suite de cette dou- 
leur qui arrive parce qu'il manquit quelque chose b. la 
nature i. » 

De Grece, cette theorie passa k Rome avec la philosophie 
^picurienne : 

Nimium boni est, cul nihil est mail, 

<iisait Ennius 2. Segnius homines bona quam mala sen^ 
tiunty disait 6galement Tite-Live 3. Oubli^e au moyen-age, 
elle reparait k I'epoque de la Renaissance, surtout chez les 
Epicuriens du temps. Suivant Cardan, les bonnes choses 
nous plaisent d'autant plus qu'elles succfedent k de plus mau- 
vaises, et r^ciproquement : ainsi la lumi^re apres les ten6- 
bres, le doux aprfes I'amer, le parfum de la rose apr^s celui 

1. Diogene Laerce, sub voce Epicure. 

2. Cite par Ciceron, JDe finib, bon., II, 13. 

3. L. XXX, c. 21. 



28 TH^ORIE igPIGURlENNE 

du fenouil, les consonnances apr^s les dissonances. II est 
n6cessaire, en effet, que toute jouissance et tout plaisir soicnt 
dans une sensation ; or toute sensation, suivant Cardan, sup- 
pose un changement, et tout changement est d'un contraire 
k Tautre. Si c'est du bien au mal, il en r^sulte la tristesse* 
si c'est du mal au bien, c'est le plaisir. II faut done n6ces- 
sairementque le mal ait pn^ctHl^. Qui prend plaisir k manger 
sans avoir faim? h boire sans avoir soif? Quis veneris usu 
voluptatem capit non 2)ripcedente tentlgine? Trouversiitron 
du plaisir au gain sans le desir de gagner? C'est Ik ce qui 
explique Tattrait si puissant du jeu, k cause de la succession 
continuelle du gain et de la perte qui engendre le renouvel- 
lement frequent du plaisir. II y a aussi du plaisir h apprendre, 
parce que la science remplace I'ignorance. Les pauvres sen- 
tent le plaisir plus fortement que les riches et les grands, 
parce que leur condition est plus p6nible ^ II est curieux de 
noter que Cardan tirait de cette th^orie une conclusion dia- 
m6tralement oppos6e k celle qu*en tirait Epicure : 11 pr6ten- 
dait que Ton doit rechercher le plus possible les causes de 
souffrances, afin d'obtenir dans leur cessation une plus 
grande somme de plaisirs. Si nous en croyons son AtLtobio- 
graphic 2, Cardan aurait conform^ sa mani6re de vivre k ce 
singulier pr6cepte, qui conduirait k rasc6tisme par un raffi- 
nement de volupt6. 

Nous retrouvons, chez Montaigne, la th^orie 6picurienne 
dans toute sa puret6 : « La mis^re de notre condition porte 
que nous n'avons pas tant k jouir qu'k fuir, et que Textr^me 
volupt6 ne nous touche pas comme une l^gcre douleur. Nous 
ne sentons point Fenti^re sant6 comme la moindre des ma- 
ladies : 

Pungit 

In cute vix gumma violatum plagnla corpus, 
Quando valere nihil quemquam movet. Hoc juvat unum 
Quod me non torqiiet iatus aut pes : cetera quisquam 
Vix queat aut sanum esse, aut sentire valentem *. 



1. De auhtilitate, lib. XIIL 

2. De vita propria liber, 

3. £lienne de La Boetie, Pocmcs. 



CARDAN, MONTAIGNE 29 

Notre bien-etre, ce n'est que la privation d'etre mal. Voili 
pourquoi la secte de philosophic qui a le plus fait valoir la 
volupt6, encore Ta-t-elle rang6e k la seule indolence. Le n'a- 
voir point de mal, c'est le plus avoir de bien que rhomme 
puisse esperer; carce m6me chatouillement et aiguisement 
qui se rencontre en certains plaisirs et semble nous enlever 
au-dessus de la sante simple et de I'indolence, cette volupt6 
active, mouvante, et je ne sais comment cuisante et mor- 
dante, celle-lSi m^me ne vise qa'k Tindolence, comme k son 
but; Tappetit qui nous ravit k I'accointance des femmes, il 
ne cherche qxx'k chasser la peine que nous apporte le desir 
ardent et furieux, et ne demande qu'k Tassouvir et se loger 
en repos et en Texemption de cette fi^vre : ainsi des autres *. » 
Comme les philosophes n'ont, jusqu'a notre 6poque, 6tudi6 
le plaisir que d'une mani^re tr^s-superficielle, ils se mettent 
souvent en contradiction avec eux-m6mes, en passant, sans 
y prendre garde, d'une th^orie k une autre. Leibniz en est 
un curieux exemple. Tant6t il emprunte la definition de 
Hobbes, qui faisait consister le plaisir et la douleur dans ce 
qui favorise ou empeche la vie 2 ; tantdt il les rattache k un 
fait intellectuel et les fait dependre, d'apres Descartes, d'un 
jugementque nous portons sur notre perfection ou notre 
imperfection 3 ; aiileurs encore, il avoue que cette partie de 
la philosophic laisse beaucoup k d^sirer : a II serait k souhai- 
ter, dit-il, que la science des plaisirs, que feu M. Lantin m6- 
ditait, eti 6t6 achev6e, et il serait bon, au moins, de pouvoir 
obtenir T^conomie de son projet ; mais il serait encore mieux 
si Ton pouvait obtenir ses recueils et ses reflexions sur cette 
matiere. Je I'ai souvent fait sommer autrefois par feu M. I'abbd 
Foucher, comme je faisais aussi la guerre k feu M. Justel, de 
ce qu'il laissait mourir son beau dessein des commodit6s de 
la vie ^. » Mais, dans un passage tres-important de ses NoU' 
vesLUx essais sur Ventendement humairij nous voyonsrepa- 
raitre rid6e 6picurienne, que le plaisir n'est qu'une negation 

1. Essais, liv. II, ch. xii. 

2. Nouveaux essais sur Ventendement^ liv. II, ch. xx. 

3. Lettre k I'abbe Nicaise, 1698. 

4. Ibid. 



30 THl^ORIE iPIGURIENNE 

de la douleur. Leibniz, combinant cette thtorie avec celle 
des modifications obscures de r&me (que Von prend k tort 
pour des modifications inconscientes) , explique, par des 
demi-douleurs ou douleurs imperceptibles, ies faits nom* 
breux de plaisir qui ne se pr^sentent pas clairement k nous 
comme ayant 6tj6 pr6ced6s d'une peine, c La nature, dit-il^ 
nous a donn6 Ies aiguillons du dtoir comme des rudiments 
ou 616ments de la douleur, ou pour ainsi dire des demi-dou- 
leurs, ou (si vous voulez parler abusivement pour vous expri- 
mer plus fortement) des petites douleurs imperceptibles, afin 
que nous jouissions de Vavantage du mal sans en recevoir 
rincommodit6 ; car autrement, si cette perception 6tait trop 
distincte, on serait toujours miserable en attendant le bieo, 
au lieu que cette continuelle victoire sur ces demi-douleurs, 
qu'on sent en suivant son d^sir et satisfaisant en quelque 
foQon k cet app6tit ou k cette d6mangeaison, nous donne 
quantity de demi-plaisirs, dont la continuation et I'amas 
(comme dans la continuation de I'impulsion d'un corps 
pesant, qui descend et qui acquiert de rimp6tuosit6) devient 
enfin un plaisir entier et veritable. Et dans le fond, sans ces 
demi-douleurs il n'y aurait point de plaisir, et il n'y aurait 
pas moyen de s'apercevoir, que quelque chose nous aide et 
nous soulage, en 5tant quelques obstacles qui nous emp6- 
chaient de nous mettre h notre aise. C'est encore en cela 
qu'on reconnalt Faffinit^ du plaisir et de la douleur, que 
Socrate remarque dans le Phddon de Platon lorsque Ies 
pieds Im d^mangent i. » 

La plupart des philosophes italiens du xviii' si^cle ont 
adopts et d6velopp6 cette th^orie. Le comte Lorenzo Maga- 
lotti, dans ses Lettres familieres (1719, lettre 29), — Geno- 
vesi, qui avait 6tudi6 avec soin Ies doctrines de Leibniz, dans 
ses Elements m4taphysiques (1745, ch. vi) ; et surtout Verri 

1. Schopenhauer, dans ses Parerga et Paralipomena (§ 150), attri* 
hue & Leibniz Tid^e que le plaisir est positif, tandis que la douleur 
n'est qu'uue negation. Ce serait le contraire de la th^orie ^picu- 
rlenne. Schopenhauer se fonde sur un passage de la Theodicie (§ 153). 
Or, dans ce passage, il n'est question ni du plaisir ni de la peine, 
mais du bien et du mal au point de vue m6taphysique, ce qui e^t 
fort di£f6rent. 



LEIBNIZ, VERRT, KANT 31 

dans un remarquable discours sulV indole del pfaoere e del 
dolors (1781) soutinrent que le plaisir n'est qu'une cessation 
de la douleur, et que la peine est le principal moteur de la 
vie humaine : « II piacere, > dit Verri, « non b un essere 
positive ; « ... H piacere altro non 6 che una cessazione d'un 
c male ; el solo principio motore deir uomo e 11 dolore. D 
< dolore precede ogni piacere. » Le plaisir des beaux-arts ' 
provient lui-m6me de certaines douleurs vagues, obscures, 
ind6termin6es : « I piacere delle Belle Arti nascono dai dolori 
« innominati. » C'est k Verri que Kant d6clare (Anthropo- 
logie^ § 59) avoir emprunt6 sa th6orie du plaisir et de la 
peine. Le plaisir, selon lui, est la conscience de Feffort vital ; 
il presuppose un emp6chement, car il ne pent y avoir d'ef- 
fort sans un obstacle h surmonter; or, puisque tout empe- 
chement de la vie est une peine, il est n6cessaire qu'une 
peine precede chaque plaisir; aucun plaisir ne peut succ6der 
immediatement k un autre plaisir; et, d'un autre c6t6, les 
douleurs qui s'6teignent graduellement (comme la longue 
convalescence d'une maladie ou la reconstitution lente d'un 
capital perdu), ne sont pas suivies d'un plaisir vif, parce 
que, dans ce cas, la transition reste k pen pr^ inapergue. 
«Se sentir vivre, se r^jouir, n'est pas autre chose que se 
sentir continuellement pouss6 k sortir de I'etat present. » 
Ges idees, adoptees par Kant sans examen approfondi, ont 
6t6 non moins l^g^rement reproduites par la plupart de ses 
disciples; ainsi Reinhold, qui a ^critun petit examen critique 
des differentes theories du plaisir (Ueber die bisherigen 
Begriffe vom Vergnuegen), disait que « le plaisir n'est en 
aucune fagon une modification de la connaissance et n'ap- 
partientpas par consequent aux facultes intellectuelles, mais 
exclusivement aux facultes appetitives de la sensibility. Le 
plaisir, disait-il encore, est aux facult6s appetitives ce que la 
y6vM est aux fecult6s de connaissance. » Mais c'est surtout 
dans ces derniers temps que Schopenhauer et Ed. de Hart- 
mann ont tir6 les cons6quences extremes de ce syst^me, et 
ont 6t6 conduits tr^logiquement par lui au pessimisme la 
plus deplorable. Si le plaisir n'est qu'une privation, si la dou- 
leur est seule une reality, si les sentiments accompagnant la 



32 th£ori£ £picurienne 

satisfaction d'un d^sir ne durent qu*un instant, tandis que 
ies Amotions p6nibles se prolongent autant que les besoins 
et ne s'6teignent que pour renaitre incessamment sous des 
fonnes nouvelles, si par consequent la volont6 ne doit pas 
avoir d'autre but que d'6viter la douleur, et par consequent 
de supprimer les besoins dont Tenchainement constitue la 
' vie tout enti^re, il est clair que la vie dolt nous apparaltre 
sous I'aspect le plus hai'ssable et que tons nos efforts devraient 
tendre k la supprimer elle-m^me. Dans un tel syst^me, miUe 
plaisirs, c'est k-dire mille negations, ne sufflsent plus pour 
compenser une peine positive, et, comme le dit P6trarque : 

Mille placer' non vagUono un tormento. 

Schopenhauer se rencontre avec Voltaire, I'auteur de Can- 
dide et le grand adversaire de Toptimisme en France, qui 
6crivait aussi, mais peut-6tre sans en croire une syllabe : 
« Le bonheur n'est qu'un r^ve, et la douleur est r^elle ; il y 
a quatre-vingts ans que je T^prouve. Je n'y sais autre chose 
que me resign er et me dire que les mouches sont n6es pour 
etre mangles par les araign^es, et les hommes pour 6tre 
d6vor6s par les chagrins. » 

Comparez, dit Schopenhauer, les souffrances de I'animal 
mang6 avec le plaisir de celui qui le mange, et dites apr^ 
cela si le plaisir pent former compensation a la douleur. 
Aussi la vie ne se pr6sente-t-elle nuUement, selon lui, comme 
urbienfait dont nous n'aurions qu'k jouir, mais comme une 
tAche, un pensum que nous nous ^puisons h accomplir. Des 
millions d'individus, r6unis en peuples, s'efforcent vers le 
bien-6tre, chacun pour soi;mais que de millions d'individus 
il faut sacrifier pour atteindre ce but! Tantdt des pr^jug^s 
absurdes, tant6t une politique subtile les met en guerre les 
uns avec les autres;car la sueur et le sang du grand nombre 
doivent couler pour servir les caprices de quelques-uns ou 
expier leurs fautes. Pendant la paix, Tindustrie et le com- 
• merce sont actifs, les inventions font merveille, les vais- 
seaux sillonnent les mers ou importent des friandises de 
toutes les extr6mit6s du monde, les flots font des milliers de 
victimes, tout se meut, les uns pensant, les autres agissant. 



SES CONSlfeQUENCES PESSIMISTES 33 

le tumulte est indescriptible. Mais quel est le dernier but de 
toute cette agitation? Maintenir pendant un court espace de 
temps dans un etat de souffrance tolerable et dans une con- 
dition relativement moins douloureuse, qui n'est m6me pas 
h I'abri de I'ennui, des 6tres 6ph6m6res et condamnes k 
souffrir, et, en dernier r6sultat, perp6tuer Tesp^ce humaine 
et toutes ses tribulations. Naitre est vraiment le plus grand 
des maux, et Ton comprend ce peuple thrace dont parlait 
Herodote, qui accueillait les nouveaux-n6s avec des g6mis- 
sements et celebrait les funerailles avec des cris de joie. 
« Le plus heureux sort pour les mortels, disait le gnomique 
Th6ognis, est de ne jamais avoir vu la lumiere du jour, et, 
s'il est ne, de franchir le plus tot possible les portes de I'en- 
fer et de reposer enseveli sous une 6paisse couche de terre. » 
Ausone a exprim6 la m^me pens6e : 

« Non nasci esse bonum, aut natuni clto morte potiri. » 

L'homme, comme le disait d6jk Hom^re (Ifiade, xvii, 446), 
est encore le plus malheureux de tons les animaux : 

Ou /A^y yoLp d irou isrlv ot^vp^npo'it kitSphi 
navTCdv Offtfoc Sk yalav inl Trvise xt xxi ipnu, 

Puisque naitre est le plus grand des maux, Tamour est la 
plus detestable des passions. C'est la quintescence de toute 
la corruption de Tunivers. Illico post coitum cachinnus 
auditur disiboli, Les femmes, qui remplissent le r61e prin- 
cipal dans la reproduction de Tesp^ce, sont, aux yeux de 
Schopenhauer, des ^tres maudits, et, comme dans la Ge- 
n6se, les causes de la chute. II se montre v6ritablement 
brutal dans sa mani^re de les juger : elles ne sont occupies 
que d'int6r6ts mesquins et sont, pendant toute leur vie, 
« d'incurables philistins. » Les honorer est ridicule^ c'est un 
reste de la barbaric du moyen ^e. Leur beaut6 ne trouve 
m6me pas gr^ce aupres de notre misanthrope : il faut, selon 
lui, tout Faveuglement de la passion pour nous faire trouver 
qu'elles sont belles. Schopenhauer deplore Tinstitution de 
la monogamie, k laquelle il reproche d'avoir produit I'^man- 
cipation de la femme d'un c6t6 et la prostitution de Fautre. 

DUMOMT, 3 



34 THI^ORIE ftPICURIENNB 

La predominance des femmes dans la society du xvm* si^e 
a amcn6 la corruption des moeurs de la cour et ult^rieu- 
rement la decadence de la France. 

Ed. de Hartmann rencherit encore sur le pessimisme de 
Schopenhauer. Selon lui les religions et, en g^n6rai, cer- 
taines illusions ont seules rendu, jusqu*k present, la vie 
humaine tolerable et la civilisation possible. II pretend que 
trois grandes illusions ont successivement soutenu Thuma- 
nit6 dans son d^veloppement : la premiere, illusion de Tan- 
cien monde et de I'enfance, consistait k regarder le bonheor 
comme pouvant ^tre atteint actuellement par I'individu et 
dans le cours de cette vie. A cette illusion en a succ6d6 una 
autre, d'aprfes laquelle Tindividu atteindra le bonheur apr^ 
sa mort dans une vie transcehdante. La derni^re est la 
grande illusion moderne, celle du progrds, d*apr6s laquelle 
le bonheur ne pouvant plus 6tre un but pour Tindividu, ni 
dans cette vie, ni dans une autre, doit 6tre cherche pour 
Tesp^ce dans Tavenir de I'humanit^, dans revolution du 
monde. A toutes ces illusions succ^de la deception de la 
vieillesse de Thumanit^ arriv6e au terme du d6veloppement 
de sa conscience, et reconnaissant enfin que le bonheur 
n'est que Tabsence de la douleur et ne pent se r^aliser que 
par ran^antissement de I'existence. 

C'est ainsi que la philosophic allemande du xix" sidcle, en 
partant du vieux principe des 6picuriens, arrive a des con- 
clusions morales absolument semblables k celles que le 
bouddhisme pr^che en Orient depuis plus de vingt siteles,. 
rencontre strange que des physiologistes essayeront peut- 
6tre d'expUquer par une influence d'atavisme s'exergant sur 
rmtelligence de la race indo-germanique. L'asc6tisnae, le 
d6sir de Tan^antissement, Taspiration au non-etre, des 
moeurs uniquement fondles sur la commiseration, TefTort 
pour la non-existence se substituant h la lutte pour rexia- 
tence, la decadence voulue et pr6sent6e comrae but k la 
place de la civilisation, telles sont les suites n6cessaires de la 
doctrine, inoffensive k la premiere vue, qui rapporte exclu- 
sivement la peine au d^sir, et le plaisir k la satisfaction. 

II y a longtemps cependant que cette doctrine a 6te victo- 



SA RlgFUTATlON. % 

rieusement r^fatSe et que d'autres phUosopbes oiit signals 
sa contradictiiQra avec les faits. Pialxxv siinpiel on a ea tostt 
de rattribuer d'apres nne inrterpretation ^oite di'un patssage 
du Phedon, la Gombcit au contraire de toutes ses forces. II 
montre qu'il y a des plaisirs qu'aucune douleur ne pr6c^de . 
a Ge sont ceux qui ont pour objet les belles couleurs et les 
belles figures, la plupart de ceux qui naissent des odeurs et 
des sons ; tous ceux, en un mot, dont la privation n'est pas 
sensible... II faut encore ajouter k ces plaisirs ceux que pro- 
curent les sciences, lorsque ces plaisirs ne sont pas joints k 
une certaine soif d'apprendre, et que cette soif de savoir ne 
cause des le commejacement aucune douleur i. > II est cer- 
tain que rignorance, qui est le contraire de la science, n'est 
pas d'ordinaire un 6tat fort p^nible; la plupart des hommes 
ne s'en trouvent que trop bien- Aristote n'a fait que reprb- 
duire, fen les d^veloppant, lea objections de Platon : « Le 
plaisir, dit-il, n'est pas une satis£action, comme on le pre- 
tend. Cette theorie semble avoir et6 tir6e des plaisirs et des 
souffrances que nous pouvons eprouver en ce qui regarde 
les aliments. Quand on a 6t6 prive da nourriture et qu'on a 
prealablement souffert, on sent une vive jouissance k satis- 
faire son besoin. Mais il est bien loin d'en 6tre ainsi pour 
tous les plaisirs. Ainsi, ceux qae donne la culture des 
sciences n'ont pas pour condition d'etre pr6c6d^s de dou- 
leur. Meme parmi les plaisirs. des sens^ ceux de Todorat, de 
I'ouie et de la vue i^'ea sont pas accompagnes davantage ; et 
quant aux plaisirs da la m^moive et de yesp^rance, il en est 
un bon nombre que la douleitir n'accom^agne jamais. Ces 
plaisirs ne corre^ondent k aucun besoin dont ils. puissent 
devenir la satis£aietion naturelle ^. i» II est vrai que la d^sir 
d'una- chose augmenta g^neralem^Bt le plaisir qu'elle pro- 
cure; mais il est vrai aussi qua beaucoup de ckose& font 
plaisir alors m6me qu'eUes n'ont pas> 6te desk^es. La faim 
at la soif, dont lea ^iauriens aimaiaist k all6guar I'exemple, 
sont, quand elles ne d^passeot pas un eertaia degr6, plutot 
agr6ables qua p6nible&.. A regard des fonction& de g^nerar 

1. Philebc, 31, 32, — Republique, L IZ. 

2. tthique of Nicomwque, L X, cb. 3, 



36 TIliORIE DE WOLF 

tion, le d^sir cause plut6t du plaisir, et la satisfaction est 
plut6t suivie de peine. En somme, la plupart des jouissances 
ont pour cause, non la suppression d'un obstacle ou d'une 
gSne, mais au contraire une excitation positive. 



II 



TIl£:ORIE DE WOLF 

Au lieu de rapporter le plaisir et la douleur au d6sir et h 
la volont6, un autre groupe de penseurs les a rattach^s aux 
facult^s de connaissance et les a fait d6pendre d'un juge- 
ment prononc6 par Tintelligence. Les partisans de cette 
manifere de voir doivent eux-m6mes 6tre subdivis^s en deux 
categories : d'apr6s les uns, le jugement qu'accompagnent 
le plaisir ou la peine est relatif aux qualit^s des objets ext6- 
rieurs ; d*apr6s les autres, au contraire, ces sentiments ont 
pour condition un jugement se rapportant k nous-m^mes. 
La th^orie des premiers est objective, celle des derniers est 
subjective. 

La thdorie objective est celle de Wolf et de toute son 
6cole. Wolf faisait d^pendre le plaisir ou la peine de la con- 
naissance confuse de la perfection ou de Timperfection des 
objets ext^rieurs. « Voluptas et taedium ortum trahunt a 
« perceptione confusa perfectionis et imperfectionis. Oriun- 
« tur enim voluptas et taedium extemplo, dum perfectionem 
« aliquam, vel imperfectionem in re percepta intuemur 
« (Psychol, emp.f § 536). » Baumgarten, dans sa Mdtaphy- 
sique (§§ 482 et suiv.) reproduit la m6me definition. EUe est 
6galement adopt6e par Mendelssohn (Rhapsodie ou addi- 
tions k la lettre sur les sentiments). 

A ce groupe de philosophes, nous devons rattacher un 
tr^s-grand nombre de thdoriciens de T Art ; ces derniers ne 
se sont, il est vrai, g6n6ralement occup6s que des sentiments 
inspires par la beaute ou le sublime ; mais ils ont essay6 
d'expliquer ces sentiments par des jugements port^s sur des 



THEORIES MODERNES DU BEAU 37 

qualit^s et des perfections d'un objet; il est done juste de les 
ranger parmi ceux qui rattachent le plaisir St un phenomfene 
intellectuel et plus particulierement Si un ph^nom^ne de con- 
naissance objective. La plupart de ces auteurs distinguent le 
beau de I'agr^able, non-seulement comme une espfece doit 
toe distingu6e du genre, mais comme un principe doit T^tre 
d'un autre principe essentiellement et completement diffe- 
rent, et cela les conduit aux consequences les plus fausses. 
Us sont bien obliges cependant d'avouer que la beauty est une 
source de plaisir et ils font simplement d^pendre ce plaisir 
de la reconnaissance que I'objet est conforme k tel type eter- 
nel, au bien, au vrai, k Dieu, k la morale, k la religion, etc. 
Ainsi, d'apr^s Franz Baader, Shaftesbury, Akenside, le senti- 
ment que nous inspire le beau consiste dans le plaisir que nous 
eprouvons k d6couvrir la conformity de I'objet avec le bien. 
Pour M. Charles L^v^que, ce sentiment tient k ce que nous 
apercevons dans Tobjet beau une manifestation complete de 
la force absolue. II en est de m6me de ceux qui, avec La- 
mennais, Pictet, Courdaveau, au lieu de voir dans le beau 
quelque chose de purement relatif St nos associations d'id^es 
le definissent d'une mani^re absolue « I'dtre dans toute la 
plenitude de sa nature, dans toute sa puissance, tandis que 
la laideur serait I'etre arr^te dans son developpement, d6- 
tourne de sa manifestation normale et typique par des causes 
accidentelles. » Suivant Victor Cousin, le sentiment du beau 
est celui que nous eprouvons quand,k I'occasion d'un objet, 
nous nous elevens k la contemplation de cette idee eter- 
nelle qui doit etre la mesure et la regie de tons nos juge- 
ments sur les beautes particulieres. Les estheticiens alle- 
mands du xix* siecle, Schelling, Fichte, Hegel, Zeising, 
Vischer, Carriere, ne sortent point de cette theorie absolue, 
d'apres laquelle le beau est la manifestation de I'infini, et le 
sentiment du beau, le sentiment inspire par I'aperception 
de cette manifestation. 

Prendre les faits de sensibilite pour des faits d'intelli- 
gence, rapporter exclusivement k des jugements le plaisir 
et la peine, ne voir par exemple dans la beaute qu'une idee 
ou dans le beau qu'un ideal a toujours et6 et devait etre le 



88 THftORIE DE WOLF 

premier mourement des philosophes. Lee ph^oom^Des de 
la pens6e ayant ^t6 ^udi^s avant les autres, et nous poiff- 
rions aj outer ayant 6t6 jusqu*k present k peu prte seuk 
^udi6s paries psychologues, ces derniers ant oantract^, daos 
leurs analyses de ces ph^nomfenes, des habitudes de raisoih 
nement, de terminologie et d* exposition quails devaient ee 
trouver disposes k transporter k des ph6nomtae« d'un lovt 
autre ordre. II faut un examen s^rieux pour faine apercevoir 
que la science des Amotions est une science compl6tement 
distincte, non-seulement par sa matifere, mais par sa forme. 
Les philosophes allemands sont tomb^s et persistent dans 
ia confiiCTon plus encore que les autres, pr^cis^ment parce 
qulls ont cultiv^ davantage les sciences de la pens^e. 

II est certain cependant que la plupart des ^motioos de 
plaisir et de peine sont compl6tement ind^pendantes detout 
jugement port6 sur les perfections, les rmperfections o« en 
g6n6ral sur les qualit^s des objets ext6rieurs. Prenons les 
fails les plus simples : un mets nous fait plaisir, est-oe parce 
que nous nous repr^sentons ses propri6t68 ou ees perfec- 
tions ? Un fer rouge nous brCile, est-ce parce que la douieur 
provient des id6es que nous pouvons avoir de ses quality? 
H en est de m6me des faits les plus compliqu6s et en parti- 
culier du sentiment du beau. Autre chose e^ juger qn'uae 
chose est belle, parfaite, conforme au bien ; autre chose «6t 
sentir sa beauts. Juger qu'une chose est belle, c'est aflinner 
qu'elle nous a caus6 le sentiment du beau ; le sentinieiit 
pr6c6de le jugement qui n'est que son 6nonciation, et par 
consequent ne peut ifitre expliqu6 par lui. C'est, au coii- 
traire, le jugement qui vient ici aprfes le sentiment et sop- 
pose une reflexion. Sans doute. il y a des plaisirs et des 
peines qui accompagnent nos id6es et nos jugements ; tnais 
<5e ne sont pas Ik tous les sentiments de plaisir et de peine, 
€t la th6orie qui les rapporte tous k I'intelligence est aussi 
6troite et exclusive que Tautre th6orie qui les rattachait tons 
aux d^sirs ou k la volenti. Le sentiment inspire par un objet 
est tenement ind6pendant des jugements port^s sur lui que 
ce m6me objet peut, sans que notre connaissance en soit 
chang6e, sans que Fid^e que nous en avons ait subi la 



THEORIES DE L*ART 30 

moindre modification, nous affecter agr6ablement ou d6sa- 
gr6ablement suivant les circonstances ; 11 nous plaisait 
d'abord, 11 nous fatigue ensuite. D'un autre cote, nous con- 
tinuous k trouver ^^eables ou desagr6ables certains obj^B 
sur lesquels notre jugement a completement change. Nous 
arrivons k decouvrir qu'une chose est vicieuse, contraire k 
nos int^rets, au bien g6n6ral, et cependant nous ne pouvons 
nous empecher de continuer k y trouver du plalsir. 

Un des reproches les plus graves que nous ayons k adres- 
ser k cette th6orie, c'est d'avoir compl6tement ^ar6 les phi- 
losophes sur la nature et le but des beaux-arts. On a cru 
que ce but devait 6tre de produire l'6motion esthMique par 
la presentation d'objets paurfaits, de types absolus, en 6veil- 
lant rid6e du vrai, du bien, du divin, de Tinfini, de I'ordre 
eternel. On a attribue k ['artiste une sorte de sacerdoce ; on 
I'a charge d'un enseignement moral ou metaphysique. On a 
abandonn^ les principes de critique relative qu'Aristote 
avait admirablement pos6s dans sa PoetiquSy et que le 
XVIII* siecle avait remis en vigueur. On a pousse la confu- 
sion jusqu'k invoquer I'autorite de Platon et k lui attribuer 
cette doctrine que les beaux-arts nous 616vent k la contem- 
plation des id6es 6temelles et en particulier de I'idee du 
bien ; la v6rit6 est que Platon, tombant au contraire dans 
I'exag^ration oppos6e, n'a jamais vu dans les arts qu'une 
source de plaisirs fort peu elev6s, presque contraires k la 
morale, et que le 16gislateur doit soumettre aux restrictions 
les plus s6v^res. On oublie ce passage bien significatif du 
PMdre oil, classant les ames humaines suivant leur valeur 
et leur degr6 de perfection, il ne fait venir celles de I'artiste 
et du poete que dans la sixi^me categoric, et feit passer 
avant elles celles du philosophe, du guerrier, de Thomme 
d'fitat, et m^me celles du m^decin, de I'athl^te, du devin i^ 
de riniti6 ; il ne reste plus apr^ elles que celles du simple 
artisan, du sophiste et du tyran. II y a loin d'un pareil 
abaissement k cette mission presque divine que tant de cri- 
tiques de notre 6poque et surtout les esth^ticiens allemands 
Toudraient attribuer k I'artiste. 

Suivant Mendelssohn, I'art a pour but de plaire ^ar l& 



40 th6orie de wolf' 

presentation d'une perfection sensible (Ueber die Haup- 
grundsoetze der schoenen Kuenste). Les romantiques alle- 
mands Solger, Tieck, les deux Schlegel, Novalis et en gene- 
ral les disciples de Fichte ont dit la m^me chose en termes 
plus obscurs. lis ont d6fini Tart la presentation d'une r^alite 
conforme h rid6alit6 ou h la perfection, de mani^re k 
detruire le dualisme du r6el et de Tinfini, du sensible et du 
divin, du moi et du non-moi. Hegel a dit que Tart etait la 
revelation de la verite sous des formes sensibles, et M. Cousin 
n'a fait que developper cette definition : « La beaute morale, 
dit-il, est le fond de toute vraie beaute ; mais ce fond est un 
peu convert et voile dans la nature ; c'est h I'art de le degager 
et de lui donner des formes plus transparentes. La fin de 
I'art est done I'expression de la beaute morale k I'aide de la 
beaute physique. » — « L'art, dit Jouffroy, est I'expression 
de rinvisible par les signes naturels qui le manifestent ». — 
a G'est, dit Zeising, la manifestation exterieure du divin. » — 
« Le but de I'art, dit h son tour M. Benard dans le Diction- 
nsiire des sciences philosophiques, c'est de representer, au 
moyen d'images sensibles creees par Tesprit de rhomme, 
les idees qui representent I'essence des choses. G'est Ih son 
unique destination, son principe et sa fin. G'est de Ih qu'il 
tire h la fois son independance et sa dignite. » 

La plupart des chefs-d'oeuvre de I'art sont en contradic- 
tion avec cette theorie. Si on la prenait k la lettre, le r61e de 
I'art serait surtout de representer ces pretendus types que 
les anciennes ecoles de naturalistes appelaient les esp6ces. 
Les arts de dessin consisteraient principalement a tracer 
des figures d'anatomie et d'histoire naturelle. Rien de plus 
faux. La sculpture antique embellissait ses figures par des 
proportions et des details anatomiques qui ne sont que des 
difformites reelles. Qu'a de commun avec la perfection 
morale ou meme sensible la peinture vraiment pittoresque 
telle que I'ont si admirablement comprise les Flamands, les 
Hollandais et les Venitiens ? Le peintre ne tire-t-il pas des 
objets les plus abjects et les plus laids les plus beaux effets 
de couleur et de lumiere ? Au lieu de presenter I'ordre eternel 
des choses, n'exagere-t-il pas le desordre de la nature pour 



DIFFERENCE DU BEAU ET DU BIEN 41 

y introduire de nouveaux elements de vari6t6 dont le pitto- 
resque a besoin?Un Rembrandt ne nous charme-t-il point 
par les effets de lumiere les plus invraisemblables, et un 
Watteau par les scenes les plus insignifiantes? Mtoe dans 
la r6alite, un vieux ch6ne vermoulu, h moiti6 mort, nous 
plait souvent plus qu'un arbre dans toute sa vigueur et la 
plenitude de son d^veloppement. 

Sous rinfluence de leurs id6es sur la mission toute mys- 
tique de I'artiste, les peintres allemands en sont venus h 
produire ces interminables suites de fresques oii les condi- 
tions esthetiques proprement dites sont le plus souvent sa- 
crifices k celles d'une sorte de predication m^taphysique, 
morale ou religieuse. Comme ils n'ont pas d'autre but que 
de reveler le vrai et de faire concurrence au philosophe 
et au savant, ils negligent les charmes de la composition, de 
la couleur et du dessin, qui ne conservent gu^re le plus 
souvent, dans leurs oeuvres, plus d'importance que ceux de 
la melodie dans la musique de Richard Wagner. 

En po6sie, la faussete de la theorie est peut-^tre plus 6vi- 
dente encore : ce sentiment de piti6 qui est le principal res- 
sort de rint^r^t dans le drame, la trag^die ou le roman, pro» 
vient d'ordinaire de ce que nous y voyons la vertu et le 
malheur se reunir dans les m^mes h^ros, ce qui n'est pas 
precis^ment conforme k un ordre ideal et parfait. ficoutons 
un vrai connaisseur qui a 6crit sur I'art un livre sans preten- 
tion, et qui n'en est pas moins un des plus profonds que Ton 
ait faits sur la mati^re : « N'auriez-vous pas vu mille fois, 
s'^crie Toppfer, I'angoisse, le crime, la mort, toutes ces 
choses qui, en dehors de I'art, sont ou laides, ou hideuses^ 
ou effrayantes, devenir les merveilleux objets d'une frap- 
pante beaut6?... Ah ! puissance magique et souveraine ! Ah ! 
cr6atrice liberty du g6nie ! Oui, j'ai vu le More impitoyable 
etouffer sous un matelas Desd6mone que je savais innocente 
et pure; j'ai entendu, g6missant moi-m^me, le dernier 
gemissement de cette victime ador6e, et, subjugu^, ravi, 
tout autant que navre de douleur et ruisselant de larmes, 
je me suis 6cri6 : Quoi de plus beau ! » Et la Phedre d'Euri- 
pide, et les Eum6nides et la Clytemnestre d'Esclv^l^^ <5X 



42 THEORIE CART^SIENNE 

lago, Richard III, le roi Lear, Narcisse, Agrippine, N^ron! 
En general, la preoccupation de repr^senter le bien, Tor- 
dre, la perfection, ne porte point bonheur aux artistes et aux 
poetes. Diderot, que la theorie combattue par nous devrait 
considerer comme le premier des auteurs dramatiques, 6*afep 
tachait dans ses pieces h ne presenter que des 6v6nements 
ou tout se passait, en derniere analyse, conform^inent k 
I'ordre moral et comme Ton devrait souhaiter que les choses 
se passassent en toutes circonstances : il a toujours pris soin 
de montrer, comme Ton dit, le vice puni et la vertu rteom- 
pens^e. Mais cela m^me nuit k Tint^r^t de ses dramas ; on 
sent que tout y est arbitrairement amen6, agenc6y combing 
en vue d'une th^se k soutenir, d'une lecon k donner, d'un 
exemple k offrir; et cet arbitraire emp6che la lecon elle- 
meme d'etre s6rieuse et valable. II en est de m^me des 
romans. « Rien, dit M™^ de Stael, ne nuit k la beauts d'une 
fiction comme une intention quelconque qui n'a pas cette 
beauts meme pour objet. Sans doute il n'y a pas de fiction, 
11 n'y a pas m^me d'ev6nements reels dont on ne puisse tirer 
une pens^e ; mais il faut que ce soit r6v6nement qui am^ne 
la reflexion, et non pas la reflexion qui fasse inventer l'6v6- 
nement : Timagination dans les beaux-arts doit toujours agir 
la premiere. » Rien de plus vrai que ce jagement ; mais 
ne renferme-t-il pas en grande partie la condaiunation de 
Corinne et de Delphine ? 



Ill 



THEORIE GARTESIENNB 



La theorie qui, tout en rapportant le plaisir et la peine aux 
facult^s de connaissance, se place au point de vue subjectif 
et les fait d6pendre de jugements que nous portons non pins 
sur les qualites d'objets exterieurs, mais sur nous-m^meSi 
pent ^tre consid6r6e comme la theorie cart^sienne, bien 
qu'on puisse la trouver, avant Descartes, chez quelqucs 



NICANDER J0S5IUS 43 

auteurs isol6s. Un philosophe italien de la fin du xvi* si^cle, 
Nicander Jossius, de Venafro, a publie sur le plaisir et la 
douleur un petit livre presque injconnu aujourd'hui, mais 
qui etait veritablement remarquable pour I'epoque oil il fut 
6crit et eut alors plusieurs editions. La premiere est de 
Rome, en 1580, et la seconde de Francfort, en 1608. L'ou^ 
vrage est intitule Tractatus novus^ utilis et jucundus, de 
voluptate et dolore, de risu et fletu^ somno et vigilia., 
deque fame et siti, Le plaisir et la douleur fiuivent, selon 
lui, la connaissance, et ont d'autant plus d'intensite que la 
connaissance a elle-m^oae plus de certitude ; aussi n'y a-t-il 
pas de plus grandes douleurs et de plus^rai^Ls plaisirs que 
ceux du toucher^ parce que le toucher est ie plus sikr de tous 
les sens .: Dolor et voluptas sequuntur cognitionem^ qaar 
propter ut cerUor est cognitio^ ita intensior fit dolor ^t 
voluptas : sed tactus est sensuum omnium certissimus : 
igitur consentaneum erai, ut dolor ejus aique voluptas 
praestaret cssteris. Le plaisir suit la connaissance de ce qpai 
nous arrive de l)ien et de convenable, c'est-a-dire de con- 
forme h. notre nature. Par exemple ce qui, apres un 6cart 
quelconque, nous iiait rentrer dans n^trte etat naturel, esl 
une cause de plaisir. Voluptas eet oogmoBcentis affectm^ 
vel deleotatio propter cognitionem bom et convenieutis:; 
dicitur autew, in naturamproficisGens(dLud nempe quod 
ah excessu aliquo ad naturalem statum perducit) aut owr 
nino naturae conveniens est et familiare^ per ^ipsum. 
delectat et voluptate afficit. La douleur ei^ le eontraice. 
Dolor autem cognitio tristis. Cost la connaissance de toute 
lesion grave ou corruption du corps : Id omne est causa 
adsequata doloruw,, quod ipsi sensitivo corpori potest att- 
quam realem passionem afferre corruptivaua vel saltern 
graviter IsadenteTH. 

II n'est pas 6tonnant que Descartes, qui ne voyait dass Ja 
conscience que des ph6nom6nes de pensee, ait fiait d^pendre 
de rintelligence les emotions de plaisir let de peine et que 
ses disciples les plus fideles, les cartesiens purs, aient con- 
serve apres lui cette mani^re de voir qui est au fond la m^e 
que celle de N. Jossius. Descartes d^finit le plaisir par la 



44 TH^ORIE CARTI&SIENNE 

connaissance de nos perfections ou des biens qui appartien- 
nent hA'dme; la douleur, au contraire, par la connaissance 
de nos imperfections. Tola nostra voluptas posita est tan- 
turn in perfectionis alicujus nostras conscientia ^. « Tout 
notre contentement , dit-il, ne consiste qu'au t^moignage 
int6rieur que nous avons d'avoir quelque perfection. Le con- 
tentement qu'a Vdme de pleurer en voyant reprdsenter quel- 
que action pitoyable et funeste sur un theatre vient principa- 
lement de ce qu'il lui semble qu'elle fait une action vertueuse, 
ayant compassion des afflig6s 2... La cause qui fait que pour 
Tordinaire la joie suit du chatouillement, est que tout ce 
qu'on appelle chatouillement ou sentiment agr^able consiste 
en ce que les objets des sens excitent quelque mouvement 
dans les nerfs, qui serait capable de leur nuire, s'ils n'avaient 
pas assez de force pour lui r6sister ou que le corps ne fQt 
pas bien dispose ; ce qui fait une impression dans le cerveau, 
laquelle 6tant institute de nature pour t6moigner cette bonne 
disposition et cette force, la repr^sente k Vdme comme un 
bien qui lui appartient, entant qu*elle estunie avec le corps, 
et ainsi excite en elle la joie. La cause qui fait que la dou- 
leur produit ordinairement la tristesse est que le sentiment 
qu'on nomme douleur vient toujours de quelque action si 
violente qu'elle offense les nerfs; en sorte qu'6tant institute 
par la nature pour signifier k Vdme le dommage que regoit 
le corps par cette action, et sa faiblesse, en ce qu'il n'a pu 
lui r^sister, il lui repr^sente Tun et Tautre comme des maux 
qui lui sont toujours d6sagr6ables 3. » 

On voit que pour appliquer sa th^orie aux cas particuliers 
Descartes est oblige de recourir h des subtilit6s. Nous devons 
noter cependant que dans son Compendium Musicae, qu'il 
avait 6crit tout jeune encore, il avait 6mis sur le plaisir des 
vues plus simples et qui se rapprochent beaucoup plus, 
selon nous, de la v6rit6 ; il y assignait pour cause au plaisir 
]a conformity entre un objet et nos facult^s : a Le plaisir des 
sens consiste dans une certaine proportion et correspon- 

1. Lellres d la princesse Elisahethf V* partle, lettre 6. 

2. Lettres a la princesse £lisaheth, 

3. Les passions de Vdme, art. 9i. 



TH^ORIE CARTESIENNE 45 

dance de I'objet avec les sens; d'ou vient, par exemple, 
qu'une decharge de mousqueterie ou que le bruit du ton- 
nerre serait un son peu propre pour la musique; d'autant 
plus qu'il blesserait Toreille, de m^me que Fecial brillant 
des rayons du soleil blesse les yeux de celui qui le regarde 
directement. Get objet, pour plaire, doit 6tre de telle fagon 
qu'il ne paraisse pas confus au sens, qui ne doit pas tra- 
vailler pour le connaitre et le distinguer... Entre les objets 
de chaque sens, celui-lii n'est pas le plus agreable k Tdme 
qui en est ou tres-aisement ou tres-difQcilement apergu; 
mais celui qui n'est pas tellement facile k connaitre qu'il ne 
laisse quelque chose h souhaiter k la passion avec laquelle 
les sens ont accoutume de se porter sur leurs objets, ni 
aussi tellement difficile qu'il fasse souffrir les sens en tra- 
vaillant k le connaitre. » Malheureusenieent Descartes aban- 
donna dans la suite cette doctrine essentiellement relative 
qui lui parut sans doute trop difficile k concilier d'une part 
avec le principe que Vkme n'est que pens6e pure, et d'autre 
part avec ses vues absolues en morale. Ses disciples suivi- 
rent d'ailleurs son exemple, et quand il leur est arrive de ne 
pas compl^tement n^gliger I'^tude des Amotions, ils s'en 
sont tenus k la th^orie qui fait d^pendre les sentiments d'un 
jugement sur les perfections ou les imperfections de I'indi- 
vidu. Sylvain Regis, par exemple, dans son Cours entier de 
jphilosophie selon les principes de M. Descartes, dit que 
« la joie est une agreable Amotion de Vkme causae, entre- 
tenue et fortifi6e par un cours des esprits qui est institu6 de 
la nature pour reprisenter k Vkme que Tobjet dont elle jouit 
et qui cause sa passion lui appartient, et que la tristesse est 
une Amotion d6sagr6able causae, entretenue et fortifi^e par 
un cours des esprits, qui est institu6 de la nature pour reprS- 
senter k I'toie que I'objet qui la cause est un mal qui lui 
appartient i. d En d'autres termes, le plaisir et la peine 
auraient pour condition la representation ou id6e d'un bien 
ou d'un mal appartenant k Vkme. Un cart6sien Suisse du 
XVIII' si6cle, Bertrand, a d6velopp6 des vues semblables 

1. De la physique, chap. iv. 



46 TH^ORIE CARTflSIENNE 

dans un Essai sur le plaisir (NeuchAtel, 1777). On les 
retrouve 6galement dans un petit opuscule du c616bre ma- 
fh^maticien allemand, Kaestner, qui, s'occupant entre autres 
6tudes de questions morales et philosophiques, refusa jus- 
qn*k la mort de lire les oeuvres de Kant et pr6tera rester 
sous rinfluence de Descartes. — (Voyez ses Rd flexions sur 
Vorigine des plaisirs, publi^es li la suite de la traduction 
firauQaise de la Nouvelle thdorie des plaisirs, de Sulzer, 
1767). Un m^decin frangais du commencement de notre 
si^cle , Marc-Antoine Petit , composa un discours sur h 
douleur oil il la pr6sente comme un 6tat de Pfllme qui, com- 
paranf sa position actuelle h son 4tat pass4, juge que le 
corps 6prouve, dans quelques-unes de ses parties sensibles 
ou dans son ensemble, des d^chirements ou des alterations 
qui en d6rangent Tharmonie. 

Cette th6orie n'est pas plus soutenable que les pr6c6dentes. 
tes jugements intellectuels que nous portons sur les trou- 
bles et les derangements survenus en nous suivent la dou- 
leur bien plus souvent qu'ils ne la precedent. Nous com- 
meuQons par souflfrir de la blessure, et c'est la souflrance 
qui nous avertit de son existence et attire notre attention 
sur elle. La plupart des plaisirs sont absolument ind^pen- 
dants de toute reflexion sur notre perfectionnement et ce 
qui pent y contribuer; ils sont m^me le plus souvent ind6- 
pendants de toute reflexion, de quelque ordre qu'elle soit 
QuYa-t-il de commun entre notre perfection et la jouissance 
que nous ^prouvons k manger une p6che, k boire un verre 
de rreux vih, S. respirer le parfum d'une rose, h 6couter une 
symphonie de Mozart, ou h contempler une toile de Van Os- 
tade? Si ces Amotions se rapportent indirectement et sans 
que nous nous en doutions h. notre perfectionnement, il est 
certain du moins que nous n'y songeons guere au nu>ment 
de les ressentir. II arrive aussi que le plaisir soit attache i 
des actes plut6t contraires que conformes 5, notre d6veloppe- 
ment moral. La vie de la plupart des gens s'6coule sans qju'ils 
s'inqui^tent nf de la perfection ni de Timperfection humaine, 
et ils n'en sont pas moins sensibles k la douleur et au plai- 
sir. Quant h, ceux qui r6fl6chissent et ne se contentent pas 



THlfeORIE CART^SIENNB 47 

de suivre, dans leur conduite, les impulsions m^caniques, 
leur id6e de la perfection n'est jamais que relative et per- 
sonnelle; elle reste vague et sans precision; on croit con- 
naitre la perfection et ce n'est qu'une opinion individuelle 
determin^e par des circonstances de milieu; on Tacquiert 
graduellement, et Ton a senti la douleur et le plaisir bien 
avant T^e oil Ton devient capable de pareilles id^es. L' en- 
fant sent le plaisir et la peine ; est-ce qu'il a souci de la per- 
fection ou de rimperfection niorales? Le plaisir et la douleur 
ne dependent point de nos id6es du bien et du mal; c'est au 
contraire notre sens moral qui se forme en grande partie 
d'apres le souvenir des peines et des plaisirs que nous avons- 
personnellement 6prouv6s ou observes chez les autres. 

D est vrai que ces objections pourront paraitre peu con- 
vaincsmtes h ceux qui se fondent sur ce qu'on est convenu 
aujourd'hui d'appeler le principe de Tinconscience. Certains 
aoimistes nous r^pondraient peut-toe que beaucoup de 
faits intellectuels s'accomplissent en nous sans que le moi 
en ait conscience ; les id6es de perfection ou d'imperfection 
qui sont les conditions , suivant Descartes, du plaisir et de 
la peine y pourraient 6tre pensees en dehors du moi, qui 
ressentirait seulement les emotions correspondantes. Nous 
aussi, nous croyons qu'il se passe, en dehors de notre 
conscience personnelle, une multitude de faits de pens^e 
ou tout au moins de sensation; mais il ne faudrait pas 
abuser de cette v6rite et y chercher un moyen commode 
d'expliquer tout ce dont oa ne trouve pas I'explicatian 
dans les ph^nom^nes du moi conscient. Les faits intel- 
lectuels qui ont lieu hors du moi sont, selon nous, soumis 
aux m^mes conditions que ceux dont le moi est Tensemble; 
il en r6sulte que les faits dont nous avons observ6 la pro- 
duction sous rinfluence des idees de bien et de mal dans la 
conscience, sont les seuls dont nous ayonsle droit d'affirmer 
la production possible sous Tinfluence de ces m^mes id6es 
hors de la conscience. On ne ferait par consequent, en nese 
servant du principe de Tinconscience que dans une mesure 
legitime, disparsdUre aucune des dif^ult^ que nous signa- 
lions tout k Theure. 



48 EXAMEN CniTIQUE DES THEORIES 



IV 



t:i£:orie platonigiennb 

Nous arrivons aux theories qui nous paraissent avoir donn6 
du plaisir et de la douleur des explications moins superfi- 
cielles et plus compl6tes. Ce sont toutes celles qui, au lieu 
de les rapporter d'une manifere exclusive, soit k la volonte, 
soit k rintelligence, les attachent indiff^remment k Texercice 
de toutes nos facult6s, et au lieu de les expliquer, comme 
la th6orie cart6sienne, par un jugement sur T^tat de ces 
facult6s, les font d6pendre directement de la conscience 
m6me des actes et des mouvements dont notre organisme 
intellectuel ou vital est le theatre, en dehors de toute reflexion 
sur ces actes et ces mouvements , et par consequent en 
dehors de tout jugement sur le rapport de ces faits avec un 
id^al quelconque. D'apr6s ces syst^mes, ce qui dans la votonle 
€St une cause de plaisir, ce n'est pas la satisfaction de cette 
volenti, mais Texercice de facult6s, la d6pense de forces 
dont cette satisfaction est I'occasion ; tandis que la satisfac- 
tion est un fait instantan6, precis, absolu, le plaisir qui en 
d^coule pent se prolonger ind6fmiment, si elle est le point 
de depart de toute une suite de ph6nom6nes. De mdme ce 
qui est p^nible, ce n'est pas le fait que la volont6 n'est pas 
satisfaite, mais un certain 6tat de notre activity resultant fie 
cette absence de satisfaction. Aussi peut-il arriver que cer- 
taines satisfactions de nos d6sirs soient plut6t p6nibles qu'a- 
gr^ables, tandis que certains d^sirs s'accompagnent plut6t 
de plaisir que de peine. C'est ainsi que Ton trouve souvent 
plus de charme dans la poursuite d'un objet aim6 que dans 
sa possession; la recherche de la v6rit6 procure plus de 
jouissances que son acquisition ; la chasse a pour le chas- 
seur mille fois plus de prix que le gibier. Ce sont Ik des faits 
qui etaient inexplicables avec la th^orie 6picurienne, et dont 
les theories que nous aliens examiner rendent facilement 
raison. Quant h Fid^e de la conformity d'un objet ext^rieur 



TH^ORIE PLATONICIENNE 49 

ou d'un 6tat de nous-m6mes avec la perfection, cette idee est 
un phenomene intellectuel qui, h son tour, pent ^tre accom- 
pagn6 de plaisir, mais ni plus ni moins que tout autre pheno- 
mene intellectuel et seulement dans les memes conditions. 

La difficult^ consiste a determiner dans quels cas Texer- 
cice des facult^s s'accompagne de plaisir, dans quels cas il est 
accompagne de peine. Nous pouvons k cet egard diviser les 
philosophes en deux groupes suivantqu'ils rapportent les dif- 
ferences du plaisir et de la douleur k des differences de qualite 
ou k des differences de quantite dans Texercice des facult^s. 

Les premiers sont g^n^ralement absolutistes, c'est-k-dire 
qu'ils posent en principe un type parfait, normal, absolu pour 
Taccomplissement de toutes les fonctions de Torganisme 
et de rintelligence ; ils croient que tout acte, toute depense 
de force conformes k ce type de perfection sont agr^ables; 
que ceux au cantraire qui lui sont contraires sont d^sa- 
gr6ables. lis n'exigent pas toutefois, comme les cart^siens , 
que nous nous repr^sentions cette conformite k la perfection 
et que nous en ayons Tidee; ils admettent que le plaisir est 
attache imm^diatement et par lui-m^me k toute forme regu- 
li6re d'activite. 

' Les seconds sont au contraire g6n6ralement relativistes 
et se placent uniquement au point de vue de Tindividu ; ils 
rapportent le plaisir k tout accroissement de force , la peine 
k toute diminution ; peu leur importe que dans cet accrois- 
sement ou cette diminution Tindividu s'eloigne ou se rap- 
proche d'un type de perfection pour Tespece. 

Nous nous occuperons d'abord des partisans de^ la th^orie 
absolue. 

Le premier en date est Platon, qui d6finissait la peine une 
dissolution de Tharmonie et de la nature, une corruption de 
Tanimal. Le plaisir est au contraire, selon lui, retablisse- 
ment de cette harmonie et de retat naturel, la realisation 
de Torganisation normale. Ainsi , dans la soif, la quality de 
rhumide qui remplit ce qui est dess6che est un plaisir. 
De m^me, le sentiment d'une chaleur excessive et contre 
nature cause une separation, une dissolution; une douleur, 
au lieu que le rafralchissement, c'est-k-dire le retablissement 

D UMONT. *V. 



50 TH^ORIE PLATONiaENNB 

dans r^tat naturel, est un plaisir. Ainsi encore le froid qui 
Qong^le contre nature rhumide de Fanimal est une douleur; 
et le retour des humeurs k leur cours orduiaire, leur lique- 
faction conforme k la nature est un plaisir (PhildbCj 17). 
Dans la R4publique (liv. IX), Platon dit que le plaisir con- 
siste ^ se remplir de ce qui convient h notre nature, m^me 
sans qu'aucun besoin ait precede. Platon admet un troisi^me 
^tat interm^diaire entre le plaisir et la peine : celui oil I'a- 
nimal n'^prouve ni corruption ni restauration et ou il ne 
ressent par consequent ni aucun plaisir grand ou petit, ni 
aucune douleur. Ainsi etre exempt de douleur n'est pas la 
mtoie chose qu'6prouver du plaisir {Philibey 18, 25, 31, 32). 
On voit qu'on a eu tort d'attribuer h Platon la th^orie que 
la douleur n'est qu'un besoin et le plaisir, sa satisfaction. 
On a mal interprets un passage du Phedon^ ou Platon sou- 
tient simplement que le plaisir et la peine sont deux coo- 
traires et ne peuvent coexister ensemble : ce qui n'implique 
aucune vue sur Fessence m^me de Tun ou de Tautre. II 
ajoute, il est vrai, que tous deux sont, pour ainsi dire, atta- 
ches h leurs extremites, de telle sorte que Tun doive succ^der 
necessairement k Tautre, et cette pensee parait en contnir 
diction avec la theorie du Philebe rapportee plus haut, d'a-* 
pres laquelle il existerait entre le plaisir et la douleur nn 
etat intermediaire. 

La theorie d'Aristote est semblable k celLe de Platon, avec 
cette diirerence que le philosophe peripateticien appelle per- 
fection ce que Platon designait sous le nom de conformity k 
la nature : « La sensation la plus agreable est la plus par- 
faite, <5t la plus parfaite est celle de Tetre qui est bien dispose 
par rapport k la meilleure des choses qui sont accessibles k 
cette sensation... Chacun de nos sens n'est en acte que par 
rapport k I'objet qu'U peut sentir, et le sens doit etre en bo^ 
etat, relativement au plus excellent de tous les objets qui 
peuvent tomber sous ce sens particulier. G'est en cela que 
parait surtout consister renergie parfiaite, et cette ejiergie 
n'est pas seulement la plus parfaite, elle est aussi la plus 
agreable... II est evident que \k oil le plaisir est le plus grandp 
c'est oil la sensation est la plus vive et oil elle s'exerce rebn 



ARISTOTE ET LA CATHARSIS 51 

tivement au plus parfait de ses objete i. » C'est dans cette 
theorie du plaisir qu'il faut chercber la veritable interpre- 
tation de cette feimeuse xa6af<n<;, de cette purgation de la tei?- 
reur et de la pitie qu'Aristote, dans sa Poetique^ pr^sente 
comme le but de la trag^die et qui a soulev^ tant de contro- 
verses. D'apres le systeme du philosopbe peripateticien, 
chaque faculty, chaque ps^sion existe en nous k I'^tat de 
puissance , et nous eprouvons du plaisir quand nous re»i- 
controns un objet sur lequel pouvant s'exercer d'lane ma- 
niere parfaite, cette faculty ou cette passion passe de T^tat 
de puissance k Tetat d'acte complet. L'objet agr6able nous 
permet de d^penser une certaii^ quantite d'6nergie emma- 
gasinee, et c'est ce passage de la puissance h I'^ete, cette 
sorte de soulagement qu'Aristote designe par les expressicwas 

de xou^pi^scrdoee [aeO' :^Sov^;, d'acpaipsai^ Tevv^ 7ra6Y}{!xaT(i>v et enfin de 

xdtOaportc. Pour comprendre cette derniere m^taphore, il fiaut 
se rappeler comment les anciens s'expliquaient Taction pky- 
siologique des purgatifs. Quoi qu'il en soit, Aristote a sim- 
plement voulu dire, dans la Poetique, que nous avions en 
nous k r^tat latent une disposition k la terreur et k la piti6, 
et que la tragedie nous procurait du plaisir en foumissant k 
€es passions une occasion de s'exercer de la mani^re la f^tos 
parfaite. De mSme.la com^die nous est agr^able en faiaast 
passer de la puissance k facte la faculty dui rire» Nous lisoes, 
du moins, dans plusieurs fragments de grammairiens qui 
paraissent reproduire des idees contenue& dam^ lea parties 
aujourd'hui perdues de la Poet igue,. que la purgatiena du nare 
est le but de la comedie ^. 

La definition platonicienne est reparoduite par Charron, qai 
se s^pare sur ce point de son maAtre,. Montaigne, rest6 ddbke 
k la theohe d'fpicure : « Yolupt6 est lane perception et sen- 
timent de oe qpoi est GQnvenabie a natiarey c est un mouw- 



1. Ethique & Nicomaque, Ev. X, ch. nr. 

2. Yoyez Scholia Grosca in Ariatophanem, 6cf. Didot, p. rra:, 60, 
et p. XXVI. "Eare A mU :j^ xftijK&i^ea /Ufinvtii npaU^ z»9»fmxk(Mt 'xatAnfjak' 
Twv... {KciB»patTip»s ne donne aucun sens; il faut evidemment lire 
xv-OccpTifipiOi) iC iiSovfii xai yiXatxos mpoLivovact Tvjy rfiv tocoutcov icady]/AaT«y 



52 TH^ORIE PLATONICIENNE 

ment et chatouillement plaisant ; comme h Topposite la dou- 
leur est un sentiment triste et d^plaisant. Toutefois ceux qui 
la mettent au plus haut et en font le souverain bien, comme 
les 6picuriens, ne la prennent pas ainsi, mais pour une pri- 
vation du mal et d^plaisir, en un mot indolence. Selon eux, 
le n'avoir point de mal est le plus heureux bien-6tre que 
rhomme puisse esp^rer ici ^ t> Bossuet, h son tour, s'^carte 
de la th6orie cart^sienne pour adopter les vues de Platon 
sur le plaisir et la peine : « Le plaisir est, dit-il, un sentiment 
agr^able qui convient h notre nature, la douleur un senti- 
ment d6sagr6able contraire k notre nature. » — « Nous 
6prouvons en naissant, dit Vauvenargues, ces deux 6tats : le 
plaisir, parce qu'il est naturellement attach^ h 6tre; la dou- 
leur, parce qu'elle tient k 6tre imparfaitement. Si notre exis- 
tence 6tait parfaite, nous ne connaitrions que le plaisir. fitant 
imparfaite, nous devons connaitre le plaisir et la douleur. » 
La th6orie de Platon et d'Aristote est ^galement adoptee par 
le p^re Andr6, dans son Essai sur le beau, et par Batteux, 
dans son Traitd des beaux-arts rdduits k un mSme iirin-- 
cipe. M. Paffe qui, dans ses Considerations sur la sensibi- 
lit4, s'est principalement attach^ k montrer que les senti- 
ments de plaisir et de peine ne devaient 6tre confondus ni 
avec les operations intellectuelles d'une part, ni avec les 
ph6nom6nes de d^sir ou de volenti, croit que cc le bien-^tre 
et le malaise, le plaisir et la douleur, sont le resultat inevi- 
table du d6veloppement facile ou p6nible de notre nature : 
car le d6veloppement heureux de cette nature, c'est son 
bien; son d^veloppement contraint et g6n6, c'est son mal. 
Or, le bien et le mal ont pour retentissement dans le moi le 
plaisir et la souffrance. Ces ph^nom^nes sont pour nous les 
indices de notre bien et de notre mal. » Ainsi, d'apr6s 
M. Paffe, le plaisir est inseparable du bien, et la peine du 
mal. Par le bien, il entend le d^veloppement normal ; par le 
mal, le developpement irr^gulier de notre nature. 

Cette th^orie du plaisir et de la peine est une de celles qui 
8'adaptent le plus faciiement aux principes de la philosophic 

1, De la sagesse, I, III| ch. xxxvm. 



MM. PAFFE, JOUFFROY, BOUILLIER 53 

spiritualiste. Aussi ne s'etonnera-t-on point de la retrouver 
chez quelques-uns des chefs les plus distingues de cette 
6cole. Ainsi Jouffroy considers le plaisir comme le contre- 
coup sensible ou le sentiment du bien, la douleur comme le 
sentiment du mal. « Le bonheur est, selon lui, Tetat sen- 
sible naturel et selon Tordre; le malheur est Taccident sen- 
sible (Melanges philosophiques ^ du bien et du mal). — 
Quand nos facult^s entrant en exercice parviennent k donner 
satisfaction h nos tendances , k conqu^rir pour notre nature 
une partie du bien auquel elle aspire, il se produit en nous 
un phenomene qu'on appelle le plaisir. La privation du bien, 
ou Fechec qu'eprouvent nos facult^s quand elles le poursui- 
vent et ne peuvent I'atteindre, produit en nous un autre 
phenomfene qu'on appelle la douleur (Cours de droit natu- 
re!). » M. Bouillier, qui a publie plus r^cemment sur le 
plaisir et la douleur un petit livre rempli d'observations 
fort int6ressantes , fait d6pendre les emotions de cette ten- 
dance fondamentale k pers6verer dans T^tre, qui est selon 
lui I'essence m6me de chaque chose. « II y a plaisir, dit-il, 
toutes les fois que Tactivite de Tame s'exerce hbrement, 
dans le sens des voies de notre nature , ou bien lorsqu'elle 
triomphe des obstacles qui lui 6taient opposes. II y a dou- 
leur, au contraire, toutes les fois que ce m6me effort est 
emp6ch6, comprim6, arr6t6 par quelque obstacle du dedans 
ou du dehors. Tous les modes de notre activity, sans excep- 
tion, soit ceux de Tactivit^ motrice et vitale, soit ceux de 
Tactivite intellectuelle et volontaire, sont necessairement 
accompagn^s de plaisir ou de douleur, selon qu'ils s'exer- 
cent conform6ment k ce grand but de la conservation et du 
d6veloppement de notre etre, ou selon qu'ils echouent vain- 
€us et impuissants i. » 

Nous reconnaissons volontiers que cette th^orie se rap- 
proche beaucoup de la v^rite ; nous n'avons k lui adresser 
qu'une seule objection qui sera uniquement dirigee contra 
son caractere absolu. Nous sommes, pour des raisons de 
philosophic g6n6rale, oblige de rejeter la th^orie des esp6ces 

!• Du plaisir et de la douleur (1865), ch» ni. 



54 EXAMEN CRITIQUE DES THEORIES 

et ne pouvons, par consequent, voir dans la nature humame 
quelque chose d'essentiel qui puisse 6tre pos6 comme type. 
Tout 6tre vivant est le r^suitat d'une Evolution purement 
relative. On ne peut prendre pour principe de son develop- 
pement normal que sa conformite au progr^s de la civilisa- 
tion, qui est elle-m6me un phenom^ne purement temporaire, 
relatif et accidentel. Or, on ne peut m6me soutenir qu'il n'y ait 
pas de plaisir en dehors de ce d^veloppement relatif qu'on 
appelie ordinairement la moralite; on peut soutenir encore 
moins que le degr6 de plaisir d^pende du degr6 de confor- 
mity au progr^s de la civilisation. Les hommes dont les ha* 
bitudes sont vicieuses trouvent au contraire du plaisir dans 
des actes 6videmment contraires k la conservation et au pro- 
gr^s de I'esp^ce, et m^me k leur conservation individuelle. 
lis 6prouvent de la peine k accomplir des actes qui abouti- 
raient k leur perfectionnement moral. Certains actes des- 
tructifs de leur intelligence et ra^me de leur vie peuvent 
leur paraltre imm6diatement agr6ables; certains rem^des 
n^cessaires au r^tablissement de la sant^ et k la conserva-^ 
tion de Torganisme sont positivement d^sagr^ables en eox- 
m6mes. Comment s'expliqueraient les exc^s, si le nuisible 
ne devenait, en certaines circonstances, une source de plai- 
sirs? Toutes les observations faites sur la sensibility tendent 
k faire admettre que le degr6 du plaisir et de la peine va- 
rient non suivant le plus ou moins de conformity avec un 
pr6tendu type de la nature humaine ou avec la fin id6ale de 
notre esp6ce, mais relativement k la disposition particuli^re 
de chaque individu et surtout k des circonstances de mo- 
ment. Au point devue vulgaire, le perfectionnement moral 
est la conformity k I'opinion ; k un point de vue plus 61ev^ 
c'est la conformity k la conservation et k la preponderance 
de la society, de la race ou de Tesp^ce; k aucun point de 
vue, ce perfectionnement ne se confond necessairement 
avec ragr^able, et Ton a tous les jours Toccasion d'obsenrer 
que les hommes de plaisir ne sont pas les m^mes que les 
hommes de bien, dans quelque sens que Ton prenne cette 
derni6re expression. II nous reste par consequent k exami- 
ner les theories qui, tout en rapportant le plaisir k Tactivit^ 



THEIORIES RELATIVISTES 55 

en g^n^ral, ont tenu plus particuliferement compte de la re* 
lativite de tous les ph6nom^nes de sentiment 



THi:ORI£S RELATIVISTES 

Nous ne connaissons que tr6s-incompl6tement la doctrine 
des philosophes cyr^naiques. Nous savons qu'ils combat- 
taient la th^orie ^picurienne que la privation de la douleur 
est un bien ; ils admettaient un etat interm^diaire entre le 
plaisir et la douleur. D'apr^s Diogene Laerce, Aristippe d6fi- 
nissait le plaisir un mouvement doux qui se communique k 
la sensibilit6 (Xetav xivritrtv) ; la douleur, au contraire, un mou- 
vement rude (Tpa;^6tav). Cela ne jette pas une bien vive lu- 
mi^re sur la question. Ils paraissent cependant avoir com- 
pris les premiers la nature relative du plaisir et de la peine, 
ou du moins leur ind^pendance k Tegard de la perfection 
morale. Ils soutenaient, comme le rapportait Hippobatas, 
dans son livre des Sectes^ que « le plaisir est un bien, lors 
m^me qu'il nait d'une chose deshonn^te, et que le caractere 
honteux de la cause qui le produit n'emp^che pas qu'on ne 
le doive regarder comme un bien. » Faisons aussi remar* 
quer que, d'apr^s eux, la sensibility est attach^e au simple 
mouvement. 

Le philosophe le plus distinguS que TEspagne ait produit, 
Viv^s, qui eut sur plus d'un point, en philosophic, des id6es 
fortement en avance sur celles de ses contemporains, fai- 
sait consister le plaisir dans un rapport de convenance, une 
sorte de proportion entre les facult^s et leurs objets ; un 
objet agr^able est celui qui est contenu dans de justes limi- 
tes relativement k la sensibilite, qui n'est ni trop grand ni 
trop petit. Ainsi une lumi^re mod6r6e est plus agr6able aux 
yeux qu'une grande lumi^re ; une demi-obscurit6 est ce qui 
convient le mieux k une vue affaiblie : « Delectatio sita est 
in congruentia, quam invenire non est sine proportionis ra- 



56 EXAMEN CRITIQUE DES TH]£0RIE8 

tione aliqua inter facultatem et objectum, ut qucedam sit 
quasi similitudo inter ilia; turn ne notabiliter sit majus, quod 
affert delectationem ; nee notabiliter minus quam ea vis quae 
recipit voluptatem, ea utique parte qua recipitur. Ideo me- 
diocris lux gratior est oculis quam ingens; et subobscura 
gratiora sunt hebeti visui; eumdem in modum de sonis ^. > 
Montesquieu, dans son Essai sur le gout^ a d6velopp6 la 
m6me pens6e : « Si notre vue avait 6t6 plus faible et plus 
confuse, il aurait fallu moins de moulures et plus d'unifor- 
mit6 dans les membres de Tarchitecture ; si notre vue avait 
6t6 plus distincte et notre Ame capable d'embrasser plus de 
choses h la fois, il aurait fallu dans Farchitecture plus d'or- 
nements ; si nos oreilles avaient 6t6 faites comme celles de 
certains animaux, il aurait fallu reformer bien de nos ins- 
truments de musique. Je sais bien que les rapports que les 
choses ont entre elles auraient subsists ; mais le rapport 
qu'elles ont avec nous ayant chang6, les choses qui, dans 
r6tat present, font un certain effet sur nous ne le feraient 
plus; et comme la perfection des arts est de nous presenter 
les choses telles qu'elles nous fassent le plus de plaisir qu'il 
est possible, il faudrait qu'il y eClt du changement dans les 
arts, puisqu'il y en aurait dans la mani^re la plus propre h 
nous donner du plaisir. » Cette th6orie revient, en derni^re 
analyse, h placer le plaisir dans I'exercice complet d'une 
faculty, mais relativement au degr6 de d^veloppement quel- 
conque od elle se trouve. 

Cette th6orie a 6t6 d'ailleurs, avec des modifications di- 
verses, celle de la plupart des philosophes francais du 
XVIII® si^cle. L^vesque de Pouilly Fa expos^e d'une mani^re 
tr^s-remarquable dans son excellent livre sur les Senti- 
ments agriables : « Tout ce qui exerce les organes sans les 
affaiblir est, dit-il, accompagn6 d'un sentiment agr6able. 
L'aversion des enfants pour le repos marque assez combien 
le mouvement a des charmes pour eux. Dans la jeunesse, la 
danse et la chasse I'emportent sur tout autre amusement, et 
elles sont d'autant plus agr^ables qu'elles sont plus vives. 

1. De anima, livre III. 



L^VESQUE DE POUILLY, CONDILLAC 57 

Les vieillards eux-m6mes, en qui Tdge a 6mouss6 lout autre 
sentiment, se plaisent encore Si un exercice mod6r6. M. Pas- 
cal a cru que c'6tait du d^sir d'6viter la vue de soi-m6me 
que naissait le goM des hommes pour toutes sortes de di- 
vertissements et d'occupations vives; mais il me semble que 
la source en est dans le plaisir attach^ Si Texercice de nos 
differentes facult6s. Quelque peu sensible que soit I'impres- 
sion de ce plaisir, elle n'en est pas moins r^elle. Ne voit-on 
pas tons les jours des femmes se garantir de Tennui par un 
16ger travail, dont elles ne se proposent d'autre fruit qu'un 
simple amusement. i> Diderot a reproduit cette definition 
dans VEncyclop^die (article Plaisir) : « Nous devons Si la 
theorie de la musique cette observation importante, que les 
consonnances sont plus ou moins agr^ables, suivant qu' elles 
sont de nature k exercer plus ou moins les fibres de Touie 
sans les fatiguer. L'analogie qui r^gne dans toute la nature 
nous autorise k conjecturer que cette loi influe sur toutes 
les sensations. » Personne n'a exprim6 cette id6e avec plus 
de nettet6 et de precision que Condillac; toutefois il ne fait 
consister la douleur que dans un degre excessif de mouve- 
ment : « Le plaisir pent diminuer ou augmenter par degr^s; 
en diminuant il tend h s'6teindre, et il s'6vanouit avec la 
sensation ; en augmentant au contraire, il pent conduire jus- 
qu'k la douleur, parce que Timpression devient trop forte 
pour I'organe. Ainsi il y a deux termes dans le plaisir : le 
plus faible est oil la sensation commence avec le moins de 
force; c'est le premier pas du n6ant au sentiment. Le plus 
fort est ou la sensation ne pent augmenter sans cesser d'etre 
agreable ; c'est T^tat le plus voisin de la douleur. L'impres- 
sion d'un plaisir faible parait se conc^ntrer dans I'organe 
qui le transmet Si Vkme. Mais s'il est h un certain degr6 de 
vivacite, il est accompagn6 d'une emotion qui se r^pand 
dans tout le corps. Cette Amotion est un fait que notre expe- 
rience ne permet pas de r^voquer en doute. La douleur pent 
6galement augmenter ou diminuer : en augmentant, elle 
tend a la destruction totale de I'animal; mais en diminuant, 
elle ne tend pas comme le plaisir Si la privation de tout sen- 
timent; le moment qui la termine est au contraire toujours 



58 EXAMEN CRITIQUE DES THtlORIES 

agr^able 1. y> Bonnet se montre sur ce point le disciple fidSe 
de Condillac : « Toute sensation, dit-il, tient h un mouve- 
ment, et un mouvement plus ou moins fort, plus ou moias 
acc616r6, fait naitre la douleur ou le plaisir. La plus 16g6re 
sensation ne diff^re du chatouillement le plus vif, et celui-d, 
de la douleur, que par le degr6; et c'est au degre du mou- 
vement que r6pond dans Vkme ce sentiment que nous expri- 
mons par les termes de plaisir ou de douleur; comme c'est 
k Vespece du mouvement ou de la fibre que r6pond la sen* 
sation que nous exprimons par les termes d*odeur de rose 
ou d'odeur d'oeillet. Ainsi la m6me fibre qui produit le plai- 
sir lorsque ses vibrations sont acc61erees dans un certain 
degr6, fait naitre la douleur lorsque ces vibrations sont 
acc616r6es au point de s6parer trop les unes des autres les 
molecules de la fibre. La douleur sera h son dernier teime, 
si cette separation va jusqu'k la solution de continuity 2. 9 

Nous devons encore ranger dans ce groupe de theories 
celles des psychologues anglais et 6cossais qui ont ei^ay^, 
depuis le livre d'Alison sur le goM (Essays on the nature 
and principle of taste^ 1790), d'expliquer les Amotions da 
beau et du sublime par la conformity des objets avec na 
associations d'id6es. Raphael Mengs s'est fond6 sur le m^me 
principe pour faire ressortir la relativite de la beaut6 : c Le 
sentiment de la beauts d'une chose nait de son analogic avec 
notre entendement; c'est ce qui parait prouv6 par les choses 
qui sont diam^tralement opposees, et qu'on regarde n6an- 
moins comme 6galement belles. Nous appelons, par exemple, 
une pierre belle parce qu'elle est de couleur pure, et nous 
donnons de m6me le nom de belle k une autre pierre mar- 
quee de diff6rentes taches ou veines. S'il n'y avaitqu'une 
seule esp^ce de perfection, cause de la beaut6, nous de- 
vrions regarder I'une de ces pierres comme belle, et I'autre 
comme laide ; mais nous estimons que chacune d'elles est 
belle dans son genre, k cause de I'id^e que nous y attachons. 
Voilk pourquoi nous donnons le nom de laide k la pierre 
que nous croyons devoir 6tre d'une seule couleur, lorsque 

1. Traite des sensations, 

2. Essai analyiique sur Vdme^ livre X. 



BAPHAEL MCNGS, HESNAULT 59 

cette pierre se trouve avoir lamoindretache; de m6me nous 
n'estimons pas I'autre lorsqu'elle n'est que d'une seule cou- 
leur. II en est de mdme de toutes les choses cr66es : un 
eafstnt serait laid s'il avait les traits d'un homme forme ; k 
am tour Thomme est pour nous un objet d^sagr^able lors- 
cp'il a les formes de la femme, de meme que la conformation 
de I'homme nous revolterait dans celle-ci ^ i Un philosophe 
aHemand de la premiere moiti^ de notre si6cle, Beneke, 
oombinant la d^mition de Condillac avec la th^orie 6picu- 
lienne, consid^re le plaisir comme une excitation moder6e 
toiant le milieu entre le besoin qui est p^nible et Texcitaiion 
trop forte qpii devient douloureuse. 

II est fiatcile de constater dans ces derni^res theories une 
tendance k se rapprocher des principes de la physiologic. 
Lldee que la douleur provient d'un mouvement excessif qui 
aboutit k la d6scMrganisation, devait toe accueillie favorable- 
aestt par la plupart des medecins qui se sont occup6s de la 
douleur. Ainsi Pressavin, dans son traite du Mai de nerfs, 
d^finit la doulenr comme Condillac, « un sentiment pouss6 
Jusqu'k son dernier p6riode, » et Boerhaave la presentait 
cemme une € distension des fibres nerveuses qui tirent leur 
origine du cerveau 2. > Malheureusement les physiologistes 
en general n'ont guere envisage le plaisir et la douleur que 
oomme sympt6mes et dans leurs relations ext^rieures, ils ne 
les ont point studies en eux-memes. Ils ont constats oe qui 
Salt doulour^ax ; ils se sont rarement demand^ ce qu'etait 
b douleur. 

Une thecHie tr^-ingenieuse et voisine de celles qui voient 
dans la douleur un mouvement pousse jusqu'k la desorgani- 
sation, est celle dn poete Hesnault, I'el^ve de Gassendi, qui 
a'est plus connu aiqoord'hui que pour avoir 6t6 Tami de 
Moli^re, et avait fait le voyage de Hollande expr^s pour vi- 
siter Spinoza. II feisait consister le plaisir dans la reunion et 
la compositioa, la douleur au contraire dans la separation et 
la dissolution, « Toute douleur, disait-il, nait imm^diate- 
ment d'une separation, et il est deux sortes de separation : 

1. Pen»ee$ mir la Imaute et le gout dans la peinture. 

2. Aphor, de cognoscendis et curandis morbis. 



60 EXAMEN CRITIQUE DES THEORIES 

car on s6pare les choses continues et Ton separe les choses 
unies. La separation des choses continues fait la douleur du 
corps et la separation des choses unies fait la douleur de 
Vkme. La cause eloign^e de la douleur de T^me est TopinioiL 
Les 6tres de la nature qu'on appelle indifferents ne sont des 
biens ou des maux que quand Topinion leur attache Fid^e 
de bien ou de mal ; et alors ils deviennent des biens ou des 
maux de I'opinion. Mais I'id^e du bien ou du mal n'est pas 
plutot attachee k un objet que Tame s*unit avec lui ou s'ea 
s6pare. Cette union se fait par une sorte d'attouchement 
qui donne du plaisir k Vkme ; et cette separation se fait par 
un mouvement qui lui donne de la douleur, et qui ne pout 
toe mieux exprime que par le mot de divulsion que la m6- 
decine a rendu de son usage ^. » Un autre disciple de Gas- 
sendi, Sorbiere, exprime k peu pres la meme idee sous une 
forme differente : il ramene le plaisir k Tenchalnement de 
certains mouvements qui sont, lorsqu'ils marchent tous 
ensemble d*un certain sens, un concert de toute la machine. 
Comme d' autre part, lorsque ces mouvements ne sont pas 
de bon accord, et que les parties qui le doivent composer 
ne vont pas du biais qu'il faut, cela seul constitue la dou- 
leur. Si Fanimal 6tait un moulin, I'arr^t de la machine ou 
son debris ou son mouvement k vide ferait toute sa dou- 
leur, sans que la douleur fut rien au delk de ce que je viens 
de dire ^. » 

Toutes les theories qui pr6c6dent ont cela de commun 
qu'elles placent la limite du plaisir et de la douleur k ce 
point ou le mouvement commence k etre assez fort pour 
detruire le concert de I'organisation. Spinoza a soutenu une 
doctrine qui semble au premier abord 6tre tout oppos^e, 
mais qui, en derni^re analyse, se rapproche beaucoup de 
celles que nous venons d' examiner. II semble affirmer que 
le plaisir consiste dans toute augmentation du mouvement, 
sans assigner aucune limite k cet accroissement ; tandis que 
la douleur r6sulterait, au contraire, de toute diminution de 

1. Consolation a Olympe. 

2. "Relations, lettres et discours sur diverses mati^es curievtses, let* 
tre V. 



SORBIERE, SPINOZA, HOBBES . 6i 

force. « J'entends par joie, dit-il, une passion par laquelle 
Yime passe h une perfection plus grande; par tristesse, une 
passion par laquelle T^me passe h une moindre perfec- 
tion '. » II ne faut pas perdre de vue que Spinoza n'attache 
Sice mot de perfection qu'un sens purement relatif : <r R6alite 
ou perfection, dit-il, c'est pour moi la m6me chose 2. » Avoir 
plus ou moins de r6alit6, signifie en derni^re analyse, avoir 
plus ou moins de ph6nom6nalit6, de force, de mouvement. 
Or, il est Evident que lorsque le mouvement devient assez 
considerable pour rompre la cohesion de ses 616ments et les 
d6sagr6ger, Tindividu finit par perdre une certaine somme 
de mouvement qui se r6pand au dehors. Au point de vue de 
rindividu, un mouvement excessif 6quivaut done h une 
diminution du mouvement, et Ton voit ridentit6 de la th6orie 
de Spinoza avec celles de Sorbi^re, de Hesnault, de L6vesque 
de Pouilly et de Condillac. 

La th6orie de Hobbes est encore du m6me genre, mais 
elle a le defaut d'etre trop exclusive et de ne rapporter les 
sentiments qu'aux mouvements du cceur. II considerait le 
principe affectif comme une esp^ce de sensations qui, k la 
difference de la sensation purement perceptive, ne va pas 
par reaction du dedans au dehors, du cerveau aux divers 
sens, mais, par une action continue, va du cerveau au cceur, 
siege du mouvement vital, et 1^, modifiant ce mouvement, 
le favorisant ou le contrariant, produit, en consequence, 
deux mouvements opposes : le plaisir et la peine. Favorable 
St la vie, il determine le plaisir ; contraire k la vie, il deter- 
mine la peine. Jucundum a juvando 3. La physiologie mo- 
deme n'admet plus que le cceur soit le seul principe du 
mouvement vital. Le coeur, par suite de ses relations intimes 
avec le cerveau, est avec lui dans des rapports incessants 
d*action et de reaction ; il est impressionne par les emotions 
de plaisir et de peine et reagit sur elles en envoyant plus 
ou moins de sang au cerveau par les arteres vertebrales et 
carotides; mais ce ne sont \k que des consequences des 

1. jSthique, 3« part., prop. II. 

2. £thique, 2^ part., definitions. 

3. De nati.ra humana^ page 219. 



62 EXAMEN CRITIQUE DES THEORIES 

fenotions ; il n'est pas exact de dire que ce soit an contraire 
le coeur qui leuF a donn6 naissance. 

Herbart et son 6cole croient que les ph^nomenes de sem- 
bilite (Gefiibl), consistent dans Taction reciproque (Wechsel- 
wirkung) des representations (Vorstellungen) ; il y a plsdar, 
suivant cette theorie, quand les representations se favoriseDi 
eA, s'aident reciproquement ; peine, au contraire^ quand eila 
se g^n^nt et se fout obstacle les unes aux autres. Parmi les 
diff6rentes expositions de cette doctrine plus ou mcMns dkv 
difi^e, Dous recommianderons surtout celle du philosophe 
autrichien, Nahlowsky. EUe a Tinconvenient de ne s'apf£- 
quer qu'aux plaisirs et aux peines de Timagination et de 
separer compl6tement I'^tude de ces sentiments de edle 
des modiiications de la sensibility qui accompagnentd'autres 
fonctions. D y a m^me certains plaisirs et certaioes pdaes 
de I'imagination auxquelles une telle explication ne pe«tf 
suffire; tels sont, par exemple, ceux qui resultent, non 
d'une action reciproque des representations, mais d'uM 
action du monde exterieur ou des perceptions sur les repre- 
sentations, d'une action des fonctions inconscientes sur Fi- 
magination, et d'une action de I'imagination sur les fonctions 
inconscientes ou sur le monde exterieur par le moyen de la 
volont6. Nahlowsky lui-meme est oblig6 d'expliquer ks 
plaisirs de I'amusement et de la distraction (UnterhaltuDg), 
par une excitation yenant du dehors, et un grand nombre 
d'autres plaisirs par les associations d'id^es attachees am 
impressions des sens. Nous ferons enfin une objection plus 
grave encore h la theorie de Herbart, c'est qu'elle explique 
moins le plaisir ou la peine causes par les representations 
que le degr6 de certitude qui les accompagne, c'est-k-dire k 
degr6 de force avec lequel elles s'imposent k la conscience ; 
Taction reciproque des representations par lesquelles elles 
se soutiennent et se confirment les unes les autres, produit, 
k un certain degr^,. la croyance, k un degrd {dus eleve la 
certitude ou la v^rite ; car la verite n'est que la force irre- 
sistible avec laquelle un ensemble de representations s'im- 
pose k la conscience. La g^ne reciproque des representa- 
tions ne produit que Temba.rras, le doute, Tirr6solution. Ca 



HERBART, NAHLOWSKY 63 

8ont Ik des ^tats de la conscience qui s'accompagnent de 
plaisir et de peine ; mais ce plaisir et cette peine restent h 
expliquer ; selon nous, raction reciproque ne produit de 
plaisir que lorsqu'elle se resume en une augmentation de 
force pour la conscience, et dans un grand nombre de cas 
une augmentation de ce genre resulte d'autres causes que 
de Texcitation reciproque des representations. 

Dans rexpos6 qui precede, nous avons h dessein confondu 
les theories qui rapportent les emotions h la quantity du 
mouvement avec celles qui les font dependre d'une augmen- 
tation ou d'une diminution d'intensite dans les sensations ou 
ractivit6 de Tindividu. La physiologie et la m6taphysique 
contemporaines sont, en effet, arrivees h d6montrer ridentit6 
ou tout au moins la correlation de la sensation et de tons les 
faits intellectuels avec les mouvements de la substance ner- 
veuse. Le meme phenomtoe se pr6sente, au point de vue 
objectif, comme un mouvement; au point de vue subjectif, 
comma un fait de conscience. Le physiologiste, en general, 
ne voit que le mouvement, et le m6taphysicien ne voit que 
la sensation. Au fond, leurs explications du plaisir et de la 
peine, du moment oh elles ne s'attachent qu'^ la quantite ou 
k I'intensite des ph6nom6nes individuels, ne ferment qu'une 
seule et m^me mani^re de voir. 



GlIAriTRE III 



CARACTfinE KSSKNTIEL DII PLAISin ET DE LA DOULEUn 



Dans une 6tufle sur los Cnnse!^ dii riro, publi6e en 1862, 
nous avons (3xpos6 cette doctrine (|U(3 le plaisir r^^sulte d'une 
augmentation, et la peino (Vunci diminution d'<^nergie. Mai* 
nous ne faisions alors que rr'jsumer Ics idoes do sir William 
Hamilton, le c61ebro philosoph(i ('icossais, telles qu'il les a 
presentees dans sos Locnns de mot!i2)hysique (4809, ch.xu 
k XLVi). La sensil)iiit('i, disions-nous, est la capacity tf6- 
prouver du plaisir ou de la peine : une modification de 
plaisir accompa^ne tout exercico spontan6 et libre de nos 
pouvoirs; nous ('»prouvons, au contraire, de la peine toutes 
les fois {|ue r6nergi(j d'une de nos facultcs est contrainte ou 
emp6ch6e de s'exercer. Ainsi i'hommc*, en tant qu'il se sent 
exister et agir, qu'il a conscience de vivre, est le sujet du 
plaisir ou de la peine, ou plut6t d(3s difT6rentes esp^ces de 
plaisir ou de peine. Plus T^nergie dc^^pens^e est parfaite, 
plus le plaisir (|ui Taccompngne est grand; plus elle est im- 
parfaite, plus elle est p6nible. Le mot perfection ne doit 6tre 
pris ici que dans un sens relatif et m6me doublement relatif. 
Une 6nergie est parfaite : 1** relativement au pouvoir dont 
elle est Texercice; 2® relativement Si I'objet ext^rieur auquel 
elle se rapporte. 

Relativement au pouvoir, T^nergie est parfaite quand elle 



SIR WILLIAM HAMILTON ET J. ST. MILL 65 

^quivaut k la somme complete de force que ce pouvoir est 
capable de d6penser spontan6ment, c'est-a-dire sans con- 
trainte, et n'exc^de pas cette somme. Elle est imparfaite : 
i*' quand ce meme pouvoir est emp6ch6 de produire toute 
la somme de mouvement dont il 6tait capable; 2** quand il 
est contraint d'en produire plus qu'il n'6tait dispose. La quan- 
tity d'6nergie est de deux esp^ces, suivant qu'elle s'exerce 
davantage en intensit6 ou en dur6e; c'est-k-dire, dans le 
premier cas, k un plus haut degr6; dans le second cas, pen- 
dant un temps plus long. Une 6nergie parfaite est, par con- 
sequent, celle qui est exerc6e par une faculty ou un organe 
au degr6 et pendant le temps qu'ils sont capables de Texer- 
cer sans y toe contraints. 

Relativement h Tobjet, c'est-Si-dire h la cause exterieure 
qui determine le pouvoir h agir, son energie est parfaite 
quand cet objet lui fournit toutes les conditions d'une acti- 
vity complete et spontan6e; imparfaite, quand cet objet exige 
de lui une activity trop intense ou trop prolong6e, ou quand 
il I'emp^che de r6aliser sa tendance k agir. 

Telle est la th6orie centre laquelle J. St. Mill, dans son 
Examen de la philosophie de sir William Hamilton^ a 
dirig6 les objections suivantes : a Je goute, k des instants 
diff6rents, deux objets : une orange et de la rhubarbe. Dans 
les deux cas, toutes les conditions sont remplies : Tobjet est 
present et en contact avec les organes, et dans les deux cas, 
on a pris soin d'6carter tout ce qui pouvait emp^cher Taction 
libre et naturelle de Tobjet sur mes organes du gotL Gepen- 
dant le r6sultat est dans un cas un plaisir, et dans Tautre 
une sensation naus6abonde. Suivant lath6orie de sir William 
Hamilton, il aurait dt y avoir plaisir dans les deux cas, car 
dans aucun des deux rien ne vient contrarier Taction libre 
demon sens du goM. Cette objection ne pent gu^re avoir 
6chapp6 k sir William Hamilton, et Ton pent supposer qu'il 
aurait r^pondu que, dans le cas de la rhubarbe, Tobjet lui- 
m6me 6tait de nature k troubler la faculty du gotit et k exiger 
d'elle un plus grand degr6 d'activit6 (ou un moindre, car je 
ne veux pas entreprendre de determiner lequel des deux) 
que celui exig6 par Torange. Mais oti en est la preuve? Et 

DUM0I4T. . ^ 



66 GARACTfiUE DU PLAI8IR ET DE UL DOULBUR 

que signifle d'ailleurs I'expression : un plus grand degri 
d'action? S'agit-il de raction degotkter? Mais alors une peine 
ne diff6rerait d*un plaisir qu'en 6tant plus (ou i>eut-6tre 
moins) intense. Ou bien Taction dont il est question est-^Ue 
quelque proc^d^ occulte dans Torgane? Mais quelle raison y 
a-t-il k affirmer qu'il y a plus d*action d'une espdce quelcoo- 
que, de la part de Forgane ou du sens du goCit, dans une 
saveur agr^able? II est peut-^tre vrai que ce qui depasse une 
certaine quantity d'action est toujours p6nible : toute sensa- 
tion au del& d'un certain degr6 d'intensit^ peut devenir une 
peine. Mais la proposition contraire, que partout ou il y a 
peine 11 y a exc^s d'action (ou insuffisance, car on nous offre 
I'alternative), ne me parait reposer sur aucune raison. £t 
m^me, si elle 6tait admise, elle paraltrait impliquer cette 
consequence que, dans tons les cas de peine, un moindre ou 
un plus grand degr^ de la cause qui la produit doit devenir 
agr6able. » 

Ges objections de J. St. Mill nous paraissent contraires h 
Fesprit philosophique. Elles se r^sument en cette proposi- 
tion qu*une th6orie doit 6tre r6put6e fausse quand on n'aper- 
Coit pas clairement son application h un cas particulier. Mais 
s'il en 6tait ainsi que deviendrait Finduction ? La m^thode 
legitime consiste au contraire h admettre qu'une proposition 
prouv6e vraie d'un certain nombre de faits, est vraie de tous 
les faits semblables jusqu'k preuve du contraire. De ce que 
la v6rit6 ne peut ^re v6rifi6e dans quelques cas particuliers, 
comme celui de la rhubarbe, on n'est nullement fond^ k 
Finfirmer. Cela ne serait possible qu'k la condition de lawor 
trer positivement que la proposition est fausse k regard de 
tel ou tel fait. Or c'est ce que ne fait point ici i. St. Mill. H 
dit tr^s-bien qu'on ne peut dans F^tat actuel de la scieiioe 
rendre 6vidente Fapplication de la th^orie du plaisir et de 
la peine au sentiment d6sagr6able que procure le goClt de k 
rhubarbe; mais il ne peut pas montrer non plus que ee sen- 
timent d6sagr6able soit dCi h d'autres causes. Les objections 
de J. St. Mill n'ont pas emp6ch6 d'ailleurs plusieurs philo** 
sophes de sa propre 6cole ou qui ont subi Finfluence de see 
id^es, dadopter k peu de chose pr6s la th^orie de Hanultooou 



l/EXCrTATION ET LA DEFENSE DE FORCE 8? 

II Qcms sufOra ^ cher BaiE (Les emotions et la volont£)^ 
et Hodgson {La, theorie da la pratique^ 4870, t. I, ch. m^ 
§35). 

Mais cette theorie, nous le reconnaissoos, aurait besotn 
d'etre pr6sent6e sous fine autre forme et d'etre tradudte dans 
on langage plus eonforme aux derniers r^sultats des etudes 
physiologiques e* psychologiques. Les expressions d'exer- 
cice d'un pooyoabr (m d*une faculty, de disposition k agir, de 
tendance, appartiauient h la temdnologie spiritualiste et 
siftpposent que le moi est une substance individuelle, idei]H 
tique, douee de facultes, renlermaod; en puissance tous les 
phenosneines doM H pent ayodr consGi>ence. La philosophie 
contemporaone est aucontraire d^termmee k ne voir dans le 
moi qu'un ensemble die ph6nomenes actuels. l\ est par cooh 
s6q[uent n6oessaire de subtituer la notion de force a oeHle de 
facultes, ou touft au moins de ne prendre ce d^miev mot que 
dans WBk sens purement relatiL Ainsi noais durions aujour- 
d'hui, pour^exprimer les m^mes vues que Hamilton, qu'il y a 
plaisir toutes les fois que Fensemble de forces qui constitue 
le moi se trouve augments, sans que cette augmentation soit 
assez considerable pour produire un moovement de dasso- 
iaation de ees mSmes forces ; il y a peine au conitraire iocs- 
que ceibte qoantit^ ^ie tece& se trouve diminuee. 

Ce iQi'est pas dans la depense de la force que mfos piaQons 
la 'Conditioci da piaislr,^ majs au contraire dans le fait de la 
recevoir. Sir WilHasn Hamilton fait cooiLsister le plaisir dacis 
FeaLerciice nonsoai eft eompleft des faculty ; ce laagage semble 
iBdiquer nfoe le pMlosophe 6ooG6ais fadt d^ndre ]e pibaisiar 
de la d^pettse mSae d^^nergie qm rSsnke de Texercice de 
toute foncHon; eependant cette cosisiSquence de la definition 
m trou.¥erait en contradiction avec d'aiBFtres Tues que le 
n^flfte antevHT a d^veloppees dans ses ouvrages. B en est de 
m6me de M. Bain dans ses deux trait6s : Les sens et Tin- 
telligence, U esprit et le corps ; il y rattache le plaisir h un 
accroissement, et la souffrance h une diminution de quel- 
ques-unes des fonctions vitales, ou de toutes ces fonc- 
tions. Or il est certain que Taugmentation des fonctions doit 
amener une d6pense et une diminution de force, et recii^ro- 



68 GARAGT^RE DU PLAISIH ET DE LA DOULEUR 

quement. Par suite d'une 16g6re inexactitude d'expression, 
cette definition arriverait k signifier le contraire de la n6tre, 
et M. Bain paraltrait placer le plaisir ISl oU se trouvent plutdt, 
selon nous, la fatigue ou la douleur. 

Que Texcitation, une fois regue, soit ensuite d6pens6e, 
c'est un 6tat qui succ^de au plaisir, ce n'est plus le plaisir 
lui-m6me; car d^s que cette d^pense a outrepass6 une cer- 
taine mesure, le malaise de la fatigue commence h se faire 
sentir. II peut m^me arriver, par suite des complications de 
notre organisme et des rapports de nos fonctions, qu'une 
excitation agr^able nous determine en dernier lieu k d6- 
penser une plus grande somme de forces que nous n'en 
avions regu par Texcitation elle-m^me, et k puiser par con- 
sequent dans les ressources de F^nergie emmagasin6e; de 
Ik cet abattement p6nible, cette prostration qui se manifeste 
apr&s tous les exc6s oii le plaisir nous entralne et nous 
donne si souvent lieu de nous repentir de nos jouissances. 

Medio de fonte leporum 
Sorgit amari aliquidy quod in ipsis floribus angat. 

Pour que la s6rie de ph6nom6nes dont une excitation a 
6t6 le point de d6part, continue k 6tre agr6able pendant un 
temps plus ou moins long, il faut ou que Texcitation soit 
mcessamment renouvel6e, ou que la s6rie de ph6nom6nes 
n'offre que des transformations successives de Tactivit^ qui 
nous a 6t6 communiqu6e, ou encore que cette s6rie ne soit 
que la d6pense gradu6e de Pexc^s de force recue en un seul 
instant et qui a pu 6tre provisoirement emmagasin^e dans 
les profondeurs inconscientes de Torganisme; mais dfes que 
la continuation du fonctionnement implique la d6pense 
d'autres forces que celles dont nous venons de parler, le 
plaisir cesse et la douleur fait son apparition sous la forme 
de la fatigue* 



CHAPITRE IV 



RELATIVITY DES FAITS DE DOULEUR ET DE PLAISIR 



II r^sulte de notre definition que les sentiments de dou- 
leur et de plaisir n'ont pas leurs causes imm^diates et direc- 
tes, soit dans telle ou telle sensation simple ou complexe, 
soit dans tel objet ext6rieur determine d'une mani^re inva- 
riable, mais dans un changement, au point de vue de la 
quantite, survenant au sein de cette accumulation de sensa- 
tions 616mentaires dont Tensemble forme notre unit6 cons- 
ciente; on verra plus loin que les diff^rentes especes de 
sentiments naissent des divers proc^d^s suivant lesquels 
peuvent se produire en nous Taugmentation ou la diminu- 
tion de force. Bien que la mesure de ces changements soit 
n^cessairement relative k toutes les circonstances et notam- 
ment h I'^tat ou se trouve I'organisme au moment od ils se 
produisent, il y a n^anmoins quelque chose de fixe et d'in- 
variable dans le rapport du plaisir ou de la douleur avec la 
quantite du changement, en un mot une loi applicable h 
toutes les individualit^s conscientes. 

Cette relativity des sentiments n'est pas du m6me ordre 
que la relativite des connaissances. Prises en elles-m^mes, 
les sensations 616mentaires, les perceptions ou les concep- 
tions qui r^sultent de leurs combinaisons, sont ce qu'elles 
sont d'une maniere absolue, dans quelques circonstances 



70 RELATIVirfe DES FAITS DE DOULEUR ET DE TLAISIR 

qu'elles se r^alisent; une sensation de bleu d'une intensit<3 
d6termin(^e est invariablemeiit semblable h une autre sensa- 
tion de bleu de m6me intensity, quand inCme elle se produit 
dans d'autres circonstances ou chez d'autres individus. Mais 
Timpression par le m^ine objet sur la sensibililc est tantOt 
agreable, tant6t disagreeable, tiuitc^t iiidifToronte, parce (ju'elle 
no trouve pas toujours Tindividu dans le m6ino <'»tat et 
qu'elle le fait passer, au point de vue do la force, tantOt du 
moins au plus, tant6t du plus au moins. Nous allons par- 
courir Tun apr^s Tautre les principaux caract^res de cette 
relativity. 

I. — Une augmentation de force qui, par elle-m(^Tne, au- 
rait 6t6 un sentiment de plaisir, peut {itre compens6e par 
des diminulions simultan^es, de manidre h se perdre au 
sein d'un sentiment general de malaise ou d*indi(r6rence. 
La simple suppression d'une cause de douleur peut, dans 
un grand nombre de cas, devenir une cause de plaisir, parce 
qpe nous passons alors de T^tat d'afTa/iblissement k I'^tat 
d'^quilibre, ce qui 6quivaut h un vc^ritiible accroissement. 
Les mets qui nous semblent ineipides lorsque nous sommes 
rassasi^s nous paraissent ddlicieux lorsque nous souffirons 
de la fiaim, et, en g6n6ral, un m^me fait cause un plaisir 
beaucoup plun vif apr6s un sentiment de douleur ou Bforta 
tm ^tat d'indifT^rence. G*est que passer d*un ^tat d'amoiii- 
drissement h un ^tat d'accroissement peut 6tre un change- 
ment relativement plus considerable que de passer de V&tat 
d'^quilibre k i'6tat d'accroissement, ou d*un accroissement 
moindre h un accroissement plus grand. Le rapport inverse 
n'est pas moins vrai, et il est facile de comprendre qu'un 
m^me foit doit nous parattre beaucoup plus p^nible i^irfes 
un etat de plaisir qu'apr^s un 6tat d'indifTerence ; la simple 
cessation d'une excitation agreable peut m6me devenir une 
peine. 

IL — Un objet agreable nous affecte d'autant plus forte- 
ment qu'ii trouve notre esprit moins occup6 et le determine 
It passer d'un repos plus profond k l'6tat d'activit^. La lon- 
gueur dcs entr'actes contribue k nous faire trouver plus 
de plaisir k une pi^ce de th^iUre, et une plaisanterie nV 



CONTRASTE, UNIFORMITY 71 

jamais mieux accueillie de nous que lorsque Fennui nous 
ronge. 

III. — L'objet agr^able fait aussi une impression relative- 
ment plus vive sur notre sensibility lorsqu'il trouve notre 
esprit occup6 d'objets tout diff-6rents et le determine, par 
consequent, k changer compl6tement de- mode de pens6e. 
Nos facult6s s'exercent avec moins de plaisir en proportion 
de la dur6e du m^me exercice; elles finissent, quand ce 
meme exercice se prolonge d6mesur6ment, par se fatiguer 
et se refuser k agir. Cela tient k ce que Taccomplissement 
de toute fonction s'accompagne d'une d^pense qui, au dela 
de certaines limites, devient destructive des organes et par 
consequent p6nible. C'est dans ces circonstances qu'une 
excitation entierement nouvelle vient faire sticc6der k un 
sentiment plus ou moins douloureux d'epuisemeiit une emo- 
tion de plaisir d'autant plus forte qu'elle a quelque chose de 
reparateur. Une succession d'emotions^ semblables se nui- 
sent, au contraire, les unes aux autres. L'impression pro- 
duite par une suite d'objets beaux s'affaiblit graduellement; 
c'est pourquoi les visites dans les mus6es sont le plus 
souvent si fatigantes. Un trait moder^ment risible qui pro- 
duit de Teffet dans une comedie serieuse passerait presque 
inaperQU dans un vaudeville. 

La grkce elle-m^me, bien que son charme soit dans le 
mouvement et par consequent dans un changement, cesse 
de nous affecter agr^ablement, quand la suite de mouve- 
ments dont elle depend, se repete un trop grand nombre de 
fois d'une maniere uniforme. Un mouvement qui nous parait 
gracieux la premiere fois que nous le voyons, nous laisse 
indifferents apres quatre ou cinq reproductions, et fmirait, 
si nous n'etions pas libres d'en detourner nos regards, par 
eveiller en nous un sentiment penible de lassitude. C'est la 
fatigue, et non pas Fennui, qui nait de I'uniformite. VoilSi 
pourquoi le maniere deplait; car c'est une repetition conti- 
nuelle des memos agrements. Quand on cherche a se rendre 
compte de ce defaut particulier qu'on retrouve dans toutes 
les oeuvres de Mignard et auquel on a donne le nom de mi- 
gnardisey on s'apergoit qu'il consiste dans la meme expres- 



72 RELATIVITY DES FAITS DE DOULEUR ET DE PLAISIR 

sion reproduite sur toutes les physionomies de ses tableaux. 
Toutes respirent un certain contentement, je dirai presque 
une certaine volupt6 ou beatitude, qui se r6p6tant, Ic plus 
souvent sans motif, dans tous les personnages, finit par 
amener une sorte de sati^t6; c'est, si Ton veut, un abus de 
sourire, de ce qu'il y a cependant de plus gracieux, de plus 
vivant dans la figure humaine. 

Le mouvement de Tunivers, si compliqu6 dans sa r6gula- 
rit6, qui 6veille en nous k un si haut degr6, quand nous 
nous mettons k en scruter les causes, les sentiments du 
beau et du sublime, n'attire pas m6me, tant est parfaite son 
uniformity, Tattention du vulgaire : 

Yoyez de Tunivers la pompe monotone I 
Toujours I'ete brilliant fait place au doux automne ; 
Toujours, aprds I'hiver, vient le printemps ; toujours 
Les jours suivent les nuits, les nuits suivent les jours. 
Les cieux mdme, au milieu de leurs pompeux spectacles, 
Aux yeux d^senchant^s ont perdu leurs miracles. 

Des objets insigniflants par eux-m^mes causent, au con- 
traire, une certaine impression quand ils se font contraste, 
et les sentiments sont plus vifs lorsqu'ils succ^dent k des 
sentiments opposes. G'est ce qui avait conduit les pontes de 
rantiquit6 k placer un drame satyrique, renfermant un grand 
nombre de traits risibles, k la suite de leurs trilogies tragi- 
ques; et c'est encore ce qui a d6termin6 de grands pontes 
modernes k interrompre les scenes les plus path^tiques de 
leurs drames par des scenes risibles ou Tentendement, apr^s 
la fatigue que la continuity du sublime lui imposait, pent se 
d61asser un instant. 

IV. — La relation d'harmonie ou de disaccord dans la- 
quelle se trouve un objet k regard d'autres objets qui fixent 
en m6me temps notre attention, contribue encore Si nous le 
rendre plus ou moins agr^able. Qu'une plaisanterie par 
exemple nous trouve occup6s d'une pens6e et d'une affec- 
tion quelconque, il pent arriver deux choses : ou bien Tacti- 
vit6 qui nous occupait a le m^me caractere et la m^me ten- 
dance que le nouvel exercice de Tentendement; tous deux 
se conviennent, chacun s'accomplit sans aucun emp^che- 



HARMONIE ET DISACCORD 73 

merit de la part de Tautre, et leurs effets se surajoutent. Ou 
bien la nouvelle activity vient troubler et d^ranger celle qui 
nous occupait, et ne peut s'accorder avec elle; en m6me 
temps qu'elle g^ne Tautre, elle rencontre elle-m^me un obs- 
tacle h son propre accomplissement, et le r^sultat final est 
une diminution de la premiere activity sans compensation 
suffisante de la part de la nouvelle. Une cause de rire peut, 
par exemple, devenir positivement p6nible. Quand nous 
nous trouvons absorb6s dans la contemplation d'un objet 
beau, d'un spectacle sublime, il peut se faire que d'autres 
personnes, ne partageant pas notre admiration, viennent d6- 
tourner notre attention par des plaisanteries inopportunes; 
telle de ces plaisanteries qui nous aurait fait rire avec grand 
plaisir en toute autre circonstance, nous choque alors d6sa- 
greablement; et si nous ne pouvons nous emp^cher de rire, 
— car le rire s'impose quelquefois m6me au milieu de la 
plus grande tristesse, — nous 6prouvons en m^me temps 
un sentiment d6sagr6able. En entravant des fonctions qui 
occasionnaient dans le syst^me conscient une accumula- 
tion considerable de pens6e, le nouveau fait intellectuel 
ne produisant qu'une accumulation moindre, est devenu 
destructif d'une grande partie de Texcitation ant6rieurement 
regue. 

Les charmes de la gr^ce, de la beauts, nous d6plaisent 
quelquefois dans un objet de haine. Quand nous avons pris 
quelqu'un en aversion, nous lui souhaitons instinctivement 
du mal et sommes p^niblement affect^s en nous trouvant 
forces de reconnaltre en lui des qualit^s agr^ables. En m^me 
temps que cet objet 6veille en nous les sentiments du beau 
ou du gracieux, nous sentons qu'un de nos d^sirs est con- 
trari6, et une peine morale vient corrompre le plaisir de 
I'imagination. Quand deux objets, de nature k affecter notre 
sensibility, se pr^sentent h nous simultan^ment, le plus fort, 
le plus violent emp^che le plus faible de produire son im- 
pression. Sommes-nous absorb^s par la signification d'un 
geste et par les id6es qu'il a pour fin d'exprimer, la gr^ce 
qu'il a par lui-m^me nous 6chappe n^cessairement. Une co- 
quette habile qui salt par experience que ses charmes se 



•. 



74 relativite: des faits de douleur et de plaisir 

montrent mieux dans les choses les plus insignifiantes, 
prend soin que la conversation ne s'616ve pas trop haut et 
qu'un inter^t trop puissant ne fasse pas oublier sa figure ou 
ses mani^res. Pour la m6me raison, des gestes lascife ne 
peuvent paraitre gracieux; ils causent en nous un trouble 
qui ne permet pas de nous livrer k une pure Amotion de 
goM. Dans les danses orientales, 06 I'^l^ment 6rotique pr6- 
domine, la gr^ce est g6n6ralement absente parce qu'elle 
serait inutile, et Ton y voit des femmes se livrer, jusqu'k 
Conner le vertige, h des mouvements uniformes, qui, sans 
leur caract^re de lascivit6, n'inspireraient que I'ennui d'une 
monotonie insupportable. 

Aristote a fait remarquer qu'une imperfection ne peut 
liaire rire qu'^ la condition de n'6tre ni douloureuse ni des- 
tructive 1 ; une meprise dont les consequences sont terribles 
ne peut nous faire rire, parce que nous sommes tout enti^rs 
en proie k la piti6 inspir^e par ses victimes : nous rions 
quand nous voyons le bonhomme Geronte prendre Crispin 
d^uis6 pour sa ni^ce, parce que Crispin ne court aacun 
danger et ne nous inspire d'ailleurs aucun int^r^t; mats 
quand M6rope veut tuer son fils, qu'elle prend pour un 
stranger et pour le meiirtrier de ce fils, nous ne rions point 
malgr6 le quiproquo, parce que nous nous int^ressons trqp 
fortement k Egisthe et que Terreur est sur le point d'avoir 
une consequence tragique. 

V. — Les associations d'id^es anterieurement acquises 
peuvent aussi modifier un sentiment. Un objet qui est de 
nature k nous faire plaisir peut, en nous sugg6rant la pens6e 
d'autres objets, devenir pour nous une occasion de peine. 
Ainsi, il nous est d^sagr^able d'entendre plaisanter, m6me 
sans moquerie, sur une personne qui nous 6tait ch^re et 
que nous avons perdue. II nous est p6nible de nous voir 
nous-m^mes Tobjet d'une plaisanterie accompagn^e de 
disapprobation, et c'est ce qui nous emp^che le plus sou- 
vent de rire des plaisanteries que Ton fait sur notre propre 
compte. Les plaisanteries de Vhumour nous causent un 

1. Poetique^ (5h. V. 



ASSOCIATIONS D'ID^ES, DEGHES DE SENSIBIUTlg 75 

vague melange de plaisir et de peine ; Vhumour est en effet 
un 6tat de tristesse qui nous suggere n^anmoins certaines 
idees gaies capables de neutraliser un instant la disposition 
penible oil nous nous trouvions. C*est le contraire de ces 
id6es tristes qu'amene la fatigue au milieu de Tabus des 
plaisirs. 

VI. — On dit souvent que certaines personnes ont plus de 
sensibility que d'autres, en d^signant par Ik la capacity 
d'^prouver le plaisir ou la douleur. Mais comme la sensibility 
n'est pas une faculty sp6ciale, qu'elle n'est que Taccompa- 
gnement de toutes nos fonctions dan& les limites de la cons- 
cience, dire que la sensibility varie suivant les personnes, 
recent h dire que ces personnes pr6sentent des differences 
de constitution, d'organisation, de d^veloppement, de cul- 
tnre. Si Temotion n'est, conune nous I'avons dit, que le 
passage d'une quantity de force k une autre, une personne 
aura d'autant plus de sensibility qu'elle sera organis6e de 
mani^re k passer plus facilement d'un etat de sensation 
(perception ou conception) k un autre, et que ce passage se 
produira plus souvent. La sensibility d'un individu depend 
en rni mot de la mobility et de la vivacite de ses organes. 
Les personnes qui ont une grande mobility d'esprit, qui 
promtoent rapidement leur attention sur tous les objets qui 
se pr^sentent, doivent rencontrer des occasions d'etre affec- 
ts p6niblement ou agr^ablement, beaucoup plus souvent 
qne celles dont I'habitude est de s*attacher longuement aux 
mfemes objets ; celles-ci doivent laisser 6chapper un grand 
nombre de causes d'6motions, mais en revanche leurs Amo- 
tions ont plus de force et de dur6e. Les premieres perdent 
lenr activity en largeur, sur les qualit6s les plus superfi- 
delles des choses; les personnes graves et r6flechies exer- 
cent, au contraire, leur activity en profondeur, Ge fait expli- 
que pourquoi les jeunes gens passent plus brusquement que 
les hommes d'un dge mCir d'un sentiment k un autre, de la 
gaiet6 aux pleurs et des pleurs au sourire. 

On accorde g^n^ralement aux femmes plus de sensibility 
qu'aux hommes. La v6rit6 est qu'elles en ont pour un plus 
grand nombre d'objets. Elles ont des larmes pour toutes les 



76 RELATIVITY DES FAITS DE DOULEUR ET DE PLAISIR 

souflfrances, du sourire pour toutes les joies, tandis que 
rhomme, qui s'inl6resse plus fortement k un petit nombre 
de choses et de personnes, neglige facilement toutes les 
autres. Les femmes rient plus souvent, admirent aussi plus 
souvent, et en un mot, parce qu'elles sont dispos^es k fain 
attention k tout, peuvent 6tre affect^es par tout. Mais, d'uD 
autre c6t6, en ouvrant leur ^me k un plus grand norabK 
d*6motions, elles ne peuvent donner k chacune qu'un pte 
faible degr6 d'intensit6 ; elles passent plus vite de Tune i, 
Fautre et se font souvent reprocher leur inconstance ; chfl] 
elles le rire a bient6t remplac6 les pleurs : le moindre soil 
d6sarme leur colore ; elles prennent en aversion pour 
vetille, mais elles peuvent aimer domain ce qu' elles d^| 
gnent aujourd'hui. 

La femme agit, plus que Fhomme, sous rimpulsion 
moment ; Thomme est g6n6ralement plus capable de se 
sacrer tout entier k la poursuite d'un but difficile et ^loignli 
si le g^nie suppose, comme on Ta dit, une longue patiem 
il n'est pas 6tonnant qu'il y atteigne plus souvent. Le d 
loppement de la femme est plus pr^coce et plus rapide, 
de rhomme plus vigoureux et plus solide. A rhomme 
viennent les travaux qui exigent de la fermet6, des eflf( 
continus et pers6v6rants ; Si la femme, ceux qui demarn 
de la 16g6ret6 et de la d61icatesse, qui peuvent utiliser Ti 
mirable souplesse de ses organes. Si elle est raremi 
capable des efforts soutenus qui sont n^cessaires pour 
vention d'id6es nouvelles, elle est dou6e, pour comprei 
et s'assimiler les id6es des autres, d'une prodigieuse faci 
En somme, tout porte la femme k sentir plus de plaisirs 
de peines que Fbomme, mais k les sentir moins forte: 

On comprend, d'apr^s ce que nous venons de dire, que 
manque de sensibility, comme le manque de gott, ti^ 
rinsuffisance de nos facult^s, k tout ce qui diminue la 
plesse et la mobility de nos organes. La faiblesse de Tini 
gence rend par exemple incapable de sentir la beaut6. Q 
un homme est incapable d'embrasser dans une seule con 
tion un grand nombre d'616ments en distinguant leurs 
ports, toute beauts est perdue pour lui. Cela peut venir, 



MANQUE DE SENSIBILITY 11 

d'un d6faut de rentendement qui n'apergoit pas les rapports, 
soit d'un d^veloppement imparfait de rimagination qui ne 
peut repr^senter un tout compliqu6 ou du moins le repr6- 
senter assez vivement. D'autres ne viennent h bout de ces 
operations qu'avec effort, c'est-k-dire en surmontant une 
resistance dont Teffet est de provoquer une d^pense de force 
et par consequent de diminuer le plaisir. II y a des gens 
grossiers qui sont k peu pr^s strangers h toutes les emotions 
du go<it ; ils ne peuvent rien comprendre k Tenthousiasme 
des autres en presence des beaut^s de la nature ou de Tart, 
lis entendent dire qu*une personne est charmante ; ils la 
regardent k leur tour et ne se sentent pas charm6s. lis en 
concluent que les autres sont faits autrement qu'eux; et, 
comma on est toujours loin de supposer qu'on puisse man- 
quer de quelque faculty, ils arrivent facilement k la persua- 
sion que les autres ont quelque chose de trop. 

D'autres esprits, et ce sont surtout ceux qui ont le tour 
philosophique, sont emp^ches de sentir vivement la beauts 
par leur mani^re de consid^rer les objets ; au lieu de s'ou- 
vrir tout entiers k la contemplation simultan6e des diff^rents 
rapports d'un tout complexe, ils ont Thabitude d'en parcourir 
successivement les details et de les analyser dans leurs 
Elements. Le plaisir qu'ils eprouvent n'est plus celui de la 
beaute, c'est celui qui accompagne un travail de reflexion 
sur un objet interessant. De pareils esprits sont reduits k 
juger du beau au lieu de le sentir. lis savent reconnaitre 
que le langage ordinaire attache le nom de beaute k certaines 
formes, et quand ils viennent k les rencontrer, ils leur appli- 
quent le meme nom. lis distinguent les qualites esthetiques 
non au sentiment qu'elles leur inspirent, mais k une correc- 
tion particuliere et k une certaine regularite. Ce defaut se 
fortifie encore par I'habitude de mettre sous chaque mot une 
qualite exterieure et objective et de considerer les choses en 
elles-memes, en dehors de leurs relations avec le sujet. C'est 
ainsi qu'un grand nombre d'estheticiens ont ete conduits k 
attribuer k la raison un r61e qui devrait n'appartenir qu'au sen- 
timent et k rapporter I'etude du beau k la theorie des idees. 

VII. — L'habitude emousse et affaiblit les sentiments, et 



78 RELATIVITE DES FAITS DE DOULEUR ET DE PLAISIR 

c'est Ih un des caract^res par lequel le plaisir et la peine dif 
fferent le plus nettement de la connaissance. Car Fhabitude, 
au contraire, fortifie et enracine les notions. La r^p^tition 
des m^mes perceptions ou des m^mes conceptions les nxA 
plus intimement et d*une mani^re plus durable k Forga- 
nisme en lui imprimant une forme qui devient de plus en 
plus difficile h elTacer. II en est tout autrement du sentiment 
accompagnant la production de ces m6mes notions ; comme 
le plaisir nait du passage d'un 6tat de sensation h un autre 
6tat plus intense et par consequent nouveau, il diminue i 
mesure que le r^veil de la notion s'accompagne d*un moin- 
dre changement dans le systfeme conscient. Plus une id^ 
nous a d6jk souvent occup6, moins sa reproduction exige 
d'excitation ou d'accroissement de force. 

Si rhabilude ^mousse un sentiment, elle dispose k 6prou- 
ver avec une intensity d'autant plus grande le sentiment 
contraire. Une m6me notion, k force d'etre r6p6t6e, peat, 
lorsqu'elle se reproduit, laisser notre sensibility dans la plus 
complete indifference; mais en revanche nous souffrirora 
davantage si cette notion, devenue organique, vient k fitre 
detruite. Ainsi les habitudes, dont la g6ne sera le plus 
p6nible, sont justement celles dont nous sentons le moins 
Texercice et qui sont les plus inv6t6r6es. Nous n'^prouvons 
gu^re de plaisir dans la simple conservation de nos organes 
qui ne sont, nous Tavons montr6 ailleurs, que des comW- 
naisons d'habitudes; et cependant, quand ces or]ganes sont 
troubles, detruits, nous pouvons endurer de terribles soof- 
firances Cela confirme bien notre definition du plaisir ; car 
la simple conservation d'un etat acquis ne suppose pas d'ao- 
croissement nouveau de la force, tandis que la destroction 
de cet etat implique une diminution. Deux personnes ayaul 
I'habitude de vivre ensemble peuvent ne plus gotlter atrcnn 
plaisir dans leur societe et leurs relations ordinaires ; mais 
la separation leur sera neanmoins tres-penible. En sens 
inverse, on peut s'habituer aux defauts primitivement d^sa- 
greables des gens avec lesquels nous vivons, k un tel point 
que nous serious exposes Si etre peniblement affect^s, si ces 
defauts venaient k manquer. 



EFFETS DE L'HABITUDE 79 

Comme les vieillards ont plus d'habitudes acquises que 
les jeunes gens, il en resulte que la jeunesse est surtout 
heureuse en gotitant des plaisirs, tandis que les vieillards 
trouvent surtout leur bonheur h eviter la peine. Les pre- 
miers sont dans les meilleiffes conditions pour recevoir de 
toutes les circonstances ou ils se trouvent des excitations 
nouvelles et des accroissements de force ; les vieillards, au 
contraire, ont dejk beaucoup k faire pour conserver la force 
acquise et sont exposes sans cesse k la voir diminuer. Le 
bonheur de la jeunesse est positif, le bonheur du vieillard 
est purement n^gatif. G'est un vieux philosophe qui a dH 
soutenir le premier cette th^orie exclusive que le plaisir est 
seulement la negation de la douleur. 

Tout ce que nous venons de dire a eu pour but de bien 
mettre en relief le caract^re essentiellement relatif des sen- 
timents de plaisir, et de faire ressortir en rii^me temps la 
possibilite d'en donner,malgr6 cette relativite, une definition 
exacte et une mesure invariable, cc Les principes du plaisir, 
disait Pascal, ne sont pas fermes et stables. lis sont variables 
dans chaque particulier avec une telle diversite qu'il n'y a 
point d'homme plus different d'un autre que de soi-meme. 
Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme; un riche et un 
pauvre en ont de diff^rents, un prince, un homme de guerre, 
un marchand,un bourgeois, un paysan,les vieux, les jeunes, 
les sains, les malades, tons varient, les moindres accidents 
les changent. » 

Quid placet aut odio est, quod non mutabile credas ? 

(Horace, Epist., lib. II, ep. 1). 

Les sceptiques se sont empar^s de cette variabilit6; ils en 
ont exager6 Timportance, et ont habilement m61e la relati- 
vite des connaissaiices k la relativite des sentiments, de 
maniere a en arriver k cette conclusion qu'aucune science 
n'est possible, parce qu'aucun fait n'a de Constance ni de 
fixite. Mais lorsqu'on va au fond des choses, on est conduit 
k reconnaitre que cette relativity n-existe que dans le rap- 
port du sentiment avec les ph6nomenes dont il accompagne 
la production, tandis qu'en lui-m^me il presente un carac- 



80 RELATIVITft DES FAITS DE DOULEUR ET DE PLAISIR 

t^re absolument invariable. Quelles que soient les circons- 
tances, quel que soil I'^tat de Tindividu, il y a sentiment de 
plaisir toutes les fois qu'en dernier resultat,malgr6 les pertes 
et les reparations incessantes de Torganisme, il y a une 
augmentation de force dans la sphere de la conscience; il y 
a, au contraire, sentiment de peine toutes les fois que, dans 
Tenchev^trement de ph6nom6nes qui s'accomplissent k 
chaque moment dans les limites de cette sphere, il y a, en 
derni^re analyse, une diminution de force. Nous v^rifierons 
cette th^orie dans Texamen des cas particuliers de douleur 
et de plaisir. 



CHAPITRE V 



CARAGT^RE M^TAPHYSIQUE DU PLAISIR ET DE LA DOULEUR 



Ce que nous avons dit suffit pour faire bien comprendre 
que le plaisir et la douleur ne sont pas des phenomenes 
rSelSy comme les sensations, les notions, les perceptions, 
les conceptions; qu'ils sont plut6t, h proprement parler, le 
passage m^me d'un ph^nomene h un autre; qu'ils corres- 
pondent au changement et non h I'etat. Ge ne sont pas, 
comme le croient beaucoup de physiologistes, des sensations 
d'une esp^ce particuli^re ; ils se produisent seulement h I'oc- 
casion des sensations, dans certains cas d6termin6s ; ils n'en 
sont que I'accompagnement, le retentissement, et la meme 
sensation pent, tour h tour,suivant les circonstances, devenir 
une source de douleur ou de plaisir. Les sentiments ne sont 
pas non plus des directions de sensations, comme le sont 
Taction ou la passion, la perception ou la volonte, la con- 
naissance ou le d^sir. II n'y a que deux directions possibles : 
du dehors au dedans, du dedans au dehors; la premiere 
comprend les faits de connaissance; la seconde comprend 
les instincts, les d^sirs, les actes, la volenti. Comme le 
plaisir et la douleur ne rentrent dans aucune de ces deux 
categories, et qu'il n'y a pas de troisi^me direction possible, 
il faut bien conclure que les Amotions ne sont pas des direc- 
tions sp6ciales de nos sensations. 

DUMOMT* ^ 



82 CARACT^RE mi£taphysique de l'^imotion 

C'est parce que le plaisir et la peine ne sont pas des sen- 
sations ou des fails de connaissance, que nous ne les conce- 
vons jamais comme existant dans les objets ext^rieurs a 
Toccasion desquels nous en sommes affect^s. Arnauld Favait 
tr6s-fmernent remarqu6 : « Quoique la chaleur et la brillure 
ne soient que deux sentiments, Tun plus faible et Tautre 
plus fort (?), on a mis la chaleur dans le feu, et Ton a dit 
que le feu a de la chaleur; mais on n'y a pas mis la brdlure 
ou la douleur qu'on sent en s'en approchant de trop pr6s, 
et Ton ne dit point que le feu a de la douleur. > Dans toute 
perception, comme celles de chaleur, de tact, etc., nous 
avons conscience d'avoir recu quelque chose du dehors, et 
nous induisons Texistence dans le monde ext^rieur d'une 
quality analogue k notre sensation, ou tout au moins d'une 
force qui, en p6n6trant dans notre organisme, s'est trans- 
form^e en aotre sensation; le plaisir etla douleur se pr6- 
sentent au contr,aire comme existant exclusivement en nous, 
comme n'6tant pas regus du dehors avec la perception, et 
uniquement comme attaches aux circonstances et aux rela- 
tions dans lesquelles la sensation s'est produite. a: Nous 
pouvons, dit tr6s-bien M. Bouillier, concevoir la douleur et 
le plaisir pass6s comme distincts du moi lui-m6me qui les a 
^prouv6s, mais non pas la douleur et le plaisir actuels. Im- 
possible h la conscience de les detacher du sujet sentant et 
d'y op6rer un d^doublement analogue k celui du sujet con- 
naissant et de Tobjet connu. Le caract^re propre du plaisir 
et de la douleur est de nous laisser enferm^s au-dedans de 
nous-m6mes, sans rien nous apprendre, sinon que notre 
existence est agr6ablement ou d6sagr6ablement modifi6e. 
En d'autres termes, tandis qu'il y a du moi et du non-moi, 
suivant une formule c616bre, dans toute connaissance, n n'y 
a que du moi dans les sensations et les sentiments. Cette 
impuissance oii est la conscience de leur imprimer un carac- 
t^re quelconque d'objectivit6, cette subjectivity en. quelquje 
sorte indecomposable, est done le trait essentiel qui s6pare 
absolument les faits affectifs des faits intellectuels. » Hom^re 
et Sophocle ont dit que les plaisirs et les peines venaient 
des dieux, qu'eux seuls dispensaient le rire et les larmes.; 



LA SENSHBILITi: ET LA CAUSAUTE 83 

c'est par ces mots qu'ils ont exprim6 ce caractere special 
de la sensibilite et fait entendre qii'elle ne procedait pas, 
comme la connaissance, des objets exterieurs. 

Si Ton voulait parler avec une exactitude rigoureuse, il 
faudrait dire que les sentiments ne sont pas des faits en 
eux-memes, que les sensations seules sont des faits. A. vrai 
dire, la douleur n'est pas un fait, le plaisir n'est pas un fait ; 
mais tel fait est douloureux, tel autre fait est agreable. S'il 
en etait autrement, il y aurait deux faits dans un miSme fait, 
un fait de perception ou de conception et un fait de senti- 
ment. Dans I'inter^t de la clart6 philosophique, il serait peut- 
etre bon de n'appliquer les expressions de fait ou de pheno- 
mene qu'auxmanieres d'etre, aux.6tats ou aux manifestations 
de la force, et de reserver le nom d'6mption k raugmen^- 
tation et k la diminution relatives de la force. A; cet egard, 
la science du plaisir et de la douleur a un caractere essen- 
tiellement m6taphysique, en ce sens qjj'elle n'est pas une 
science de faits proprement dits, comme la physique, la 
chimie, la pbysiologie, la sociologie ; mais une science d'un 
ordre plus general, plus abstrait encore, comme la meca- 
nique rationnelle ou la dynaraique, ou comme la mathema>- 
tique. 

L'augmentation ou la diminution de la force se confondent 
avec I'operation meme de la causality, dans son efficience 
la plus intime. Si toute augmentation de force r^sulte d'une 
composition de forces, et toute diminution. d!une communi- 
cation ou separation, le plaisir est la conscience de cette 
composition, la douleur la conscience de la separation dans 
la force amoindrie. Le plaisir et la peine sont les faces subr- 
jectives de la composition et de la separation des forces^ 
comme les sensations, les notions, sont les faces subjectives 
des modes ou etats de la force. 

La theorie qjne nous venons de formuler vient se heurter 
contre une grave difficulte. La science moderne aboutit. k 
presenter I'homme, au point de vue objectify comme une 
association ou une sorte de r6publique compos^e de forces 
616mentaires. Au point de vue subjectif, le moi n'est plus 
conQu par les psychologistes qui ont maintenu leur science 



84 CARACTfeRE m6t A PHYSIQUE DE L']£M0TI0N 

dans le courant des 6tudes exp6rimentales, que comme une 
somme de sensations successives ou simultan^es. Mais le 
plaisir et la peine qui accompagnent ces groupes et ces 
series de sensations et de mouvements 6l6mentaires, parais- 
sent au contraire ne pas se prater h une analyse semblable, 
et conserver tous les caractferes d'un 6tat g^n^ral indivisible, 
bien que corr61atif k un grand nombre de faits el^mentaires. 
Comment expliquer cette alliance de runit6 d'6motion avec 
la plurality des sensations? Une lesion s'6tend St des milliers 
de molecules organiques, et c'est pr6cis6ment parce qu'elle 
r^sulte de plusieurs points pergus en dehors les uns des 
autres que je la sens comme 6tendue;et cependant I'impres- 
sion de douleur qui Taccompagne est absolument simple, 
indivisible et in^tendue. De m6me si le plaisir est une cer- 
taine quantity de mouvement qui vient s'aj outer k un sys- 
t^me d'autres mouvements, comment se fait-il que chacun 
de ces mouvements n'ait pas seulement sa conscience propre 
de lui-m6me et qu'il se produise une conscience g^nerale 
embrassant h la fois et les mouvements primitife et le mou- 
vement ajout6? car sans cela il serait impossible de sentir 
Faccroissement. Ces difficult^s sont encore k r^soudre ; au 
point de .vue des Amotions elles n'ont m^me jamais 6t6 abor- 
d6es. Selon nous, elles fournissent un argument s6rieux en 
faveur de Texistence d'un lien substantiel entre tous les 
ph6nomfenes 616mentaires de conscience qui sont les condi- 
tions d'une Amotion. 

Nous sommes oblige, pour r6pondre aux diff6rentes ques- 
tions qui viennent d'etre poshes, de rappeler en quelques 
mots comment Tid^e de conscience une et identique peut 
r^sulter de sensations 616mentaires, comment cette m^me 
id6e suppose, sous la plurality des faits, Texistence d'une 
substance absolument simple et indivisible, plac6e au dehors 
des conditions d'6tendue et de temps, et comment enfin 
Tunit^ d'un groupe de ph6nom6nes consiste dans leur con- 
tinuity au sein de i'^tre absolu. 



CHAPITRE VI 



UNIT6 DES FAITS DE DOULEUR ET DE PLAISIR 



La conscience du moi est une s6rie de groupes de ph6no- 
mtoes. Nous avons, par consequent, h considerer d'une part 
le groupement des sensations 61ementaires, et d'autre part 
la succession de ces groupes. 

I. Toutes les fois que nous percevons ou imaginons un 
objet offrant une certaine complication de details, un bou- 
quet de fleurs, par exemple, 11 est Evident que nous 6prou- 
vons dans un seul et m6me instant plusieurs sensations 
diff6rentes. A chaque fleur, h chaque partie distincte de 
chaque fleur, correspondent des impressions de couleur 
varices ; chaque minimum perceptible des parties de Fobjet, 
€haque point visible cause en nous une modification qui 
reste en dehors des modifications excit6es par les points 
voisins. On ne pent nier qu'il y ait ici, dans ce qu'on envi- 
sage comme un seul acte du moi, un groupe de nombreuses 
sensations coexistantes. 

II en est de m6me lorsque nous touchons un objet : s'il 
n'y avait, dans cet acte, plusieurs sensations distinctes rap- 
port6es en m^me temps k diff^rentes parties de nous-m6mes, 
notre connaissance de la forme et de la grandeur de I'objet 
serait impossible. 

Quand nous 6coutons un orchestre, les sons des diff6rents 



86 UNITE DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOULEUR 

instruments frappent simultan^ment notre oreille, et cepen- 
dant un musicien un peu exerce distingue chacun d'eux 
avec facility. Mais ily a plus encore : ce qu'on appelle timbre 
tient h ce que chaque son musical est accompagne d'autres 
supplementaires, nomm6s harmoniques supc^rieurs et cons- 
titu6s par des vibrations de deux a dix fois plus rap ides que 
celles de la note fondamentale ; ces notes restent distinctes, 
quoique plus faibles, puisque c'est d'elles que resulte la sen- 
sation du timbre. 

Ainsi la conscience est v6ritablement, h chaque moment, 
un groupe de sensations 616mentaires, et c'est de cette 
coexistence m6me que derivent, selon nous, les notions d'6- 
tendue et d'espace. 

Nous devons reconnaitre cependant qu'un grand nombre 
de philosophes ont essaye d'expliquer I'origine de ces m^mes 
notions au moyen de la succession et de faire d^river la 
notion d'6tendue de celle de duree. C'est m6me une "thi^orie 
favorite des spiritualistes qui y trouvent un moyen d'^tablir 
plus compl^tement la simplicite abSolue de Vdme. Les sco- 
lastiques avaient d6jk agit^ cette question : Possitne anima 
phira simul intelligere? Saint Thomas, Cajetan, Alexandre 
de Hales, Albert le Grand, Durand de Saint-Pourgain et 
beaucoup d'autres avaient soutenu la negative; eux aussi 
ramenaient k la succession seule tout ce qu'il peut y avoir 
de plurality dans la conscience ; eux aussi pr6tendaient que 
Tesprit parcourt avec une extr(^me rapidity les diff^rents 
points d'un objet et qu'il n'en saisit jamais qu'un h la fois. A 
une 6poque plus rapproch^e, on trouve la miftme doctrine 
expos^e par Dugald Stewart i et Brown *; c'est encore ceJlIe 
de plus d'un partisan actuel du spiritualisme : si nous avons 
bon souvenir, elle a 6t6 profess^e par M. Janet. On s'6tonne 
de la retrouver chez des philosophes d'une tout autre 6cole, 
tels que MM. Stuart Mill, Bain et Taine, qui, rejetartt toute 
speculation sur la substance des choses, ne devraieiit pas- 
tenir si fortement h la simplicit6 du moi. 



1. £lementa, t. X, clu ii. 

2. Philosophie de V esprit humain, lecon XI, 



GROUPEMENT DES SENSATIONS ELl^MENTAIRES 87 

Les notions d'eteoidue et de corps ne s'expliqueraient, 
suivant eux, que par Tidee de distance, et la notion de dis- 
tance elle-meme aurait toujours pour condition, soit une 
serie plus ou moins longue de sensations musculaires des 
bras ou des janmbes, soit une serie de petites sensations 
musculaires de Foeil, lesquelles, etant tr^s-courtes, pour- 
raient, dans un intervalle de temps imperceptible, signifier 
des distances trfes-grandes et des positions aussi nombreuses 
que varices. 

Pour MM. Stuart Mill, Bain et Taine, la conscience est, 
sinon une substance simple , du moins un phenomtoe 
simple, ou plutdt une succession continue de phenomenes 
simples. Ainsi, apres avoir combattu la doctrine des spiri- 
tuatistes sur tant de points, ils y reviennent precis^ment sur 
celui qui est peut-^tre le plus caract^ristique ; ils font, comme 
eux, du moi, un « centre in^tendu, » « une sorte de point 
mathematique i » indivisible et indecomposable dans le sens 
de Textension. 

Mill avait soutenu 2 que, dans un acte de perception ou 
d'imagination, nous ne pouvons distinguer aucune sensation 
partielie comme 6tant en dehors d'une autre. D'apr^s lui, si 
une sensation en accompagnait une autre, il r^sulterait sim- 
plement que Tintensit^ de notre sensation seraitaugment^e, 
que nous 6prouverions une sensation plus 6nergique, mais 
sans que nous puissions apercevoir qu'il y a Ik deux sensa- 
tions coexistantes. Cette theorie impliquerait qu'il ne pent y 
avoir de difference, dans la conscience des sensations, eiitre 
une quantite d'intensit6 et une quantite d'extension. N'est-il 
pas cependant d'une Evidence brutale que nous distinguons 
entre T^nergie d'une sensation de couleur et retendue de 
cette sensation correspondant k retendue de Tobjet color6? 
Mill lui-meme ine se voit-il pas oblige de parler de la masse 
ou, suivant une expression qu'il emprunte k Bain, du volume 
plus ou moins considerable des sensations? Or, un volume 
est une tout autre chose que I'intensite ; il r6sulte n6cessai- 

±. Taine, De Vmielligeneej 2« part., liv. III» ch. i, § 1. 
2. Examen de la philosophie de sir William Hamilton^ chap, xin et 
note additionnelle. 



88 UNIT16 DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOUt-EUR 

rement de la reunion de parties susceptibles d'etre distin- 
gu6es et existant simultan6ment. 

MM. St. Mill, Bain et Taine confondent F^tendue avecla 
mesure de la distance. Le temps et le mouvement sont assu- 
r6ment les conditions de toute mesure math6mati(jue de 1*6- 
tendue; mais la mesure de T^tendue n'est pas la notion de 
r^tendue. Pour avoir conscience, dans un acte de locomo- 
tion, d'aller d'un point k un autre, il faut avoir pr6alablement 
Vid6e de Tdtendue. Sans cette id6e, nous aurions seulement 
une s6rie de sensations musculaires se succ6dant les unes 
aux autres, et rien de plus. L'6tendue ne serait plus qu'une 
esp^ce particuli^re de sensation, la sensation de I'^nergie 
musculaire ; elle diff6rerait simplement des autres sensations, 
comme celles de la vue difT^rent du toucher ou de I'odorat. 
Or, cela serait compl6tement contraire h T^vidence : T^ten- 
due ne se pr6sente pas h nous comme une sensation, mais 
comme une quantity et un ordre de sensations dont Ten- 
semble continu forme, k un moment donn6, une unit6 et 
une somme de points susceptibles d'etre distingu^s les uns 
des autres. 

Si la doctrine de MM. St. Mill, Bain et Taine 6tait vraie, 
Tesprit humain ne pourrait acqu^rir la notion d'espace, ou 
bien cette notion se confondrait avec celle du temps. Ce ne 
serait qu'une esp^ce particuli^re de succession, un mode de 
la dur6e. L'univers nous apparaitrait comme un point inces- 
samment changeant hors duquel nous ne pourrions conce- 
voir absolument rien. II est impossible de se mettre plus 
compl^tement en contradiction avec les faits. Le temps n'est 
pas plus le p^re de Tespace que Tespace n'est le p6re du 
temps. Le moi est k la fois s6rie et groupe, ou plutdt c'est 
une s6rie de groupes. L'^tendue et la succession sont deux 
ordres irr^ductibles Tun k Tautre. Ce sont deux esp^ces de 
la plurality ; la plurality, en effet, est commune k la coexis- 
tence et k la succession, et puisque Tintelligence fait une 
distinction entre ces deux notions, il faut bien que cette 
distinction repose sur quelque chose. Si le moi n'6prouvait 
k la fois plusieurs sensations, il n'y aurait plus qu'une seule 
esp^ce de plurality dont nous pourrions avoir conscience, la 



l'identite personnelle 89 

pluralite de succession. II est bon d'aj outer que, selon nous 
qui admettons la substance, les deux espfeces de plurality ne 
concernent que les ph6nom^nes et n'excluent nullement la 
simplicity de la substance, qui est pour nous le principe de 
la continuity absolue. 

II. Le souvenir, consid6r6 comme un groupe de faits ac- 
tuels contenant la determination d'un moment pass6 en con- 
tradiction avec les circonstances des perceptions actuelles, 
permet d'expliquer comment nous arrivons k constituer avec 
des series de faits de conscience I'id^e de Tidentite du moi, 
de notre esprit, de notre personnalite. Nous n'avons jamais 
conscience que de nos sensations actuelles, et cependant 
nous avons Fhabitude de nous representor notre moi actuel 
comme le m^me qui, k une autre epoque, 6t,ait un ensemble 
de sensations toutes diff6rentes. Comment suis-je conduit k 
penser que le moi qui 6crit en ce moment est le m6me qui 
lisait tout h Fheure au coin du feu, qui 6tait il y a six mois 
en Angleterre, qui allait au college il y a vingt ans? fividem- 
ment, la seule continuity des sensations successives ne suffit 
pas k rendre raison de cette idee de permanence du m.oi ; 
d'autant plus que la continuit6 est tres-souvent interrompue. 
Elle cesse chaque soir quand nous nous livrons au sommeil 
pour ne recommencer qu'au r6veil. Si le moi n'est qu'une 
suite d'etats de conscience, chaque matin un moi nouveau 
prend r6ellement naissance ; la s6rie d*hier a eu son terme, 
elle ne s'est pas continu6e. La continuite reparait quelquefois 
pendant le r^ve et disparait avec lui. Le m,oi est interrompu 
dans la syncope et I'evanouissement. Enfm, m6me pendant 
la veille, quand un ensemble de perceptions violentes, s*em- 
parant tout k coup de la totality de la conscience et Tabsor- 
bant tout entiere, ne laisse rien subsister des sensations qui 
existaient en nous au moment imm^diatement pr6c6dent, 
on pent dire encore qu'une s6rie a brusquement pris fin et 
qu'une nouvelle s6rie a pris sa place. D'ou vient que, malgr6 
ces interruptions si fr^quentes, nous puissions attribuer ces 
series, m6me les plus anciennes, k une seule et m^me per- 
sonnalite? 

L'ensemble des faits que j'appelle moi en ce moment est 



90 UNITfe DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOULEUR 

susceptible d'^re reproduit dans un autre moment avec tous 
les caract^res du souvenir : il pourra se repr^senter dans 
rimagination au moment ou parlant encore de moi, de moB 
esprit, de ma conscience, je designerai par ces mots un nou- 
veau groupe de ph6nom6nes. La representation du moikim 
moment pass6 deviendra une partie des faits dont Tensemble 
constituera k un autre moment le moi actuel. Dans ce moi 
actuel, il y aura par consequent deux groupes de faits dia- 
tincts, bien que coexistants : d*un c6t6, un groupe de faits 
appartenant par toutes leurs conditions au moment m^meoa 
je suis, et, de I'autre c6t6, un groupe de faits renfermanl 
dans leurs circonstances la date d'un moment passe. Mais 
entre ces deux groupes, il y a des ressemblances : des deoi 
c6t6s, c'est le m6me homme ayant m6me visage, m6nie 
taille, m6me intelligence, m6mes facult^s, m^mes instincts. 
On peut feiire abstraction des differences d'apr^s lesquelles 
06 m^me homme est, dans le premier groupe, place dans 
un tel lieu, occupy de telle chose, et, dans le second groupe, 
plac6 ailleurs et occup6 d'autre chose. Les differences ^cap- 
tees, il ne subsiste plus que deux groupes semblables, aux- 
quels nous donnons le m^me nom; le groupe actuel, je 
Tappelle moi ; et quant au groupe represente, un des ele- 
ments de son souvenir est qu'il a 6t6 appeie egalement moi, 
Je reunis done les deux groupes sous une seule notion, sous 
un seul signe, avec une denomination commune. J'en &]s» 
en un mot, une idee generale. 

Les groupes divers designes sous le nom de moi ne difli^ 
rent pas les uns des autres comme un arbre difffere d'un 
autre arbre ni comme un cheval d'un autre cheval; ils dif- 
ferent seulement comme la perception que j'ai actuellement 
de cet arbre differe de la perception que j'ai eue hier di 
meme arbre. II y a, en effet, deux especes de generalisation : 
Tune au point de vue du temps, I'autre au point de vue de 
Textension. Au point de vue de Textension, les faits compsis 
sous le meme nom different par des relations de situation, 
et leurs caracteres individuels se rapportent h des circons- 
tances de lieu dont la plus importante est qu'ils sont how 
les uns des autres ; au point de vue du temps, les objets 



ORIGINE DE l'iDEE DU MOI 91 

compris sous la m^me notion ne different que par des cir- 
constances de changement et offrent seulement des carac- 
teres divers se rapportant a des moments diff^rents. La 
distinction des deux points de vue n'est pas toujours claire, 
et ne pent se fiaire que par la connaissance de circonstances 
ext^rieures a I'objet ou par le souvenir de moments inter- 
m^diaires. Si, par exemple, je revois aujourd'hui un arbre 
que j'avais vu il y a dix ans, je le trouve considerablement 
cfaang6; il n'a plus le m^me aspect, il n'a plus la m^me 
grandeur. Je puis toe embarrass^ pour prononcer si c'est 
bien le m6me arbre que je me souviens d'avoir vu, ou bien 
si c'est un autre individu de la meme espece; je ne sortirai 
de mon hesitation que si je reconnais autour de cet arbre 
des circonstances qui n'ont pas change, le meme terrain, 
d'autres arbres places h cote, des pierres, etc. De cette ma- 
ni^re, j'arrive h comparer des groupes de faits semblables, 
ne differant plus que par I'aspect, aspect dont le changement 
se rapporte a des circonstances d'age et par consequent de 
moment. II y a done ici generalisation au point de vue du 
temps. Si, au contraire, apercevant un arbre et me souve- 
nant d'en avoir vu un pareil de meme grandeur, je voyais le 
premier dans un lieu different de celui ou je me souviens , 
d'avoir vu I'autre, je n'aurais pas le droit d'affirmer que c'est 
le meme, et il ne ^pourrait y avoir de generalisation qu'au 
point de vue de 1' extension ; je devrais considerer les deux 
arbres comme deux individus de la meme espece, excepts 
cependant si je me souvenais d'avoir vu transplanter le 
meme arbre. En ce cas, il y aurait un souvenir interm6diaire 
qui viendrait modifier tons les rapports de la pens6e : la 
comparaison ne se ferait plus directement entre un arbre 
dans tel lieu et im arbre dans tel autre lieu ; mais il y aurait 
une double comparaison : Tune entre I'arbre que je vols 
devant moi et I'arbre que j'ai vu transplanter ; Fautre, entre 
I'arbre que j'ai vu transplanter et celui que j 'avals vu k une 
autre place. Je reunirais ainsi trois notions d'arbre sem- 
blables, ne se distinguant<que par des circonstances dont la 
difference se rapporte au temps ; je rentrerais dans la pre- 
miere forme de generalisation* 



92 UN1T6 DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOULEUR 

II en est de mt^me de ma propre personnalit6. Si, au lieu 
de me souvenir de mon moi d'hier, je me souvenais de ma 
conscience d'il y a vingt ans, si h trente ans je me souvenais 
de mon enfance, je comparerais des groupes de faits tellement 
differents que je pourrais bien m'en tenir h la notion d'homme 
pour lien g(^n6ral de ce moi actuel avec cette conception 
d'enfant ; car il n'y aurait gu6re de commun entre las deux 
notions que les caract6res essentiels de rhumanit6. Mais je 
me garde bien de m'arr^ter h une telle conclusion, parce 
qu'entre mon enfance et le moment actuel, j'ai le souvenir 
de mille moments interm^diaires, qui me permettent de 
remonter de conception en conception et de retrouver en 
chacune le m6me groupe d*616ments que dans une pr6c6- 
dente, avec les seules modifications que des circonstances 
de temps suffisent h expliquer. 

III. Si nous pensons, avec MM. St. Mill, Bain et Taine, 
que la conscience, le moi, I'esprit, doivent 6tre ramen^s Si 
des sensations dlementaires, nous croyons d'un autre c6t^, 
centre ces m6mes pbilosophes, que ces 616ments sont seu- 
lement les matdriaux de la pens^e, et que Texistence d'une 
substance est n6cessaire pour expliquer I'^laboration de la 
pens(§e elle-m6me. Les positivistes, en g6n6ral, rejettent toute 
notion de substance et n'admettent entre les faits 616men- 
taires que des rapports de succession et de coexistence. Or 
avec des sensations coexistentes et successives, on peut bien 
construire un ensemble ou un total susceptible d'etre apergu 
objectivement, comme on apergoit un tas ou un amas quel- 
conque ; mais on ne rend pas comprehensible la conscience 
subjective de Tindividualit^ de cet ensemble; on n'explique 
pas non plus le fonctionnement d'un organe ou d'une faculty 
Pour cela il faut autre chose que la succession ou la simul- 
taneity : il faut la substance, la force et la causality. Les 
physiologistes qui ram6nent T^tude des organes h celle de 
leurs elements histologiques, admettent du moins les pro- 
prietes de ces elements; ils leur attribuent des forces, le 
pouvoir d'agir les uns sur les autres, de modifier recipro- 
quement Tintensite et la direction de leurs mouvements. Au 
point de vue subjectif il faut de meme, pour comprendre les 



LES PHlfeNOMENES ET L'EXISTENCE 93 

^ operations et les fonctions de rintelligence, attribuer aux 
sensations, un pouvoir d'agir les unes sur les autres, une 
efficacite quelconque ; il faut admettre en outre que ce qui 
existe actuelleraent sous telle forme est bien le m^me 6tre 
qui a existe h un autre moment sous une autre forme. En 
un mot, sans les notions de force et de substance toute fonc- 
tion et toute transformation deviennent des impossibilit^s. 

On ne pent, en effet, prendre pour une explication s6rieuse 
de la connaissance la simple coexistence ou succession des 
sensations elementaires. Au fond de toute connaissance il y 
a comparaison, aperception de differences, distinction en un 
mot. Or, deux sensations auront beau 6tre juxtapos6es; 
aucune des deux ne pent se distinguer de Tautre, car pour 
cela il faudrait qu'elle eut conscience de I'autre en m^me 
temps que d'elle-m^me. II faut absolument, pour qu'il y ait 
connaissance, qu'elles soient deux phenom^nes contigus 
d'un seul et m6me sujet. 

II en est de m^me au point de vue de la succession. De 
deux choses I'ufte : ou bien les deux sensations successives ^ 
sont semblables, ou bien elles sont ditferentes. Si elles sont 
semblables, c'est comme s'il n'y en avait qu'une seule, et 
Ton ne pent s'apercevoir de sa duree qu'k la condition d'a- 
voir conscience, pendant qu'elle reste la m^me, d'un chan- 
gement dans d'autres sensations coordonn6es ; il faut que je 
connaisse que B est devenu G pendant que A est reste A; 
sans cela je ne puis faire de difference entre A et A, et la 
distinction des deux moments de la sensation serait impos- 
sible. Cela nous ram^ne au cas ou les sensations sont coexis- 
tantes; car il faut que je distingue B de A et C de A. Si, au 
contraire, les deux sensations successives sont differentes, 
la premiere ayant cess6 d'etre quand la seconde se produit, 
il ne peut y avoir d'unite de conscience entre elles; et cette 
unite ne peut exister que dans le sujet au sein duquel s'op^re 
la transformation de Tune en I'autre. Ge sujet a la conscience 
de Toperation m^me du changement. Nous sentons tr^s- 
clairement en nous-m^mes qu'une quantite determin6e d'e- 
nergie devient tour k tour telle sensation, telle idee, puis telle 
autre idee, puis effort, puis volonte, etc. Ghaque phenomene 



94 UN1T6 DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOULEUR 

nouveau de rintelligence n'implique pas la conscience d*m 
commencement d'existence absolue. 

S'ensuitil apr^s cela que Ton doive n^cessairement con- 
sid^rer la substance comme le font les spiritualistes, et ^a^ 
tacher strictement h la personne? Ge n'est Ik qu'une des 
mani6res de la comprendre, et nous sommes d'autant mieox 
disposes h en admettre d'autres que nous ne voyons qu'un 
ph6nomtoe dans la personnalit6. 

On a adresse avec raison au systfeme de MM. St. Mill et 
Taine le reproche de n'etre qu'un mat6rialisme retoum6. Les 
sensations 616mentaires qui sont, pour eux, les demiers 
termes de I'analyse reelle, deviennent, du moment oil ils 
rejettent la substance continue, 6quivalentes k des atomes 
substantiels, et M. Taine lui-m6me aime h les comparer aux 
substances simples de la chimie. Mais ici apparaissent toutes 
les difficult^s du mat^rialisme, syst^me dont un des incon- 
v^nients les plus graves est de rendre incompr^hensibles la 
communication du mouvement et le changement d*6tat. ¥oici 
deux faits in^gaux, deux atomes doues de vitesse diff^rente, 
ou deux sensations d'intensit^ differente qui se rencontrent 
et se heurtent : apr^s ce choc, on constate que la vitesse de 
chacun des deux atomes, ou Tintensit^ de chacune des sen- 
sations, n'est plus la m^me qu'auparavant; I'un des faits a 
perdu ce que I'autre a gagn6 ; comment cela serait-il pos- 
sible, h moins que quelque chose ne soit sorti d'un des faits 
pour entrer dans I'autre ? Mais ce quelque chose serait luir 
m^me un nouvel 6tre ind^pendant des atomes et des sensa- 
tions,, une substance suppl6mentaire qui passerait ainsi d'une 
substance h I'autre. Pour avoir repousse I'id^e de substance 
servant de lien commun aux deux ph^nomtoes, et aa sdo 
de laquelle s'opere T^change de force, on se trouve anient k 
en admettre deux especes au lieu d'une. M. Taine aimera 
mieux soutenir probablement, dans les cas de ce genne et 
dans tous les cas de changement, que le premier fait p6rit 
absolument et qu'un fait absolument nouveau prend nais- 
sance. Dans chaque choc, il y aurait deux sensations andan- 
ties, et en m^me temps deux sensations nouvelles apparal- 
traient. Cela est contraire au principe : E nihilo nihilj in 



NfiCESSITE DE LA. SUBSTANCE UNIVERSELLE 95 

nihilum nihil. Comment se fait-il que, dans I'ensemble des 
fails, apres le changement, on retrouve exa<3tement la m6me 
quantite de force que dans I'ensemble des faits avant le chan- 
gement? Ge comment est inconnu, nous repondra-t-on. 
Sans doute, mais il n'en existe pas moins. Et c'est ce com- 
ment inconnu, mais experimentalement certain, que nous 
designons sous les noms de substance et de causality. 

Dans une admirable analyse ou il a pressenti le grand prin- 
cipe de la conservation des forces, sir William Hamilton 
reduit la notion de cause k I'idee que tout ce qui commence 
k exister sous une forme a du necessairement exister ant6- 
rieurement sous une autre forme. Stuart-Mill a vainement 
essaye de refuter cette doctrine ; il a notamment reproch6 k 
Hamilton d'avoir confondu la causality avec la substance. H 
fallait Ten louer, au contraire. La causality et la substance 
sont la meme chose consider^e k des points de vue diflK- 
rents. Toutes deux sont la raison de Faction rs6ciproque des 
phenomenes et de leur transformation. 

Si nous remontons aux origines des religions et de la phi- 
losophie, nous reconnaissons que le point de depart des 
notions d'^me, d'esprit et par consequent de Dieu a et6 Tidee 
de continuity. Tous les peuples anciens se representaient 
I'dme comme un souffle ou im fluide ; c'6tait ce qui repon^ 
dait le plus exactement, dans leur imaginatioa, a la notion 
d'un principe continu. On a dit que cette idee de souffle 
venait de ce que le phenomene de la respiration cesse avec 
la mort, de ce que Vkme semble quitter le corps dans le der- 
nier soupir ; mais nous pensons qu'elle pix)venait aussi. du 
besoin de concevoir le lien intime qui reunit un ensemble 
de phenomenes distincts et en fait une individualite. Nous 
savons aujourd'hui que rien n'est moins continu qu'un souf- 
fle ou une vapeur; mais nous sommes toujours obligi^s db 
supposer au fond^de la conscience un piincipe contihuiqwelr 
conque, qui donne Tunite a Tensemble de sensations parti- 
culieres dont elle se compose ; c'est cette continuite qui est 
encore aujourd'hui la veritable base de I'id^e laplus raffin^^e 
de Dieu et fournit au pantheisme ses plus soUdes arguments 
contre I'alheisme. 



96 UNITfe DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOULEUR 

Comment sans cette unit6 qui se trouvealabase de toutes 
choses, pourrait-on comprendre Taction d'une force sur une 
autre, la modification intime d'un etre par un autre? Com- 
ment une force pourrait-elle percevoir, sentir une autre 
force, avoir la conscience d't^tre changee? Comment serail 
possible la comparaison qui est la condition de tout acte de 
jugement, de memoire etd'intelligence? Ce priucipe de con- 
tinuity, quel qu'il soit, (juelques vues que Ton ait sur sa 
nature, ce principc est Dieu. 

C'est une erreur assez repandue en France de croire que 
I'athoisme et le pantheisine sont exactemont la m6me chose. 
Ce sont au contraire les deux syst6mes les plus 61oignes que 
Ton puisse concevoir. L'atheisine est la negation de Tunite de 
Tunivers et tend h rejeter tout priucipe de continuite pouvant 
expliquer Taction intime et modificatrice d'une force sur une 
autre; il est essentiellement antireligieux parce qu'il reduit 
le monde en poussi6re. A cette doctrine qu'il n'y a pas de 
Dieu, le pantheisme oppose la doctrine que tout est Dieu, et 
qu'il existe, soit une substance comnmne, soit un lien con- 
tinu de tous les ph6nomenes. Pour Tath6e, les atomes mat6- 
riels sont les seuls 6tres substantiels, les seules r6alit6s en 
soi. Pour le panth6iste au contraire, les derniers faits irre- 
ductibles ne sont quo des forces, des mouvements, des ph6- 
nom^nes , des modes qui n'excluent en aucune mani^re 
Texistence d'un 6tre universel, sujet ou lien de tous les 
changements. 

IV. II est facile maintenant d'expliquer Tunit6 de cons- 
cience sous la plurality des phdnonienes. Les limites de 
runit6 sont d6termin6es par leur discontinuity. Mais il y a k 
cet 6gard une difference essentielle entre les faits de con- 
naissance et les faits de sentiments. Tandis que les 616ments 
d'une notion restent distincts malgr6 leur continuity et mal- 
gr6 Tunit6 de leur aperception, les sentiments qui les accom- 
pagnent deviennent communs au systeme dans sa totality et 
se confondent les uns avec les autres de mani^re k ne for- 
mer k chaque moment qu'un mode general de sensibility. 
Tandis que des sensations diverses en intensity, en degr6, 
en quality restent en dehors les unes des autres, alors m6me 



COMPENSATION DES EMOTIONS ELIEMENTAIRES 97 

qu'elles deviennent les parties constituantes d'un seul 6tat 
ou fait de conscience, la sensibilite au contraire est toujours 
la r6sultante unique de toutes les modifications d'un syst^me 
conscient qui n'a d'autres homes que la discontinuite ou le 
vide. L'organisme humain perd h, chaque instant, meme 
dans la sphere du moi conscient, une quantite innomhrahle 
de forces elementaires, et il s'ensuivrait pour lui, a chaque 
moment, une somme proportionnelle de peine, s'il ne rece- 
vait, dans le m^me moment, par suite des fonctions r6para- 
trices de nutrition ou par suite d' excitations nouvelles, d'au- 
tres forces elementaires non moins innombrables. De cette 
derniere accumulation r^sulte une somme de plaisirs qui 
non-seulement se confondent en un seul sentiment, mais 
fusionnent encore avec la somme de peines dont nous par- 
lions plus haut. Or comme des quantit6s 6gales de douleur 
et de plaisir se compensent et se neutralisent r6ciproque- 
ment, de maniere k n'engendrer que Tindifference, Tetat de 
sensibility d'un systeme conscient est d^termin^, k un mo- 
ment donne, par la difference entre Tensemhle des depenses 
et Tensemble des reparations ou excitations. Si les pertes 
Elementaires sont en exc^s sur les acquisitions elementaires, 
il en resulte une douleur unique; si au contraire ce sont les 
excitations qui Temportent, il se produit un sentiment de 
plaisir. Quand il y a equilibre, nous nous trouvons dans un 
etat d'indifTerence. 

Quelques auteurs n'admettent pas TEtat d'indifference. 
M. Bouillier est du nombre : « Nous n'h^sitons pas, dit-il, k 
regarder comme tout k fait chimerique cet 6tat d'indifference 
pris dans un sens absolu. Pas plus qu'il n'y a un 6tat de I'at- 
mosph^re, m6me le moins sensible et le plus tempore, qui 
ne soit k un certain degr6 de chaleur ou de froid, pas plus il 
n'y a un seul 6tat de I'dme, m6me le plus insignifiant, dans 
lequel n'entrent pour quelque chose le plaisir ou la dou- 
leur... Le plaisir et la douleur pr^sentent des degr^s et des 
nuances en nombre infini. A travers tons les moments de 
notre existence, 11 y a comme une continuelle circulation de 
petits plaisirs et de petites douleurs qui, quoique k peine 
sensibles, ne laissent pas d'influer sur un grand nombre de 

DUMONT, "X 



98 UNrrt DES FAITS DE PLAISIR ET DE DOULEUR 

determinations et surT^tat de notre ftme.... Qu'est-ce done 
que ce pr^tendu 6tat d'indifF6rence que quelques psycholo- 
gues ont cru d6couvrir dans TAme humaine? C'est un 6tat 
relatif et non un 6tat absolu ; c'est, si Ton veut, le plus £aible 
degr6, mais non pas Textinction absolue du plaisir ou de la 
douleur; ou encore c'est un melange h doses h peu pr6s 
egales, mais non un ^quilibre complet, d'impressions agr^a- 
bles et d'impressions desagr^ables. Ainsi done, avec autant 
de v6rit6 qu'on a dit : TAme pense toujours (?), nous dirons : 
rdme sent toujours. Nous vivons et nous nous mouvons, 
pour ainsi dire, au sein de la sensibility. Mais, comma un 
effet qui est permanent, requiert une cause toujours en acte, 
cette continuity de la sensibility nous est une derni6re preuve 
que nous ne nous sommes point tromp6s sur son principe, 
en le plagant dans cette activity essentielle qui est le fond 
m6me de notre nature *. » 

Cette doctrine nous 6tonne pour plus d*un motif sous la 
plume de M. Bouillier; et d'abord nous lui reprocherons de 
ne pas distinguer entre Tindiff^rence qui est un 6tat g6n6ral, 
resultant d'un melange 6gal de plaisirs et de douleurs, et 
rindiff^rence dans un 616ment seulement de la conscience. 
Quant h Tindiff^rence en tant qu'6tat g6n6ral ou r6sultante, 
M. Bouillier nous paralt en contradiction avec lui-m6me en 
n'admettant pas sa possibility ; car du moment 0(1 il recon- 
iiait qu'un sentiment pent rdsulter d'un melange d'impres- 
sions agr^ables et d'impressions d6sagr6ables, du moment 
surtout ofx 11 reconnalt que ce melange pent avoir lieu <r h 
doses h peu pr6s 6gales, » nous ne comprenons pas pour 
quelle raison il nie que, dans certains cas, cette 6galit6 des 
doses puisse 6tre tout h fait compile. 

Si maintenant nous consid6rons les 6tats de sensibility 
relativement 616mentaires qui entrent dans le melange h 
doses diverses, pourquoi n'admettrions-nous pas qu'il y en a 
d'interm6diaires entre le plaisir et la peine? La comparaison 
avec le froid et le chaud n'est pas exacte, attendu que le 
froid n'est pas le contraire du chaud, comme la peine Test 

nlaisir et de la douleur, ch. vm« 



l'etat d'indiff^rence 99 

du plaisir; le froid n'est qu'un moindre degr6 de chaleur, 
tandis que la douleur n'est 6videmment pas un moindre 
degr6 de plaisir. L'erreur de M. Bouillier tient h ce qu'il 
place le sentiment dans la conscience m^me de toute acli- 
vit6 etde toute sensation. Mais nous avons refut6 cette doc- 
trine, etmontr6 que la douleur et le plaisir ne correspondent 
pas pr6cis6ment aux sensations, qu'ils ne sont m^me pas en 
proportion de leur intensite, mais qu'ils sont purement rela- 
tifs k I'augmentation et k la diminution des sensations. II 
doit y avoir, par consequent, indifference ou absence de sen- 
timent dans tous les cas oh les sensations restent dans le 
m^me 6tat, sans augmentation comme sans diminution. 

La fusion des sentiments 616mentaires de plaisir et de 
peine en un r6sultat g6n6ral explique comment Thomme 
n'est pas, k chaque instant, trouble par une multitude d'emo- 
tions diverses, incessamment changeantes, qui ne lui laisse- 
raient pas un seul instant de repos et d'equilibre. Si nous 
eprouvions autant de sentiments distincts que de sensations 
diverses, la vie serait comme un vertigo 6tourdissant. Mais 
grkce k la compensation continuelle des sentiments con- 
traires, un etat quelconque de sensibility pent avoir une 
dur6e plus ou naoins longue; Fhommene passe pas k chaque 
minute d'un exo^s de reparation k un exces de d6pense, et 
c'est par series plus ou moins considerables que se succe- 
dent gen6ralement les augmentations, les equilibres ou les 
diminutions de la force. 

Les psychologuos de recole de Herbart ont cherch6 a 
expiiquer par d'autres causes pourc[uoi un sentiment distinct 
n'accompagne pas chaque fait eiementaire de conscience. 
On sait que cette ecole feit consister le plaisir et la peine 
dans I'empechement ou Texcitation reciproque des repr6- / 
sentations ; or le philosophe autrichien Nahlowsky ditque ces 
empechements ou ces excitations ne sont pas toujours sentis 
et qu'il faut, pour que nous en soyons agreablement ou desa- 
greablement affectes, une condition supplementaire. « Si, 
dit-ii, chaque empSchement ou chaque excitation dans les 
representations etaient suivis d'une emotion, Thomme de- 
vrait etre sans cesse trouble par des sentiments, et TAme 



400 UNITfi DES FAITS DE PliAISIR ET DE DOULEIJR 

n'aurait jamais un seul moment de repos complet. L'homme, 
continuellement absorb^ dans le miroir de ses propres 6tats 
int^rieurs, tant6t agr^ables, tant6t menagants, ne parvien- 
drait h aucune conception claire et objective du monde, Si 
aucune pens6e nettement d^termin6e, k aucun plan suivi de 
conduite. Heureusement il n'en est pas ainsi. Mais il faut 
pour cela qu'il y ait un autre facteur, un autre 616ment qui 
fiasse que, de I'excitation ou de Temp^chement des repre- 
sentations, tantot r^sulte et tantdt ne r^sulte pas un senti- 
ment. Quel est ce facteur? — Un fait parall61e dans la vie 
corporelle nous met ici sur la voie. Lk agissent des milliers 
de forces cach^es, dont nous ne prenons aucune connais- 
sance, aussi longtemps que leur action est normale ; c'est 
seulement quand certains troubles s'introduisent dans Tune 
des fonctions que nous acqu6rons une notion particuliere de 
ces troubles comme tels. La m6me chose arrive dans la vie 
de I'dme. L'excitation ou Temp^chement r^ciproque des 
representations s'accomplissent-ils d'une mani^re normale 
et sans obstacle, ils passent inapergus, parce qu'ils ont lieu 
dans un temps infiniment petit, incommensurable pour nous. 
Les representations surgissent ou disparaissent, deviennent 
plus fortes ou plus faibles, mais avec une telle rapidity que 
nous n'en sommes pas avertis. — Mais que les choses pren- 
nent un autre cours : que dans le cas oti des representations 
qui se rencontrent sont de nature k s'emp^cher, il survienne 
un secours quelconque pour la representation menacee et 
que Tempechement soit retarde un certain temps; ou bien 
que dans le cas oti les representations sont de nature k s'ai- 
der, il survienne un obstacle entre elles qui retarde un ins- 
tant leur union ; — le secours dans le premier cas, I'obstacle 
dans le second produisent un arret dans le precede inte-^ 
rieur, et imposent k son accomplissement, une duree qui le 
rend saisissable k la conscience ^ 7> 

Pour montrer le defaut d'une telle explication, il nous suf- 
fira de rappeler qu'elle est inconciliable avec la definition 
du plaisir que le meme auteur a adoptee. Si la peine consiste 

1. Das GefiihhUbeny p. 46 et suiv. 



TH^ORIE DE NAHLOWSKY 101 

dans un emp^chement^ et le plaisir dans une excitation des 
representations, 11 devient contradictoire de soutenir que le 
plaisir a pour condition un empSchement h Taction r^ci- 
proque de ces m6mes representations. Autant vaudrait dire 
que le plaisir est une douleur, ou depend d'une douleur. 

Le ph6nom6ne d^crit par Nahlowsky correspond exacte - 
ment h ce qui se passe en nous dans les moments d'embarras 
et d'hesitation. Une notion se pr^sente k la conscience, mais 
une autre se pr^sente en m^me temps et lui fait obstacle, 
jusqu'Si ce que la premiere fortifi^e d'un secours quel- 
conque fmisse par I'emporter. Nous ^prouvons en ce cas le 
sentiment de Tembarras, du doute, de la perplexity, et Ton 
verra plus loin que ce n'est jamais un sentiment de plaisir. 



aiAPITRE VII 



l'iNCONSGIENCE OU ANESTHlfeSIE 



Les mots Conscience et Inconscience sont pris tant6t dans 
un sens relatif et tant6t dans un sens absolu. On dira, par 
exemple, qu'un ph6nomene est inconscient, pour exprimer 
rid6e que le Moi n'en a pas conscience, mais sans affirmer 
par Ik que ce ph^nom^ne n*est pas conscient en lui-m6me et 
pour son propre compte. Les centres ganglionnaires ont 
sans doute une conscience propre de leur activity, peut- 
6tre m6rne une sorte d'intelligence; mais cette conscience 
est 6trang6re au Moi et reste pour lui relativement incon- 
sciente. La physiologie contemporaine tend k 6tablir qu'il 
s'accomplit ainsi, dans Torganisme humain, un nombre 
immense de faits de conscience qui sont pour le moi comma 
s'ils appartenaient a d'autres personnes, et m6me avec ce 
desavantage en plus qu'ils ne se trouvent pas, comma les 
faits de la conscience c6r6brale d'autrui, en relation diracte 
avec des facult^s de langage ou d'expression qui puissent 
servir h nous reveler leur existence et leur nature consciente. 
II faut par consequent distinguer avec soin Tinconscient en 
soi de rinconscient relativement au moi. 

Un grand nombre de savants prennent aujourd'hui les 
m6mes expressions dans un sens beaucoup trop restreint. 
lis exigent, pour qu'il y ait conscience, un acte d'int3lli- 



INCONSGIENCE RELATIVE ET INCONSCIENCE ABSOLUE 103 

^ence ou de discernement; ils veulent qu'un fait soit com- 
part avec un autre et qu'il y ait aperception de leurs diflte- 
rences et de leurs relations. Une sensation prise isolement 
ne serait point pour eux un fait de conscience; il faudrait 
pour cela que le moi ou I'^tre pensant distingudt cette sen- 
sation d'une autre. Ainsi Toperation g^nerale de I'esprit 
serait seule de la conscience, tandis que les lermes simples, 
les sensations el6mentaires dont elle se composerait ne 
comporteraient point une telle denomination. Nous ferons 
simplement remarquer que cette restriction abusive tient a 
ce que Ton transporte arbitrairement k la conscience les 
conditions exig^es pour la connaissance; on confond entre 
connaitre et avoir conscience. Connaitre, c'est bien reelle- 
ment distinguer une chose d'une autre; mais avoir con- 
science, c'est simplement se trouver dans tel ou tel ^tat de 
modification intime et siibjective; la sensation la plus com- 
pl^tement Isolde, la plus indecomposable, un atome de sen- 
sation, n'exclut en aucune facon la conscience; mais elle ne 
pourrait connaitre qu'^ la condition de devenir element 
d'une organisation intellectuelle. 

Quant aux ambiguit^s qui r^sultent de I'emploi du mot 
conscience dans un sens exclusivement moral, elles sont 
trop 6lo\gn6es de notre sujet pour que nous ayons besoin de 
nous y arr^ter ici. 

Mais qu'est-ce en somme que la conscience ? Est-il pos 
sible de la d^finir? La conscience est k nos yeux, la force 
elle-m6me, prise subjectivement; c'est I'^tat intime de la 
force. En tant qu'une force a telle ou telle intensity, telle 
ou telle relation, subit telle ou telle modification, elle est, 
pour elle-m6rae, tel ou tel fait de conscience. Mais la force 
qui a conscience d'elle-m^me n'a pas conscience des autres 
forces; chaque force n'est par consequent conscience que 
pour elle-m^me; pour les autres forces elle est matiere ou 
mouvement; le mouvement materiel et la conscience sont 
les deux faces de la force, la face objective et la £ace sub- 
jective. 

Les psychologues anglais de r6cole de St. Mill et les m6- 
taphysiciens allemands de I'^cole de Hartmann pr^tendent 



104 L'iNCONSCIENCE OU ANESTHfelE 

que la force deviant seulement consciente dans la cas oti 
elle rencontre une autre force et est modifi^e par elle. C'est 
ce que nous ne pouvons admettre. Nous pensons que toute 
force a (^galement conscience et de ses 6tats permanents et 
de ses cliaiigements d'etat ; de \h r6sultent m^me deux formes 
de la conscience dont on retrouve facilement ropposition 
dans la distinction de la connaissance et de la sensibility, des 
id^es d'une part et des modes de plaisir et de douleur d'autre 
part; la sensation, la notion, Tid^e sont des ^tats dans les* 
quels se trouvent places les organes ; T^motion au contraire 
est une modification concomitante de la conscience, une 
impression de plaisir, de peine ou d'indiff6rence, accom- 
pagnant la sensation et resultant de ce que les organes 
viennent de passer d'un 6tat d'activit6 moins intense k une 
plus grande activity ou r6ciproquement. La conscience dure 
autant que la force et change d'6tat k chacune de ses modi- 
fications ; mais k chaque changement de la force, en m^me 
temps qu'il y a changement de la conscience en tant que 
sensation, il y a aussi, comme on Ta vu dans les chapitres 
qui pr6c6dent, une affection agr^able ou d6sagr6able de cette 
m^me conscience, suivant que le changement est en plus 
ou en moins. 

Une question tr6s-grave, une des plus importantes de la 
philosophieybien qu'elle ait 6t6 jusqu'Si present fort n6glig6e, 
consiste k determiner jusqu'oii s'^tend le domaine de la 
conscience, dans le sens absolu du mot. Mtoe en ce qui ne 
concernc que la sensibility du tissu nerveux, nous trouvons 
d6}k les physiologistes et les psychologues divis6s en deux 
categories : les partisans de Tinconscience relative, qui 
croient que les ganglions ou les nerfs sont conscients de 
leurs modifications propres, alors m6me que cette modifica- 
tion ne se communique pas au cerveau ou au moi, et les 
partisans de Tinconscience absolue qui, tout en admettant 
des modifications des nerfs et des centres en dehors de 
Tactivite du moi, pensent que la conscience est une quality 
qui ne vient s'y aj outer que dans certaines conditions et 
n'appartient q\i'k Tactivite c6r6brale constituant le moi 
pensant. 



KANT ET M. CLAUDE BERNARD 105 

Gette demi^re doctrine est celle de Kant, d'apres laquelle la 
conscience serait une facult6 nouvelle venant, dans certaines 
circonstances, s'ajouter aux ph6nom6nes. Parmi les physio- 
logistes, nous nous contenterons de citer M. Claude Bernard 
qui admet une sensibilite inconsciente en elle-m6me, des 
sensations inconscientes, et chose plus strange encore, une 
intelligence inconsciente. Le savant physiologiste confond la 
sensibility avec rirritabilit6 et ne saisit Tintelligence que par 
soft c6te ext^rieur, mecanique ou objectif ; il voit de Tintel- 
ligence partout ou se trouve une adaptation organique de 
certains faits combines en vue de certains resultats, et peu 
lui importe que ce systeme de faits, ce m^canisme, ait ou 
n'ait pas en lui-m6me la conscience de ses fonctions. « Le 
centre nerveux ou T^l^ment central, dit M. Claude Bernard, 
est une cellule nerveuse dans laquelle Taction sensitive se 
transforme en action motrice Dans le cas de sensibilite 
inconsciente^ cette transformation a lieu directement comme 
si la sensibilite se r6fl6chissait en motricit6. G'est pourquoi 
on a appel6 ces sortes de mouvements involontaires et 
n6cessaires des mouvements reflexes. Dans le cas de sensi- 
bilitd conscientCy 11 existe entre la sensation et le ph6no- 
mene moteur volontaire d'autres ph6nom^nes nerveux 
d'ordre sup6rieur qui ont leurs conditions de manifestation 
dans des 616ments contraires speciaux... Les centres ner- 
veux 616mentaires conscients n' existent que dans le cerveau; 
dans toutes les autres parties du corps, ces centres nous 
paraissent inconscients... Ce qui k premiere vue parait im- 
possible, c'estde comprendre comment la sensibility, d'abord 
inconsciente, peut devenir ensuite consciente... La sensibi- 
lity inconsciente, la sensibilite consciente et I'intelligence 
sont des facult6s que la matiere n'engendre pas, mais qu'elle 
ne fait que manifester. C'est pourquoi ces facult6s se d6ve- 
loppent et apparaissent par une Evolution ou une sorte 
d'epanouissement naturel, k mesure que les propri6t6s his- 
tologiques n6cessaires k leur manifestation apparaissent ^ » 

La difficult^ avou6e par M. Claude Bernard d'expliquer 

1. Rapport stir le progres de la physiologie generale en France, 



106 l'inconscience ou anesthesie 

cette manifestation d'une faculty nouvelle est, k nos yeur, un 
argument, entre beaucoup d'autres, pour faire pref6rer ia 
doctrine de Tinconscience relative h celle de rinconscience 
absolue. Une faculty qui se manifesto est une force; et, 
comme rien ne se fait de rien, une force nouvelle ne peut 
Mre que la transformation d'autres forces; or, il n'a jamais 
6t^ constats que dans le cas ou Ton suppose radjonction de 
la conscience h i'intelligence ou k la sensibility, il y ait une 
force qui disparaisse pour produire un certain quantum de 
conscience. La conscience n'a point selon nous, d'^quivalent 
m^canique ou thermodynamique, parce qu'elle n'est pas 
une faculty sp6ciale ou un ph^nomfene particulier; elle est 
le fond de tons les ph^nomtoes; c'est le mouvement lui- 
mftme sous sa force subjective, et la mati^r^ n'est que I'appa- 
rence ext^rieure sous laquelle une conscience se pr^sente 
objectivement h d*autres consciences. 

Parmi les physiologistes qui consid^rent au contraire 
rinconscience comme purement relative, et dont ropinioa 
se confond k peu pres avec la n6lre, nous citerons Gerdy 
qui, dans sa Physiologie philosophique des sensations^ 
a tr^-nettement distingu6 entre le fait de conscience pur, 
ou sensation en g6n6ral, et le fait de conscience du moi 
qu'il designe sous le nom de perception (I'emploi de ee mot 
est regrettable, car il ne convient qu'k une certaine espece 
de ph^nomene du moi ; celui d'aperception serait d^jk pr6- 
f6rable). De cette distinction d6coulent deux especes de sen- 
sation : celles qui ne sont pas apergues ou n'arriveat pas 
jusqu'au moi et celles qui sont apercues ; mais pour les pre- 
mieres comme pour les autres, Gerdy revendique hautement 
tons les attributs de la conscience. II se fonde principals 
ment sur certains phenom^nes d'anesth^sie : lorsqu'on 
brAle par exemple, le bout des doigts d'un animal vivant, 
d'un lapin, d'un chien, cet animal retire la patte, et Ton dit 
qu'il la retire parce qu'ii a senti la chaleui*. Or 11 sufQt de 
lier et de comprimer les troncs nerveux ou seulement les 
nerfs qui se distribuent k I'un des doigts pour que Tammal 
reste immobile pendant qu'on lui brule ce doigt profond6- 
ment. D6s que Ton cesse la compression, Tanimal retire la 



l'inconscience dans l'organisme 107 

patte en criant et donne des t^moignages d'une vive douleur. 
Est-il possible d'admettre que dans le cas de la compres- 
sion il ne se passe pas dans la patte les m^mes phenomenes 
que lorsque Fanimal n'est pas lie. Quand on brule avant la 
compression, la patte eprouverait de la douleur ; quand cwk 
cesse la compression, elle en eprouverait encore ; mais quaikl 
on brule sans compression, elle n'en Eprouverait point t S'il 
fut jamais permis de conclure de ce qu'on voit k ce que Ton 
ne voit pas, n'est-il pas evident que, dans les trois cas, le 
m6me ph6nomene d' excitation locale et de sensation s'est 
passe dans la patte, et que le second cas ne differe des deux 
autres que parce que la transmission sensoriale a et6 mo- 
mentan6ment intercept^e ? De ce que la transmission sen- 
soriale a 6te interceptee et que la perception n'a pu s'ac- 
cjmplir, conclure que la sensation n'a pas eu lieu et que la 
sensibilit6 est abolie, ce serait declarer que la sensibility et 
les sensations dependent de la transmission et de la percep- 
tion sensoriales qui suivent la sensation et que la cause est 
Teffet de ses effefcs. 

Gerdy rapporte encore aux ph6nom6nes non perQus, bien 
que conscients en soi, Texcitation qui cause la contraction 
des fibres musculaires des intestins, du coeur, des muscles 
d'un membre que Ton vient d'amputer, enfin des muscles 
d'un animal qui vient de mourir. « Ne se passe-t-il pas, dit4l 
encore, un ph^nom^ne de sensation inapergue chez Tecri- 
vain qui, vivement occupe par un travail de composition, ne 
s'apergoit du froid qui le glace que lorsque ses doigts en- 
gourdis ne peuvent plus tenir la plume. » Enfin quand les 
pathologistes, en enum^rant les symptdmes de Tapoplexie 
ou de la compression brusque de la moelle epini^re, parlent 
de la paralysie de la sensibility, il ne faudrait pas prendre 
ces expressions au pied de la lettre. Ces expressions ne sont 
permises que pour la commodity du langage; car elles ne 
peuvent etre justifi6es aux yeux de la raison. En r^aiitE, il 
y a seulement paralysie de la faculte de percevoir ou de la 
faculte de transmission des sensations k travers la moelle. 

Certains m^taphysiciens vont plus loin encore. Ed. de 
Hartmann, qui a donne kson systemelenomdeP/iiJosop/iie 



108 L'INCONSCIENCE OU ANESTHtSIE 

de VInconscient \ attribue la sensibility et la conscience 
non-seulement au cerveau et aux autres centres nerveux, 
inais aux moindres 616merits des corps organises, aux v^ge- 
taux, aux moindres molecules des corps inorganiques et 
jusqu'aux simples atomes. Hartmann reproche au Christia- 
nisme et au Judaisme, dont les traditions gouvement encore 
les id^es modernes, d'avoir creus6 un abime entre Tesprit et 
les sens, et d'avoir eu de la repugnance h admettre la fra- 
ternity des hommes avec les animaux, k plus forte raison 
avec les plantes et avec le reste de la nature : c'est centre 
ces tendances que Hartmann, au nom du Pantheisme, a 
essay6 de r6agir. Mais on retrouverait des id6es analogues 
chez plus d'un auteur frangais, et notamment chez ceux de 
r^cole sensualiste. « Chacun de nous, ditDestutt de Tracy', 
ne connait la sensibility par experience qu'en lui-m^me. II 
la reconnait dans ses semblables h des signes non Equivo- 
ques, mais sans jamais pouvoir s'assurer au juste du degr6 
de son intensity dans chacun d'eux : 11 faudrait qu'il pM 
sentir par les organes d'un autre. Elle se montre h nous 
plus OU moins clairement dans les difierentes esp^ces d'ani- 
maux, k proportion qu'ils ont plus ou moins de moyens de 
Texprimer. Elle ne se manifesto pas de m^me dans les v^6- 
taux ; mais aucun de nous ne pourrait afQrmer qu'elle n'y 
existe pas, ni m^me dans les min^raux ; personne ne peut 
6tre certain qu'une plante n'6prouve pas une vraie douleur 
quand la nourriture lui manque ou quand on r^branche ; ni 
que les p'articules d'un acide, que nous voyons toujours dis- 
pos6es k s'unir k celles d'un alcali, n'^prouvent pas un sen- 
timent agr^able dans cette combinaison. Je ne veux point 
par cette observation vous induire k supposer la sensibility 
partout oil elle ne parait pas ; car en bonne philosophie, il 
ne faut jamais rien supposer ; mais je sais que nous sommes 
dans une ignorance complete k cet 6gard. » 

Nous retrouvons cette mani^re de considSrer lemonde 
parjEaitement expos6e dans un int6ressant opuscule sur 

1. Voyez notre exposition du systdme de Ilarimann, dans la Betfue 
Bcientifiquey 7 septembre et 28 d6cembre 1872, 

2. £lement8 dCideologie^ I^e part.^ eh. ii. 



LA CONSCIENCE DANS LE MONDE INORGANIQUE 109 

Andre Dumont et la philosophie de la nature, par le 
docteur Ch. Horion ^ : « La conscience, qu'on dit exclusive 
k rhomme, et qui n'est que la faculte de r^agir, done de 
sentir, cette conscience, qui appartient dejSi k Tatome pri- 
mitif, k la monade philosophique, ou elle est k T^tat le plus 
simple, reste plus ou moins obscure et 6parpillee dans les 
min^raux et les vegetaux, ou du moins n'y presente pas 
d'appareil special pour repr6senter Tensemble complexe 
qu'elle constitue. Au contraire, dans les animaux, les con- 
sciences individuelles des 616ments anatomiques mises en 
jeu sont en quelquesorte concentrees et relives les unes aux 
autres k I'aide d'un appareil special, le syst^me nerveux, 
qui constitue le r^seau t^legraphique des animaux en g6- 
n^ral et de Thomme en particulier. Get appareil, par les 
connexions qui s'6tablissent entre ses diverses parties, d'oii 
r^sultent leur solidarit6 et Tunit^ du systeme, va se perfec- 
tionnant k mesure qu'on s'eleve dans la s6rie, et chez 
I'homme I'organe recepteur interne arrive k un degr6 tel 
que ces differentes dep^ches transmises par les differents 
sens ou filets nerveux sensitifs, viennent se rencontrer, se 
concentrer dans des cellules ou chambres nerveuses cen- 
trales, ou elles se combinent, se superposent ou se neutra- 
lisent suivant leurs caracteres, leurs intensit^s, leurs angles 
d'incidences, etc., ainsi que suivant les dispositions des cel- 
lules nerveuses qui les regoivent, cellules d'ou sortira, par 
reflexion, la r^sultante, le jugement transform^ en impul- 
sion r^actionnelle ou volition, qui, par les fibres nerveuses 
motrices, se transmettra aux fibres musculaires et viendra 
manifester, par un mouvement ext^rieur, le travail interne 
produit dans Torgane c6r6bral. C'est parce que le cerveau 
humain concentre le mieux toutes les impressions intrins6- 
ques et extrinseques du corps, que la conscience humaine 
est la forme la plus 61ev6e de la conscience de Tunivers. 
C'est un microcosme ou petit monde, qui represente fid^le- 
ment, mais r^duit, le macrocosme ou grand monde. » 
Si Ton ne consulte que le sens commun, ou Topinion vul- 

1. Bruxelles et Paris, 1866. 



IIU l'inconscience ou anestii^sie 

gaire, les fails ext^rieurs sont semblubles aux fails donlnom 
avons conscience en nous-m6mes : la chaleur, la couleur, 
le son, la r6sistance, I'odeur, la saveur, seraient dans les 
corps comme ils sonl en nous, et ces ph6nom6nes ne fe- 
raienl que se transmetlre du monde exlerieur h noire con- 
science, suivanl les conditions de la perception. Mais les 
philosophes ne sonl pas g6n6ralemenl de cet avis. Depuis 
Descartes surtout, ils r6p6tent que les fails hors de nous 
n'ont rien de cornmun avec les sensations qui leur corres- 
pondenl en nous; qu'ils ont seulement la propri6l6 d'dveiller 
ces sensations, et que rien ne nous autorise k consid^rer 
les causes des sensations comme de mi^me nature que les 
sensations elles-mfimes. Des fails exicirieurs, disent-iis, nous 
ne pouvons afflrmer que Texistence ou le mouvement, la 
Vitesse ou la direction de leur transmission d'un lieu k un 
autre ou d'un objel h un autre; nous ne pouvons rien savoir 
de leurs qualil6s intimes. 

La physiologie conlemporaine m6ne cependant k de tout 
autres conclusions. II est d6montr6 aujourd'hui que les 
sensations ne sont, en derni6re analyse, que des mouve- 
ments du cerveau ; que , dans les fails dont nous avons 
conscience, la sensation et le mouvemenl sonl un seul et 
m6me ph6nom6ne se pr6senlanl k nous sous des points de 
vue diCf^rents, la sensation 6tant le fail vu du dedans, et le 
mouvement le m6me fait vu du dehors ; ce seruit, en un 
mot, les deux faces d'un seul el m6me fail. Nous accep- 
tons toules ces conclusions. Mais si les fails inl^rieurs 
ont deux faces, la sensation el le mouvemenl, nous ne com- 
prenons pas pourquoi les fails ext6rieurs n'auraient qu'une 
seule face, le mouvemenl, el n'auraient point de face sub- 
jective. Sans doute, nous ne pouvons pas sentir les sensa- 
tions qui sont hors de nous et en discontinuit6 avec la con- 
science; mais rien ne prouve qu'elles ne soient pas des 
sensations en elles-m6mes. Nous dirons done aux partisans 
de I'inconscience absolue : — Puisque vous avez si bien 
r6ussi k montrer qu'en grossissanl les fails, en les tradui- 
sant, en les interprdtant par leurs impressions sur des sens 
diir6rents, on reconnait c^ue toule sensation n'esl que Tequi- 



SENSIBILITY UNIVERSELLE lit 

valent d'un mouvement, — que Fid^e d'une sensation et 
I'id^e d'un mouvement mol^culaire des centres nerveux 
correspondent au m^me ph^nomene entrant en nous par 
des voies difF6rentes, — pourquoi n'admettez-vous pas que 
d'autres mouvements dont nous n'avons I'id^e qu'en les sup- 
posant correspondants Si des conceptions actuelles de per- 
ceptions possibles, pourquoi n'admettez-vous pas que ces 
autres mouvements soient aussi en eux-m^mes des sensa- 
tions? Ces faits ne peuvent parler, ils n'ont pas d'instruments 
d*expression et de langage comme les 6tres organises, et 
ils ne peuvent nous dire qu'ils sentent ; mais cependant, ils 
sont compl6tement semblables h ces autres faits qui, 6tant 
des parties d'un centre nerveux, nous apparaissent comme 
des sensations. Est-ce que vous faites d6pendre exclusivement 
la faculte de sentir de Torganisation? Mais I'organisation ne 
fait que combiner des mat^riaux, elle ne cr^e rien ; le sys- 
t^me nerveux n'est qu'un appareil conducteur et centralisa- 
teur ; il pent grouper des mouvements et des sensations de 
maniere h en construire une intelligence, mais il ne pent 
cr6er ni des sensations ni des mouvements. Du moment oil 
rintelligence n'est qu^un groupe et une s6rie de sensations 
el6mentaires r6agissant les unes sur les autres, pourquoi 
repousser rid6e de sensations 616mentaires sans organisa- 
tion hors de nous, s'organisant en nous en conscience intel- 
Hgente. L'existence inconnue doit 6tre, jusqu'k preuve du 
contraire, suppos6e analogue h l'existence connue. Comme 
nous ne connaissons que des faits de conscience, nous de- 
vons admettre que I'univers entier, m^me dans ce que nous 
n'en pouvons connaltre, consiste 6galement en faits de 
conscience. 

II serait contraire au principe de la conservation de la 
force d'admettre que la sensation soit une force suppl^men- 
taire venant s'ajouter au mouvement dans certaines circon- 
stances et le quittant dans d'autres. D'oti viendrait-elle 
quand elle apparaltrait? Oil irait-elle quand elle cesserait 
d'etre ? Or, si la sensation n'est pas une force venant s'a- 
jouter au mouvement, si elle n'est qu'une fece du mouve- 
ment, 11 est logique d'induire que les mouvements dea 



112 L'INCONSCIENCE OU ANESTHfeSlE 

objets extfirieurs semblables k ceux que nous sentons en 
nous, sont en eux-m6mes des sensations analogues aux 

n6tre8. 

On ne pent pas davantage faire d6pendre la faculty de 
sentir d'une esp^ce particuli^re de corps en mouvement, 
car la chimie nous apprend qu'il n'entre dans la composition 
des 6tres vivants absolument aucune substance que Ton ne 
retrouve dans la nature inanim6e. II n'y a point de mati^re 
organique particuli^re. Les differences qui existent entre les 
6tres organiques et le monde inorganique ne peuvent done 
avoir leur fondement dans la nature diff^rente des substan- 
ces qui les composent, mais seulement dans les proc^d^s 
suivant lesquels ces substances entrent en composition. 

Nous n'irons pas cependant jusqu'Si identifier Texistence 
avec la conscience. Car nous sommes oblige d'admetttre 
aussi Texistence de Tinconscience absolue. L'inconscience 
est, selon nous, dans le sens subjectif, ce qui correspond au 
vide dans le sens objectif. Si le vide et Tinconscience n'exis- 
taient point, I'univers formerait, dans sa manifestation, un 
immense tout sans aucune esp^ce de discontinuity, sans 
possibility de changement ni de mouvement dans les ph6- 
nom^nes; aucune conscience particuli^re ne pourrait 6tre 
separ6e d'autres consciences, et le moi humain, pris dans 
n'importe quelle individualite, serait Tunivers tout entier. 
On retomberait ainsi dans les inconv6nients des id^alistes 
allemands, qui confondentle moi avec Dieu et Tabsolu. 

L'inconscient existe et nous connaissons son existence; 
nous n'en avons pas directement conscience, parce qu'il est 
impossible d'avoir conscience de Tinconscient; mais son exis- 
tence est impliqu6e par la limitation des consciences indivi- 
duelles, limitation qui ne serait pas possible sans un principe 
de discontinuity inconsciente; si les consciences particu- 
li^res n'6taient pas s6par6es par de Texistence inconsciente, 
elles ne formeraient qu'une conscience unique. Nous recon- 
naissons deux esp^ces d'existences, I'une consciente, I'autre 
inconsciente. La premiere est mati^re dans le sens objectif, 
sensation dans le sens subjectif; la seconde est le vide ou la 
negation de la force. La premiere est la ph6nom6nalit6 posi- 



l'inconscience et le vide 113 

tive de T^tre absolu; la seconde, sa phenomenalit6 negative. 
Nous repoussons done cette Ih^orie des disciples de Kant^ 
d'apr^s laquelle la conscience, avec tons ses modes de sen- 
sation, serait une et indivisible; de m^me que I'univers, 
avec toutes ses qualit^s, serait egalement un et indivisible. 

Nous ne soutiendrons pas que les qualit^s du corps soient 
en elles-m6mes des sensations rigoureusement pareilles h 
celles que leur perception nous donne ; car les mouvements 
ext^rieurs en se communiquant h notre systeme nerveux 
doivent etre modifies par les mouvements de Torganisme 
et deviennent probablement d'autres mouvements ; il nous 
suffit qu'on reconnaisse une analogie entre les pheno- 
menes dont nous avons conscience et ceux que nous ne fai- 
sons que percevoir. Nous croyons, en somme, que la doc- 
trine des sensations 616mentaires et de Tequivalence des 
forces conduit n6cessairement h envisager Tunivers comme 
un ensemble de sensations, et le moi comme un groupe 
particulier de mouvements et de sensations venant du de- 
hors, s'organisant en nous, se modifiant les uns les autres 
et, en dernier lieu, restitu6s au dehors. Les qualites des 
corps seraient hors de nous analogues, sinon semblables k 
ce qu'elles sont en nous ; le monde serait h peu pr^s tel qu'il 
parait etre au vulgaire; le sens commun aurait raison contre 
la philosophie, et ce ne serait point la premiere fois. 

La conscience du plaisir et de la douleur suit n^cessai- 
rement la conscience des sensations. Si la conscience est 
partout ou il y a force, m^me dans le monde inorganique, 
nous devrons admettre Egalement que le plaisir et la douleur 
existent dans toute la nature et accompagnent tons les faits. 

Les sentiments individuels de plaisir ou de peine sont d6- 
termin6s, de m^me que les groupes et series de sensations, 
par la continuity et la discontinuity des forces 61ementaires. 
II pent done y avoir, m6me dans un seul organisme, une 
multitude de centres inconscients les uns aux autres, dont 
les plaisirs et les souffrances peuvent rester compl6tement 
ignores du centre intelligent et c6r6bral, qui s'appelle le 
moi. Quant aux modes de plaisir et de peine qui sont sentis 
par le moi, leur intensite depend n6cessairement de la per* 

OUMONT, 8 



114 l'inconscience ou anesth£sie 

fection de la communication nerveuse entre le syst^me c6re- 
bro-spinal et les cellules 16s6es ou excit^es. Si les relations 
sont intimes, la diminution ou raugmentation de force qui 
engendrent les sentiments, sont vivement senties par le cen- 
tre conscient; si, au contraire, ces relations n'existent qu'k 
un faible degr6, le sentiment, bien que tr^s-aigu peut-^tre 
dans la cellule consid6r6e en elle-m^me, n'arrive que vague 
et coiifus au cerveau. C'est pour cette raison que la nioindre 
alteration de certains organes Si regard desquels la com- 
munication nerveuse est organis6e d'une fagon merveil- 
leuse, comme Toeil ou Touie, nous fait plus souffrir qu'une 
grande plaie des parties charnues du corps ; une 6pine en- 
fonc6e sous Tongle, la plus l^gere piqilre des nerfe du bras, 
nous causent des douleurs atroces. 

Les physiologistes donnent le nom d'anesth^sie h I'incons- 
cience relative. Une des plus grandes sources de complica- 
tion pour la th^orie du plaisir et de la peine se trouve dans 
les variations incessantes des limites du champ de la cons- 
cience centrale. Les directions de Tattention suffisent dejk 
pour amener un changement de ces limites; il arrive par 
exemple que des soldats, dans la chaleur d'une bataille, ne 
s'aperQoivent pas de leurs blessures. Toute interruption ac- 
cidentelle de continuite dans le syst^me nerveux qui sert it 
centraliser les sensations dans le cerveau, nous emp^che de 
sentir ce qui se passe dans certains organes, et nous igno- 
rons leurs plaisirs et leurs douleurs. Cette interruption peut 
r6sulter d'une lesion, d'une compression, d'une suppression 
de I'apport du sang dans certaines parties, d'une aglobulie 
considerable, d'une diminution de I'oxyg^ne, comme dans 
I'asphyxie. Le froid parait affaiblir la sensibility soit en em- 
p^chant le cours du sang dans les parties refroidies, soit en 
entravant la mobilite des cellules nerveuses ; la grande cha- 
leur produit le m^me effet en les ecartant d'une mani^e 
excessive. L'anesth^sie produite par des substances comme 
le chloroforme, I'^ther, I'alcool, le plomb, parait avoir pour 
cause une alteration du sang qui, soit en emp^chant la repa- 
ration des cellules nerveuses, soit en les isolant, fait obs- 
tacle h leur fonctionnement. 



INCONSCIENCE DU PLAISIR ET DE LA DOULEUR 115 

L'anesthesie ne supprime-pas, selon nons^ )es souffrances, 
mais elle les oblige k rester purement 616mentaires, mole- 
culaires, cellulaires; elle ne permet pas aux. sentiments 
de se confondre en un etat general, et les laisse divis6s 
en une multitude d'aflfectians locales dont le moi n'est pas 
informe. Dans des cas contraires, ou le systeme nerveux 
se trouve exceptionnellement surexcite, le moi prend con- 
science d'une maniere plus ou moins vague, plus ou moins 
confuse, des modifications de sensibilite qui s'effectuent 
dans certains centres nerveux secondaires avec lesquels 
11 ne se trouve pas d'ordinaire en communication suf^ 
sante. 

L'anesth^sie pent etre g6n6rale ou n'afifecter que certaines 
parties du corps. Elle pent ne s'etendre qu'^ un ou plusieurs 
sens et laisser les autres compl6tement intacts. II y a par 
exemple des cas ou nous cessons de sentir la douleur pro- 
preraent dite, c'est-k-dire la douleur des lesions, des piqO- 
res, des dechirements, des brillures, etc., tandis que nous 
<5onservons la sensibility tactile ; les m6decins d6signent cet 
dftat sous le nom d'analgesie. La faculty de sentir la peine 
en general n'est cependant pas supprim6e; car I'analg^sie 
s'accompagne souvent d'une hyperesth^sie de la peau, dans 
laquelle le moindre attouchement suffit pour faire souffrir le 
malade ; il n'y a done interruption que pour le sentiment des 
lesions. On a surtout observ6 I'analg^sie dans les cas d*hys- 
t6rie (Observations de M. Beau) et Tintoxication saturnine 
(observations de M. Manouvrier ^). 

D'autres fois, c'est le contraire qui se produit. Nous con- 
tinuons h sentir la douleur, mais il y a anesth^sie de la 
peau. Dans des cas d'h6mipl6gie, des malades se plaignent 
quand on les pique, quand on les pince, quand on les briile, 
sans cependant avoir conscience ni du contact, ni de la tem- 
perature 2. Dans d'autres cas,, des lesions douloureuses, des 
phl^mons, des tumours, des dechirements, interrompent 

la continuity nerveuse, et, tout en nous faisant souffrir, nous 

■ 

1. De r Intoxication saturnine, 1874 

% G. Gu^rin, Des differents modes de sensibilite de la peau et de 

leur paralysiCt 1872. 



116 l'inconscience ou anesth^sie 

rendent insensibles aux impressions des sens. C'est ce qu'on 
appelle anesth^sie douloureuse. 

Ld limitation du champ de la conscience par la disconti- 
nuity des cellules nerveuses, explique comment nous pou- 
vons ressentir indirectement Teffet de certaines peines ou de 
certains plaisirs, sans en connaltre les objets ou les causes. 
Un centre nerveux, autre que le cerveau, pent 6prouver une 
modification agr^able ou d6sagr6able qui reste inconnue au 
Moi proprement dit; mais il pent se faire que cette modifica- 
tion exerce de I'influence sur d'autres fonctions, par exemple 
surcelles de circulation ; le sang va arriver plus abondantou 
plus rare au cerveau, et il en r^sultera pour ce dernier une im- 
pression de bien-6tre ou de malaise, dont la cause premiere lui 
6chappe. C'est ainsi que nous nous trouvons souvent disposes 
kla gaiety ou h la tristesse sans pouvoir en rendre raison. 

De ce que les deux proc6d6s inverses de la causality 
se supposent r6ciproquement, de ce qu'il ne peut y avoir 
composition que de forces ant^rieurement s6par6es, et sepa- 
ration que de forces ant6rieurement r^unies, et enfin de ce 
qu'il existe 6ternellement, dans I'ensemble de Tunivers, la 
m^me quantity de force, de mouvement, de ph6nom6nalit6, 
il s'ensuit que le plaisir et la douleur doivent exister en 
quantit6 rigoureusement 6quivalente et 6ternellement im- 
muable au sein de Tabsolu. Cette conclusion aboutit k une 
philosophie 6galement 61oign6e de Toptimisme qui professe 
que dans le monde le bien Temporte sur le mal, et du pessi- 
misme des Bouddhistes et de I'^cole de Schopenhauer, 
d'aprds lequel le mal serait en exc^s sur le bien; elie ne 
permet de concevoir que des progr^s relatifs, d'un monde 
au detriment d'un autre, d'une esp^ce au detriment des 
autres ; le progr^s de Thumanite n'est par exemple qu'un 
empietement et un triomphe d'une race sup6rieure sur d'au- 
tres races et en m6me temps sur les autres 6tres orgariiques 
ou inorganiques; nous avons d6fmi la civilisation une accu- 
mulation de forces dans ou pour Thumanite au detriment 
du reste de la nature ^ En vertu de la lutte pour la vie, notre 

1. Bevue scietitifique, 22 juin 1872. 



IMMUABILIT6 DU PLAISIR ET DE LA DOULEUR 117 

esp^ce se civilisera le plus qu'elle pourra, et durera aussi 
longtemps qu'il lui sera possible de s'adapter aux conditions 
d'existence de notre planete. La complication de ses orga- 
nismes individuels ou sociaux Texpose ^videmment k beau- 
coup de souffrances ; mais nous pensons, malgre Topinion 
des Schopenhauer et des Hartmann, qu'elle est en m6me 
temps capable d'une somme de jouissances beaucoup plus 
considerable encore, et cette difference en favour du plaisir 
ou du bien resulte, selon nous, de sa sup6riorit6 sur les 
autres esp^ces, de son triomphe et de sa preponderance sur 
tons les autres 6tres qu'elle exploite k son profit. 



DEUXIEME PARTIE 

STNTHteE PARTICnuftBB 



CHAPITRE PREMIER 

CLASSIFICATION DES l^MOTIONS 

On n'apas, jusqu'k present, entrepris sur une base v6rita- 
blement philosophique la distinction des diff^rentes esp^ces^ 
de plaisirs et de douleurs. Le rooraliste anglais Paley pro- 
fessait sur ce point une opinion qui, si elle 6tait vraie, ten- 
drait k excluretoute classification; 11 soutenait qu'il n'ya 
entre les plaisirs et les peines que des differences de dur6e 
et d'intensit6. II • n'admettait point surtout qu'il y ett des 
plaisirs plus nobles les uns que les autres . Dans ses 
Elements de philosophie morale et polilique, il affecte 
d'6carter ce qu'il appelle les declamations vulgaires sur la 
dignite et la capacity de notre nature, sur la pr^tendue su- 
p6norit6 de la partie rationnelle relativement k la partie 
animale de notre constitution, et par consequent sur celle 
des plaisirs de Vkme relativement aux jouissances du corps; 
il n'admet point qu'on oppose Teievation, le raffinement, la 
deiicatesse des premiers k la bassesse, la grbssi^rete et la 
sensualite des autres. Paley etait cepeadant nn theologian, 
un ardent defenseur de la doctrine des causes finales; mais 
y etait persuade que la sagesse et la toute-puissance divines 



120 CLASSIFICATION DES EMOTIONS 

se manifestent ^galement dans tous les fails conformes k 
rutilit6 g6n6rale, de quelque ordre qu'ils soient, corporels 
ou spirituels. Pour prouver qu'il n'y a r6ellement entre les 
plaisirs que des differences de degr^, il se fondait sur ce 
qu'on observe les m6mes apparences de contentement ou de 
bonheur chez des hommes des temperaments les plus con- 
traires, dou6s des gotits les plus opposes, se livrant aux pro- 
fessions les plus diverses. Un m6me plaisir correspondrait 
done h des 6tats tout h fait diff^rents. On aurait plus ou 
moins de plaisir, plus ou moins de douleur; mais il n'y 
aurait point plusieurs esp^ces de plaisir ou de douleur. Les 
differences tiendraient uniquement k la diversite des sensa- 
tions, des faits de conscience, des fonctions, des modes 
d'activite que le plaisir ou la douleur accompagneraient. La 
distinction d'un plaisir de Todorat et d'un plaisir de Touie 
reposerait uniquement sur la difference des perceptions des 
organes olfactifs et auditifs; mais dans les deux cas le plaisir 
pourrait etre le meme, c'est-^-dire, d'apr^s le langage de 
notre theorie, resulter d'une meme quantite d'excitation 
communiquee k Torganisme par deux voies differentes. 

La plupart des essais de classification qui ont ete proposes 
jusqu'Si ce jour sembleraient confirmer indirectement les 
idees de Paley, car ce ne sont point, k proprement parler, 
des classifications de differentes especes de douleurs et de 
plaisirs. Ce que Ton a veritablement classe, ce sont les phe- 
nomenes que la douleur ou le plaisir accompagnent ; en 
d'autres termes, on a simplement reproduit les classifications 
ordinaires des faits psychologiques. Kant et sir William 
Hamilton distinguent, par exemple, les 'plaisirs et les dou- 
leurs des sens, les plaisirs et les douleurs de Fintelligence, 
et enfln les plaisirs et les douleurs des facultes conatives de 
desir et de volonte ; cela revient k dire que le plaisir peut 
accompagner indifferemment Texercice des sens, de Fintel- 
ligence ou de la volonte. Un philosophe italien, M. Paul 
Mantegazza, qui a ecrit sous le titre de Fisiologia del' 
Piacere un livre dont la sixieme editiop est sous presse, et 
qui est surtout remarquable au point de vue de la descrip- 
iioD, s'est aussi contente d'examiner successivement les 



PALEY, BAIN 121 

differents sens, les facult^s intellectuelles, les passions et 
emotions du coeur, et de montrer dans quelles circonstances 
tous ces faits deviennent des sources de plaisir. 

La plupart des auteurs qui ont manifesto I'intention de 
faire quelque chose de plus,de distinguer v6ritablement des 
espfeces de douleur ou de plaisir, ont malheureusement con- 
fondu ces phenomenes avec des emotions morales, avec des 
passions, avec les d6sirs, avec des modifications de Tamour 
ou de la haine, phenomenes qui sont cependant d'un ordre 
tout different et s'accompagnent seulement de plaisir ou de 
peine dans les cas analogues k ceux ou les fonctions des 
sens et de Tintelligence s'en accompagnent egalement. Dans 
lies ceuvres de Descartes et de Spinoza, T^tude du plaisir et 
de la peine n'est point s^par^e de celle des d6sirs et des 
passions. Elle ne Test pas davantage dans des livres comme 
le Traite de Vusage des passions de Senault, ou le Traite 
des facultes de Vame d'Ad. Gamier, ou encore le Manuel 
de physiologie de J. Miiller. Bain lui-m^me, qui a pousse 
fort loin T^tude des sentiments, et k qui cette partie de la 
philosophic est redevable de plus d*un progres, a rapport6 
au plaisir et k la peine des Amotions qui, selon nous, ne sont 
que des modes de d6sir : telles sont les affections tendres, 
les sentiments de bienveillance, Tinstinct maternel, Tamour, 
la haine, la colore, etc. Sous le nom d'6motions,Bain ram^ne 
les esp^ces de plaisir et de douleur, k un certain nombre de 
groupes : Amotions de terreur, Amotions tendres, Amotions 
du moi, Amotions de pouvoir, Amotion irascible, Amotions 
d^action, 6motions intellectuelles, Amotions sympathiques, 
Amotion id6ale, Amotions esth6tiques, Amotions morales. II 
ne nous est pas possible de d6m61er sur quel principe repose 
uiie telle division, qui offre moins le caract^re d'une classi- 
fication r^guli^re que ceux d'une Enumeration arbitraire et 
accidentelle. 

Dans la science du plaisir et de la douleur, nous ne nous 
trouvons plus, comme dans les autres sciences, en presence 
d'organes ou de fonctions s6par6s, car le plaisir est de tous 
les organes et de toutes les fonctions, comme aussi la dou- 
leur : aussi pensons-nous que reproduire dans cette sciexvce. 



122 CLASSIFICATION DES 1&M0TI0NS 

la classification des facult^s de perception, d'intelligence et 
de volenti, c'est se livrer h una redondance psychologique 
qui n'offre pas, sans doute, de bien graves inconv^nients, 
mais jette en tout cas fort peu de lumi^re sur I'analyse. 
Cependant nous croyons, d'un autre c6t6, que les faits de 
cette science doivent 6tre pr6sent6s dans un certain ordre, 
group^s et d6duits suivant certains principes, que Ton peut, 
en un mot, malgr6 ce qu'il y a de vrai dans Topinion de 
Paley, trouver une base de classification en dehors des dif- 
ferences d'intensit6 ou de dur6e des Amotions. Cette base 
nous est fournie par notre definition m6me du plaisir et de 
la douleur. Si le plaisir n'est que Faugmentation de la force 
dans Tensemble de rindividualit^ consciente, n'avons-nous 
pas h distinguer les diff^rentes esp^ces d'augmentation de 
force, c'est-Srdire les proc^d^s suivant lesquels cette aug- 
mentation peut se produire dans Porganisme ? Si la peine 
est au contraire une diminution de force, cette diminution 
ne peut-elle pas s'accomplir de diff^rentes maniferes, abstrac- 
tion faite de Torgane ou de la fonction qui en sont le si6ge 
ou I'expression? La peine ne r6sultera-t-elle pas tant6t 
d'une insufQsance d'excitation, tant6t dune excitation trop 
grande qui va jusqu'k la d^sagr^gation des elements organi- 
ques, tant5t d'une trop grande d^pense d'^nergie, tant6t 
d'une suppression, tant6t d'un obstacle ? L'excitation qui 
produit le plaisir ne peut-elle pas provenir, soit de Taction 
des objets ext^rieurs sur nous, soit de la nutrition, soit des 
fonctions de Porganisme qui s'accomplissent hors du domaine 
de la conscience ? La quantity de force regue n'est-elle pas 
tant6t conserv6e par I'individu et transform6e en travail 
int^rieur, tant6t restitute au dehors sous forme de produc- 
tion, d'acte volontaire, d'^nergie locomotrice, de cha- 
leur, etc. ? En d'autres termes, de quelles mani^res la force 
p6ntoe-t-elle en nous ? Qu'y devient-elle ? Ne fait-elle que 
traverser la sphere de la conscience? ou bien y s6joume-t- 
elle en y subissant des modifications diverses? Enfln com- 
ment nous quitte-t-elie ? Les dilT^rentes r^ponses k ces 
questions nous indiqueront autant d'esp^ces de plaisirs et 
de douleurs, et ce sera bien 1^ une classification d'on carac- 



M. HERBERT SPENCER 125 

t^re strictement philosophique, puisque le prindpe en sera 
emprunt6 k la nature meme des faits k dasser. 

La diminution d'6nergie d'od resulte la douleur se produft 
en nous d'une maniere positive ou negative : positive, quaad 
elle resulte d'une augmentation de d^pense ou d'ajctivit^; 
negative, quand elle consiste dans une suppression d'exd- 
tation, de reparation ou de reaction vitale. Nous avons par 
consequent h rapporter tout d'abord toutes les douleurs k 
deux grandes classes : 1® celles qui tiennent k ce que nous 
perdons trop de force ; 2° celles qui consistent en ce que 
nous n'en recevons pas assez. Nous subdiviserons ensuite 
chacune de ces classes en un certain nombre d'especes. 

Nous appliquerons ensuite aux plaisirs le m^me principe 
de classification ; nous les diviserons en plaisirs n^gatifs et 
plaisirs positifs, suivant qu'ils resultent d'une diminution de 
d^pense ou d'une augmentation d'excitation. 

Dans la derniere edition de ses Principes de psycho-- 
logie ^, M. Herbert Spencer a aussi distingu6 les douleurs 
positives des douleurs negatives, mais il a pris ces expres- 
sions dans un tout autre sens que nous. II considere, en 
effet, le plaisir comme le sentiment correspondant a une 
activite mod6r6e, tenant le milieu entre I'inaction et I'exc^s 
d'activite ; il donne le nom de douleur negative k I'inaction 
et celui de douleur positive k Tactivit^ excessive. Pour 
nous, au contraire, la douleur n'accompagne que la diminu- 
tion de force ; elle est positive, quand cette diminution tient 
h un exc^s de depense ; negative, quand elle provient d'une 
insuffisance de reparation. De m^me, nous appellerons plai- 
sirs positifs ceux qui resultent d'une augmentation d'exci- 
tation ; plaisirs n6gatifs, ceux qui resultent d'une diminution 
de depense. Notre th6orie nous semble plus philosophique 
que celle de M. Herbert Spencer, car elle a I'avantage de ne 
pas r^unir sous le m^me nom de douleur des faits precis6- 
ment contraires : la negation d'activite et I'exces d'activite. 
II est assez difficile d'admettre que des ph^nom^nes diame- 



1. Traduits en francais par MM. Ribot et Espinas, 1874, t. I"^, p. 12^ 
et suiv. 



124 CLASSTFTCATTON DES ^MOTIONS 

tralement opposes puissent 6veiller dans la conscience un 
seul et m6me sentiment. A ne consid6rer que Tapparence 
des faits, la throne de M. Herbert Spencer peut paraltre 
juste ; mais d6s qu'on pousse I'analyse jusqu'au fond des 
choses et jusqu'aux 616ments des fiaits de conscience, on ne 
peut plus la trouver sufBsante. 



CHAPITRE II 



PEINBS POSITIVES 



§ i. — EFFORT. — FATIGUE 

Nous lisons dans les Tusculanes de Cic^ron (Qusesty 
I. II) que les Grecs n'etablissaient aucune distinction entre 
la douleur et la fatigue, et exprimaient ces deux affections 
par un m6me mot. G'6tait, selon nous, pousser trop loin la 
generalisation du sentiment de fatigue ; il ne nous parait 
pas possible de confondre avec ce sentiment la douleur que 
nous font 6prouver une blessure ou une briilure, une odeur 
ou une saveur desagreables, la mort d'une personne que 
nous aimons, et en general toutes les douleurs qui ne pro- 
viennent pas d'une d6pense considerable d'energie. Mais, 
d'un autre c6t6, il nous paradt convenable de rapporter k la 
fatigue, k Tepuisement et k I'abattement qui en r6sultent, 
toutes les peines qui ont pour origine un effort soit volon- 
taire, soit instinctif, soit conscient, soit inconscient, en un 
mot toutes les peines d'un caractere positif. Peu importe 
que reJQfort ait pour but Taccomplissement d'un travail e.^t.<^- 



126 PEINKS POSITIVES 

rieur ou qu'il aboulisse simplement h la production d'une 
pensi'ie. L'orgaiiismo e'iprouve un malaise plus ou moins 
p6nible dans tous les cas oil il a (H6 d6termin6 k oxyder, 
c'est-ii-dirc a user urui certaine quantity de mat6riaux plus 
rapideriient ([u'ils no p(iuverit 6tre re^par^s suivant le cours 
ordiiiain; de la circulation et de Tassiniilation. La fatigue 
s'accuinule graducillcrnent pendant toute la dur6e de TefTort 
et du travail ; dans un (ilTort tr6s-consid6rable, elle se declare 
d'une niani(';re bruscpie (jui la fait ressernbler h une douleur 
aiguc'i. Kii(». dure jus(iu*au moment ou la reparation com- 
mence li reprendre le dessus sur la d^pense d'iSnergie, et 
Ton coriQoit ([ue chez les individus faibles, an6miques ou 
sournis h des privations, le sentiment d*6puisement dure 
plus lon^temps ([ue chez les individus robustes et k sang 
riche ou dont le regime alimentaire est abondant. 

II ne pent y avoir d6pense excessive ou fatigante d'^nergie 
que dans le cas oil nous rcncontrons une resistance ; dans 
tout travail ext^rieur, il y a toujours un objet h. mettre en 
mouvement d*une mani6re quelconque, et de m6me 11 n'ya 
d'elfort intellectuel qu'Si la condition que nos id6es aient 
besoin, pour se presenter dans la conscience, de triompher 
d'autres id6es (^ui se trouvent inconciliables avec elles; 
d'autres fois il y a it surmonter un obstacle qui emp^che les 
mouvements vitaux et ne leur permet de s'accomplir qu'en 
empruntaut un supplement de force aux approvisionnenoenfB 
de I'organisme ; d'autres fois encore il faut r^sister k des 
desirs par une volont6 sup^rieure en intensity, ou savoir 
contenir un besoin instinctif au moyen d'excitatiooa ner- 
veuses qui ne se produisent qu'au detriment de rensemble 
de iK>s fonctions. Aiusi dans tout effort intellectuel ou oor- 
porel, nous communiquons une certaine quantite de mouve- 
ment, et la perte que nous subissons dans cette lutte contra 
un obstacle doit se mesurer par un supplement d'oxydation 
de nos elements histologiques. Ea d'autres term^s,. la 
depense d'energie par laquelle nous produisons quelque 
chose ou nous rendons maltre d'une resistance^ n'est, en 
derniere analyse, que 1' excitation dans certains organes, an 
prejudice du reste de I'individualite, d'une quantity supple^- 



EFFORT, FATIGUE 127 

raentaire de mouvement vital suffisante pour imprimer k 
I'objet contre lequel nous luttons un deplacement qui per- 
mette soit raccomplissement normal de nos fonctions, soit 
les changements que nous voulons imposer k Tobjet lui- 
meme. Lorsque nous ne faisons que parler, nous mettons 
I'air en mouvement, puisque tout son articul6 n'est qu'un 
mouvement de Fair destine a se communiquer aux nerfe 
auditifs de nos semblables ; or, pour avoir la mesure com- 
plete de ce que nous depensons dans cet acte, il faudrait 
aj outer Si la quantite de mouvement dont les organes vocaux 
auraient ete le siege s'ils avaient fonctionne dans le vide, la 
quantite de mouvement qui se traduit dans I'air par des 
sons ; I'oxydation totale doit etre en proportion de la somme 
de ces deux elements. De meme, Thomme use davantage 
lorsqu'il marche avec un fardeau sur les epaules que lors- 
qu'il marche sans rien porter ; car il a, dans le premier cas, 
independamment de son propre corps, une seconde masse 
h mettre en mouvement. Le travail intellectuel pourrait se 
mesurer de la meme maniere, et ce qui prouve bien que, 
dans Telaboration de la pens6e il y a toujours une depense 
considerable de force, c'est que chez tous les savants, artistes 
ou hommes de lettres dont la sant6 n'est pas alt^ree et qui 
ont le bonheur de ne pas etre plus ou moins dyspeptiques, 
le travail de cabinet excite I'appetit. Les hommes qui pen- 
sent beaucoup tomberaient rapidement dans Tepuisement 
et I'anemie, s'ils n'avaient recours k une nourriiure plus 
forte que celles des travailleurs musculaires. Les vibrations 
des elements des nerfe, et en particulier de la substance 
cer^brale, paraissent beaucoup plus rapides que les mouve- 
ments des tissus des muscles. Un avocat consomme en 
g6n6ral plus de beefeteaks qu'un manoeuvre, et il fatut biea 
que cette nourriture soit employee a quelque chose- JLa 
verification experimentale de cette v6rite a d'ailleurs ^t6 
poussee plus loin, car il a ete prouv6, notamment par les 
curieuses recherches de M. Byasson, que la quantity de 
mat6riaux uses ou de produits oxyd^s 61imines par I'urine 
(uree et acide urique) augmentait en proportion du travail 
intellectuel aussi bien que du travail musculaire, et qu'il 



1-28 PEINES POSITIVES 

6tait presque possible de doser, au moyen de I'analyse chi- 
mique des urines, la quantitd d'efforts k laquelle la pensee 
se serait livr^e dans une journee. 

L'obstacle centre lequel nous avons k lutter se trouve 
quelquelois each 6 dans les profondeurs de Torganisme plus 
loin encore que les iddes ou les instincts. Ce peut ^tre un 
corps etranger introduit dans nos tissus ou un neoplasme 
inflammatoire qui, comprimant les parties environnantes, 
rend plus difficiles la circulation et raccomplissement des 
mouvements. II faut un plus grand effort pour mouvoir un 
muscle enflamm6 qu'un muscle sain ; la d6pense de force 
exig6e peut ^tre assez grande pour se traduire par une dou- 
leur aigue. Gette douleur aigue se combine ordinairement 
avec des douleurs negatives dont nous aurons h parler tout 
k Theure et qui resultent de la tension des tissus, de d6chi- 
rements, de disposition k la desagr^gation. Tout ce qui g^ne 
la circulation engendre un malaise vague, une sorte*d'anxiet6. 
Tout corps etranger introduit dans les voies respiratoires 
am^ne les douleurs de T^tranglement et provoque les efforts 
si fatigants de la toux. Les souffrances de raccouchement ne 
sont que de violents efforts pour expulser un corps qui est 
devenu stranger k Torganisme. 

II arrive quelquefois que les nerfs pr^sidant au mouvement 
des muscles se trouvent excites sans participation de la vo- 
lenti ou en dehors des conditions ordinaires. G'est alors 
qu'ont lieu ces contractions douloureuses des muscles que 
Ton d^signe sous les noms de crampes, de spasmes, de 
contractures. Brown-Sequard dit avec raison que la dou- 
leur de ces crampes est en proportion de la resistance 
que rencontre la contraction; ce qui le prouve, c'est que 
la douleur est encore augment^e chaque fois que Ton veut 
allonger le muscle. Les convulsions sont des contractions 
morbides des muscles de la vie de relation (Axenfeld, Des 
n4vroses). 

Dans les Amotions de crainte, de frayeur, de colore, nous 
sommes souvent determines k faire des efforts pour d^truire 
la cause d'un mal dont nous sommes menaces, ou pour nous 
venger d'une personne qui nous a fait tort; ces efforts, qui 



EFFORT, CRAMPES 429 

peuvent ^tre tr6s-consid6rables, en raison des obstacles k 
surmonter pour atteindre notre but, amenent un certain 
6puisement qui vient s'aj outer aux peines d'un autre ordre^ 
que nous causent la vue du danger ou le mal que nous avons 
subi. II y a dans les cas de ce genre combinaison des deux 
especes de douleurs : de la douleur negative, causae par 
I'objet terrible ou haissable, et de la douleur positive, qui 
r^sulte des efforts auxquels nous sommes obliges de nous 
livrer. 

Une autre source de peine qui se rapporte k la fatigue con- 
siste dans les efforts que nous avons k faire pour resister k 
nos propres besoins, k nos desirs, k nos passions, k certains 
penchants instinctifs. Dans ce cas, Teffort est toujours un 
acte volontaire, determine par une id6e. Quand cette id6e 
est elle-meme la transformation d'une excitation venue du 
dehors, et que Teffort n'excede pas la quantite de force que 
cette excitation a fournie k Torganisme, la lutte centre les 
besoins ou les desirs n'offre aucun caractere p6nible et pent 
meme s'accompagner de plaisir, car il y a en ce cas piutot 
augmentation que diminution d'energie. Mais quand la vo- 
lonte n'est pas le r6sultat d'une excitation 6trangere, quand 
I'effort ne s'accomplit qu'au moyen de nos provisions de 
force, il se produit un epuisement plus ou moins conside- 
rable, plus ou moins rapide, en proportion de I'intensit^ du 
penchant k surmonter ou du besoin k r^primer. II pent 
arriver un moment ou I'organisme, k bout de forces, ne pent 
plus continuer la lutte et ou les mouvements instinctifs 
reprenant le dessus se satisfont en depit de la volonte et de 
la raison, nous pourrions dire malgre nous-memes ; car, en 
pareil cas, c'est le moi proprement dit qui a cesse d'etre 
obei. 

Ce qui est caract6ristique de toutes les douleurs positives 
portees jusqu'k un certain degre d'intensit6 ou de dur6e, 
c'est le besoin de repos qui en est ordinairement la con- 
sequence et en m^me temps le principal remede. Mais 
pour que le repos puisse produire ses effets reparateurs, il 
faut que deux conditions soient remplies : la premiere est la 
<!;^ssation de Teffort p6nible ou la suppression de Tobjet qui 

DUMONT. ^ 



180 PEINES POSITIVES 

en 6tait la cause; la seconde, c'est que Torganisme soit en 
6tat de fournir aux organes des mat^riaux nouveaux en quan- 
tity suffisante pour r^parer les pertes qu'ils ont subies. Quand 
cette derni^re condition ne peut ^tre accomplie, la douleur 
positive s'accompagne ou est bientdt suivie des peines nega- 
tives de r^puisement et de la faiblesse. 



5 2. — LAID, D^QOUTANT, HIDEUX, IMMORAL, FAUX. 

Nous n'h^siterons pas k rapporter h la fatigue certains 
sentiments p6nibles qui, au premier abord, semblent n'avoir 
aucun rapport avecelle,mais qui, en derni^re analyse, r6sul- 
tent d'efForts auxquels la pens^e est obligee de se livrer pour 
r^aliser la conception d'objets en contradiction avec nos 
associations d'id^es ordinaires. 

Tel est en premier lieu le sentiment de la laideur. 

Un objet laid est un objet qui heurte nos associations d'i- 
d6es. II s'6carte du type moyen suivant lequel nous avons 
Fhabitude de concevoir les objets de la m6me esp^ce. Ce 
type moyen est enracin6 dans notre esprit avec plus ou 
moins de fermet6 ; il a par consequent une certaine force de 
suggestion et il exclut les conceptions contradictoires ; ces 
derniferes ne peuvent obtenir une place dans I'esprit qu'Ji la 
condition de triompher de la resistance et de la force sug- 
gestive du type ordinaire. Ge triomphe ne se fait pas sans 
d6pense d'6nergie, usure de force c6r6brale, oxydation plus 
ou moins considerable. Aussi disons-nous en parlant d'un 
objet laid, qu'il est p4nible d'avoir k se le repr6senter. S'il 
n'y avait cette resistance et cette difficulte de penser I'objet, 
ce qui est laid devrait, la premiere fois que nous le rencon- 
trons, nous affecter agreablement, parce que la nouveaute 
est en general une source d'excitation et de plaisir. Mais la 
nouveaute ne produit cette impression agr^able qu'k la con- 
dKtion d'ajouter quelque chose aux anciennes series d'idees 
et non de les contrarier; il faut qu'elle ae concilie avec elles 
et s'y adapte, soit en les continuant, soit en les compietant ; 
It ce prix seulement elle est purement excitante; mais 11 en 



EATD. HTlVfORAL fSl 

est tout autrement quand elle entre en luttie avec les asso*- 
ciations acquises. Nous ne pouvons par consequent trouver 
de laideur que dans les objets h regard desquels nous avons 
un ideal suffisamment 6tabli, et les bizarreries, les difformit6s 
m6me nous interessent plus qu'elles ne nous choquent chez 
fes6tres que nous rencontrons trop rarement pour avoir srnr 
leur compte des habitudes de conception bien arr^tees. Pour 
la meme raison, les esprits peu cuitiv6s sont moihs sensible® 
k la laideur que ceux d'une education raffin^e. Enfin on com- 
prend que les individus, suivant la diversit6 des conditions 
au milieu desquelles se sont fornixes leurs habitudes de 
pens6e, puissent trouver laids lies types les plus divers, et 
qu'un nez camus qui ferait les delices d'un habitant de TA- 
frique puisse au contraire produire sur un Europ6en une 
impression d^sagreable. 

Un portrait ressemblant nous plait parce qu'il nous aidfe h 
nous rappeler les traits de la personne representee; quand 
au contraire il n'est pas ressemblant, il produit sur nous le 
meme effet qu'un objet laid, parce qu'au lieu de nous aider, 
il nous gene dans le reVeil de nos souvenirs et forme un 
obstacle Si* la conception* que nous alliens nous faire; cettte 
representation ne peut plus s'accomplir qu'au prix d'un effort 
destine Si repousser dtenotre conception les traits ihexacfe 
de rimage. 

De meme qpe ixous nonis formons' un* type ideal reiktive^ 
ment k la forme dfes obfets, de meme nous possedons un 
sens moral en partie instincttf etheredifeiire, en partie detisr- 
mine par les* circon^tances' dte notre vie; et d'apres lequel 
nous jugeons' lies actions humaihes; ce qui est contraire h ce 
sens nous affecte desagreablement et de la meme manie're 
que la laideur; cel^e impression penible- se complique' ici 
d'emotions dTiir autre' ordre, de desire, de passions qui 
accompagnent le spectaclfe d^s fails moraur, et dont nous 
n'avons pask parlerici. IJfais il est certfeiih que ce quf nous 
parait immoral ne peut etre pense par nous* qu'^ la condition 
devaincrela fepce suggestive cfe* n'es idees morales; nous 
disone alars qui&teL acte notts rSpugne, qu'ii nous choqae\ 

Uerreur daofr la bouchadles aAxtxesk lu^sft ^\. ^^b3»a^^s^liAi» 



132 PEINES POSITIVES 

pour des raisons semblables. D'abord il nous est p^nible 
d'etre contredits, parce que l'id6e d'autrui en contradiction 
avec les n6tres forme obstacle au cours de nos propres pen- 
86es et les oblige h un effort plus grand pour rester pr6- 
sentes k la conscience; de plus Tidde fausse, ou qui du 
moins est telle relativement h nous, ne pent toe pens6e 
qu'en triomphant par un autre effort de la resistance des 
id6es qui s'imposent h nous comme vraies. 

Ce qui est sale ou en ddsordre nous d^plait aussi comme 
contraire aux conceptions que Thabitude nous a donn^es de 
Tordre et de la propret6. La salet6 et le d^sordre sont d'ail- 
leurs indirectement d6sagr6ables pour d'autres raisons en core, 
en ce qu'ils r6veillent par Tinterm^diaire de Tassociation, les 
id6es d'objets qui sont d6sagr6ables en eux-m6mes. 

Le d^goCit se rattache aussi k la fatigue, mais d'une autre 
mani^re. Les efforts du vomissement et de Fexpectoration 
sont tr6s-p6nibles et en m6me temps ils sont, comme le 
prouve le mal de mer, trfes-faciles h provoquer. Si la seule 
vue d'un citron que Ton coupe suffit pour produire un excfes 
de s6cr6tion sAlivaire, on ne doit pas s'6tonner que tous les 
objets dont Taspect, Todeur, le goCit, les qualit^s de resis- 
tance au contact ou m6me le bruit rappellent les matiferes 
du vomissement ou de Texpectoration, agissent sur notre 
systeme nerveux et nos muscles de la mSme faQon que ces 
derni^res, et finissent m^me par causer aux personnes tr^s- 
irritables de v6ritables naus6es. Ces objets sont tous ceux 
auxquels on donne le nom de d^goCitants; ils provoquent de 
notre part des efforts d'un caractfere tout special et causent 
de la sorte un sentiment p6nible. Une mauvaise haleine 
devient d6goCltante lorsqu'elle rappelle Todeur des dejec- 
tions bilieuses ou des secretions purulentes des muqueuses. 
Certaines savours, comme celles de la rhubarbe et de Fhuile 
de ricin, sont justement appeiees nauseabondes parce qu*elles 
ressemblent dans une certaine mesure k celles des matieres 
qui provoquent des nausees. 

Un des auteurs d'un ceiebre recueil allemand {Briefs 
die neueste Literatur beireffend) y a propose une autre 
explication du sentiment de degoClt; 11 pretend qu'il est 



FAUX, D^GOUTANT, HIDEUX 433 

inspire par tout ce qui 6veille Tid^e d'une extreme dou- 
ceur. Les sens les plus obtus, c'est-Si-dire le goiit, Todorat 
et le toucher seraient seuls, d'apr^s lui, exposes directement 
au degoM, les premiers par une fadeur outr6e, le dernier 
par la trop grande mollesse des corps qui ne r^sistent pas 
suffisamment k nos fibres. Si ces objets deviennent insup- 
portables pour la vue, ce n'est, dit-il, qu'en vertu d'une 
association d1d6es, et parce que leur aspect nous rappelle 
la sensation desagr^able qu'ils nous causeraient par Todorat, 
le gout ou le toucher. Gette th^orie exclusive ne nous parait 
pas exacte; nous ne voyons pas comment la douceur pour- 
rait nous causer une impression p6nible; si cela 6tait vrai, 
tons les liquides, tous les fluides, seraient des objets d^goii- 
tants, puisqu*ils n'opposent aux organes du toucher qu'une 
resistance k peu pr6s nuUe. 

A c6te des objets d6goiitants ou naus^abonds viennent ^e 
placer les objets repoussants ou hideux qui, se trouvant 
indirectement associ^s k des idees tristes ou douloureuses, 
provoquent en nous un effort p^nible pour les fuir. Tels sont 
ceux qui r^veillent Timage de la mort, de la maladie, des 
blessures, de I'extr^me mis^re. Les haillons sordides de la 
« hideuse pauvret6, » les ongles crochus que le poete attribue 
k la Faim, ont quelque chose de repoussant. Nous faisons 
un effort pour en d6tourner la vue. Dans la description sui- 
vante d'un champ de bataille, un poete a r6uni tout ce qui 
pent rendre present k notre imagination le spectacle de la 
putrefaction : 

Des corps amonceles comme un tas de javelles, 
Des touffes de cheveux, des restes de cervelles, 
Des mains, des pieds coupes, des ventres enlr'ouverts, 
Seniant dans les ruisseaux leurs intestins lout verts> 
Des cranes fracasses, de convulsives bouches, 
Et des orbites d'yeux dej^ rempiis de mouches... 

Certes, il est impossible de lire de pareils vers sans faire un 
geste comme pour repousser les objets ou un mouvement en 
arri^re comme pour s'en eloigner. 



CHAPITRE III 



PEINES N^&ATIVES 



§ !• — FAIBLE8SE, iSPUISEMENT, INANITION* 

Tout mouvement vital ayant pour effet de produire une 
d6sassimilation, c'est-k-dire Toxydation des 616ments de nos 
tissus, la quantity de force qui nous constitue ne peut, mSme 
k r^tat de repos et sans d^pense extraordinaire d'^nergie, 
6tre maintenue qu'k la condition d'une reparation conti- 
nuelle. G'est le sang qui est le grand reservoir des mat6- . 
riaux n6cessaires k cet entretien de Torganisme. Quand, par 
une cause quelconque, ces mat6riaux ne sont pas en quan- 
tity sufQsante, il se produit un 6tat de malaise que Ton 
appelle sentiment de faiblesse. L'assimilation 6tant alors 
moindre que la d6perdition, il s'ensuit une diminution de 
force qui renouvelle k chaque instant le sentiment de peine, 

L'appauvrissement du sang peut tenir k differentes causes, 
Boit k une alimentation insuffisante, soit k une lesion ou k 
une habitude morbide des organes digestife, soit k une mala- 
die des organes respiratoires, soit k I'altj^ration de I'air res- 
pire (an6mie des grandes villes), soit k des h6morrhagies 



FAIBLESSE, EPUISEWLENT 136 

qui font perdre au sang une partie considerable de ses glo- 
bules, soit k I'augmentation accidentelle de certaines secre- 
tions aux depens de la masse sanguine (albuminurie, dia- 
bete, diarrhee, suppuration, catarrhes, etc.). Le malaise de 
Taffaiblissement se declare souvent aussi k la suite des dou-^ 
ieurs aigues ou des grandes fatigues, quand le sang ayant dft 
fournir subitement des quantites considerables de materiaux 
pour r6parer des pertes, a besoin lui-meme d'un certain 
temps pour revenir k sa composition normale et fournir k 
Tensemble des organes la mesure d' excitation qui leur est 
n6cessaire. Le malaise que Ton ressent apres de longues 
veilles dans des reunions nombreuses, au tb^atre, au cafe, 
et en general dans toute atmosphere vici^e par la combus- 
tion de nombreuses lumieres reunie k celle des poitrineg 
humaines, n'est pas autre chose qu'uneanemie momentanee. 
La sensation penible que Ton eprouve au sommet de mont&- 
gnes elevees est due aussi, en partie du moins, k une sorte 
d'anemie causee par la rarefaction de Fair ; nous nous eton- 
nons par consequent de voir M. Raoul Leroy, dans un livre 
sur Tanemie des grandes villes, proposer comme un des 
meilleurs remedes a cette maladie le s6jour sur des plateaux 
tres-eleves ; nous connaissons un certain nombre de cas de 
chlorose qu'une habitation de ce genre a au contraire serieu- 
sement aggraves; M. Jourdannet a aussi signals Tanemie 
comme tr^s-commune dans les hautes regions du Mexique. 
Le sentiment de faiblesse pent* naitre aussi de Fintroduction 
-dans le sang de certains elements toxiques qui diminuent 
ses proprietes reparatrices ; de 1^ les malaises que causent 
les emanations de poeies de fonte, les vagues etats de souf- 
france qu'eprouvent les peintres et les doreurs de cadres, ou 
les ouvriers exposes k des vapeurs carburees. Quand le poi^ 
son est intiroduit dans le courant circulatoire en quantity 
assez considerable pour empecher compietement Tassimila- 
tion, la diminution de force devient intense et subite, et lo 
patient eprouve des douleurs aigues qui peuvent etre tres- 
vives ; heureusement que dans la plupart de ces cas Fanes- 
thesie intervient et empeche la sensation douloureuse da 
parvenir jusqu'au MoL 



136 PEINES NEGATIVES 

Dans r6tat de faiblesse, on ne se sent dispose k aucune 
esp^ce d'exercice et de travail ; les muscles semblent refuser 
leur action, et Ton n'^prouve m6me pas le desir de les mou- 
voir, parce qu'on a conscience de souffrir d^s qu'on le fait; 
rindividu se fatigue plus vite et sa fatigue dure plus long- 
temps ; certaines fonctions ne s'accomplissent plus chez lui 
que peniblement ou m^me en lui faisant courir le dan- 
ger d'iin 6puisement difficile h r^parer ; ainsi les femmes 
chlorotiques ont une grossesse plus penible, un accouche- 
ment plus douloureux que les femmes a sang riche. Quand 
Tassimilation est d6jk insuffisante , on compreud que la 
moindre augmentation de depense devienne douloureuse 
ou du moins plus penible que dans les conditions ou il y 
a un exc^s de force disponible. Aussi le malaise n^gatif de 
la faiblesse se transforme-t-il facilement en douleurs posi- 
tives. 

L'irritation pathologique est ordinairement suivie d'un 
sentiment de prostration et de faiblesse, parce que le travail 
inflammatoire emploie h un exces d'assimilation dans un 
organe ou un groupe d'organes, une quantite tr6s-consid6- 
rable de mat6riaux aux d6pens du reste de I'organisme. On 
n'admet plus aujourd'hui que les neoplasmes pathologiques 
doivent leur origine St des 616ments sp6cifiques; toute pro- 
duction morbide est semblable aux tissus pr6existant dans 
I'organisme. On ne pent plus concevoir les mouvements 
intlammatoires dans Torgane'irrite que comme une acc616- 
ration plus ou moins grande des mouvements normaux. II y 
a done en ce cas une plus grande vitesse d'assimilation qui 
n'est pas une source de plaisir, parce qu'elle ne r^sulte pas 
d'un supplement de forces provenant du dehors. Comme les 
fonctions digestives ne peuvent, dans un temps limits, four- 
nir au delk d'une certaine proportion de materiaux nou- 
veaux, il faut, pour compenser Tinflammation , un ralen- 
tissement dans la nutrition des autres tissus, et c'est ce 
ralentissement qui, ayant son contre-coup dans la sphere de 
la conscience, produit la sensation de faiblesse. Si la fi^vre 
donne momentan6ment k I'individu une apparence de vi- 
gueur, c'est en d^pensant des forces en reserve et k la con- 



fiPUISEMENT, INANITION 437 

dition de livrer bient6t k une prostration d'autant plus com- 
plete le corps ruin6 et amaigri. 

Les augmentations de secretion qui amfenent aussi un 
^puisement plus ou moins prompt ne sont le plus souvent 
que la consequence du precede inflammatoire. Les tissus 
devenant plus actifs, leurs s6cr6tions s'accroissent en pro- 
portion. Virchow a m6me cherch6 k ramener k I'inflamma- 
tion tons les cas d'exsudation morbide. II y a cependant un 
certain nombre de faits qui ne nous paraissent pas compor- 
ter une telle explication. On ne pent rendre compte de 
certaines salivations qu'au moyen d*une perturbation des 
[nerfs qui president k la secretion des glandes saliyaires. 
en est peut-etre de m6me des hypersecretions de la mu- 
leuse intestinale, puisqu'on produit k volont6 la diarrh6e 
^hez les lapins par la simple extirpation du ganglion coelia- 
le, extirpation qui est suivie immediatement de la dilata- 
fon des vaisseaux intestinaux; enfin, M. Claude Bernard a 
mtenu que le meilleur remede du diabete serait de galva- 
5er, si c'etait possible, le nerf grand sympathique : ainsi 
ms les cas que nous venons de signaler rhypers^cretion 
^rait due non k une inflammation, mais k un 6tat de reld- 
lement ou de paralysie des nerfs qui president k la regula- 
ition de certaines fonctions. II est vrai qu'on pourrait 
mtenir aussi que toutes les inflammations sont dues elles- 
i^me's k retat d'atonie d'un organe mod6rateur. Quoi qu'fl 
m soit, que I'epuisement r^sulte d'une formation n6oplas- 
tique anorrnale, d'une exsudation inflammatoire des tissus, 
ou d'un trouble dans la r6gularisation des s6cr6tions, le 
sentiment p6nible est le m6me dans tons les cas avec des 
differences de degre qui peuvent aller, si repuisement est 
brusque, jusqu'k la douleur aigue. 

Le sentiment d'inanition caus6 par la privation d'aliments 
se confond avec le malaise de la faiblesse. Ce sentiment n'est 
pas le m6me que celui de la faim. Ce dernier est, comma 
rinstinct sexuel, un d^sir qui, s'il ne d^passe pas une cer- 
tain e mesure, n'a rien de p6nible et est mfeme, au debut, 
plutdt agr6able que desagr^able. Les desirs de ce genre ne 
deviennent douloureux que s'il ne nous est pas possible d^ 



138 PEINES NEGATIVES 

les satisfaire aprfes un temps plus ou moins long. La faim ne 
se produit pas seulement sous Finfluence du besoin de r^pir 
ration, mais sous celie de la simple p6riodicit6 habituelle ou 
de certains condiments ; elle existe sans Tinanition, at r6ci- 
proquement. D est m6me n6cessaire de ne pas 6tre trof 
6puis6 pour 6tre capable d'avoir faim. Chez des an^miquea, 
chez des malades affaiblis par une longue abstinence, li 
faim est souvent en raison inverse de T^puisement, et cein 
auxquels la nourriture serait le plus n6cessaire, 6prouveiit 
pr6cis6ment la plus grande repugnance h la vue des alir 
ments. Les douleurs de la faim sont done semblables k celles 
de tout desir intense qui ne pent se satisfaire ; et nous devoDS 
les rapporter au manque de reaction par lequel nous aliens 
expliquer aussi les peines de Fennui, de latristesse, de Feiiip 
barras et enfm les souffrances des blessures. 



§ 2. — - DOULEUR PROPREMEMT DITB. 

La notion de force est une de celles qui, depuis quelqaei 
ann6es, attirent le plus fortement Fattention des savaots et 
des philosophes. G'est en elle que tendent de plus en plus k 
s'absorber et se confondre celles d'esprit et de mati^re. Lt 
reduction de tons les ph6nomenes physiques k des modes de 
mouvement, la disposition g6n6raie des chimistes contem- 
porains h r^soudre les ph^nom^nes de leur science dans 
ceux de la physique, Feffacement de plus en plus compiet 
des differences entre la vie et le monde inorganique, les der- 
niers efforts de Fanalyse psychologique pour 6tablir Fideii- 
tit6 de la sensation avec le mouvement, tout contribue k 
faire considereraujourd'hui les probl^mes relatifs Ji la nature 
des forces comme les plus importants et les plus int6res- 
sants de la m6taphysique. La philosophic moderne, du moios 
celle qui a su se degager entierement des hypotheses spiri- 
tualistes et mat6rialistes pour se renfermer dans F6tude des. 
faits, tend k ne reconnaitre dans Funivers que des forces. 
Les objets que nous appelons des corps ne sont que des 
forces ou des combinaisons de forces ; la lumi^e, la chaleur, 



LA REACTION DES FORCES l^LflMENTAIRES 13D 

la solidity, la pesanteur, tous les modes de mouvement sent 
des forces ; la vie est une organisation de forces ; les etats po- 
litiques k leur tour sont des organisations de forces vivantee. 
La volenti, les id6es, les sentiments, la verity, la scieiic€i, le 
droit, sont aussi des forces. Partout ou il y a changement, 
causalite, efficience, production de ph6nom6ne, il y a force; 
car la force n'est, en derni^re analyse, que la quantity de 
causality ou de ph6nom6nalit6 par laquelle I'toe se mani- 
feste ; en physique et en mecanique, on la d^finit la quan- 
tity de mouvement, ce qui revient au m^me sous un autre 
point de vue. On la d^fmit quelquefois aussi la quantite de 
travail ; en ce cas il ne s'agit plus de la force en general, 
mais seulement de la force vive, c'est-a-dire de la quantity 
de mouvement communiqu6e par un systeme k un autre. 

L'homme pent 6tre consider^ comme un ensemble de 
forces physiologiques, intellectuelles et morales. Get ensem- 
ble est susceptible de perfectionnement, c'est-a-dire que par 
suite d'un developpement de T organisation, cet ensemble de 
forces pent devenir ou plus complexe ou mieux agence; 
dans Tun et I'autre cas il y a elargissement des facultes et 
augmentation des pouvoirs de Tindividu. Soit qu*il acqui^re 
des habitudes nouvelles, soit qu'il s'assimile de nouvelles 
ideas, soit qu'il se forme de nouveaux sentiments, il a phis 
de valeur individuelle qu'auparavant, parce qu'il est devenu 
capable de produire davantage, et a en lui-meme plus de 
forces emmagasinees. 

Si la matiere n'est que de la force, si nos organes doivent 
Stre consid6r6s comme des cohesions ou systemes de forces 
S6mentaires, la conservation de la vie depend evidemment 
de Faction et de la reaction mutuelles de toutes ces forces. 
Quand, par un accident quelconque. Tune d'elles vient k 
^tre d6tachee du systeme, une certaine quantit6 de reaction 
&it subitement defaut pour les forces qui etaient immediate- 
ment en relation avec elle et pour I'ensemble de I'organisme. 
II en r^sulte une d^perdition d'energie; car les elements ne 
peuvent plus trouver, dans la reaction qui manque, la com- 
pensation h la d^pense d'action qui neanmoins doit conti- 
nuer tout en prenant un autre cours. 



140 PEINES NEGATIVES 

Cette diminution de force est la cause de toutes les souf- 
frances que nous ^prouvons dans les cas de lesion, et ces 
peines sont celles auxquelles on donne le nom de douleurs^ 
dans le sens strict du mot. 

Quand par exemple on nous coupe un membre ou quedes 
bHilures, des 6corchures, produisent dans nos tissus des 
d6sagr6gations accidentelles, Taction que les cellules voi- 
sines de la lesion exer^aient imrn^diatement sur les cellules 
86par6es, ne trouvant plus h s*employer suivant ses proc^d^s 
ordinaires, est obligee de s'6couler d*une autre manifere; on 
en retrouve les traces dans ces accidents inflammatoireS| 
ces acc6s f6briles qui suivent toute blessure, dans les oris, 
qui sont aussi un moyen de d6penser la force devenue dis- 
ponible et enfm dans les mouvements ou les efforts qui ont 
pour but d'6carter les causes du mal. Mais tandis que dans 
r6tat normal les Elements recevaient de ceux sur iesquels 
ils agissaient une quantity de force 6gale k celle qu'ils leur 
communiquaient, dans tous les cas de disorganisation cette 
reparation cesse d*avoir lieu. La diminution d'^nergie est 
port<§e au maximum dans les cellules contigues k la lesion, 
et Ton comprend qu'elles ressentent alors la plus vive dou- 
leur qu*il soit possible d*6prouver. Ainsi les douleurs que 
nous ressentons sous I'influence de substances toxiques ou 
dans le cours d'une maladie, sont g6n6ralement les symp- 
t6mes d'une destruction ou d'une d6sagr6gation d*616ments 
organiques. 

On comprend que rintensit6 de la souffrance soit en rai- 
son de la rapidity avec laquelle se produit la suppression de 
reaction; la douleur est aigue quand la disorganisation s'ao- 
complit brusquement; elle devient presque nulle quand la 
destruction des tissus se fait avec une lenteur sufifisante, 
Dans ce dernier cas, Torganisme a le temps de s'habituer 
graduellement k la suppression d'6nergie, et la force d^truite 
pent 6tre k chaque instant compens6e par un supplement 
d'action emprunt6 k d*autres organ es; la difference imper- 
ceptible de reaction qui manque k chaque instant disparalt 
au milieu de tous les mouvements de nutrition et de repara- 
tion des tissus. Entre le minimum d'un etat de plaisir et le 



DOULEUR PROPREMENT DITE 144 

minimum d'un 6tat de douleur, 11 y a une marge dMndiffe- 
rence assez large pour permettre de legers accroissements 
ou de petites diminutions de force; et comme, pour mesurer 
le plaisir ou la peine, il faut prendre la resultante des innom- 
brables mouvements 61ementaires dont Tensemble constitue 
Torganisme, il ne suffit pas d'un element h peine saisissable 
de plus ou de moins pour modifier cette mesure d'une ma- 
ni^re appr6ciable. Nous ne souffrons ni de Touie qui se 
perd, ni de la cataracte qui se forme, ni de la force de con- 
traction des muscles qui diminue, ni des parties moUes qui 
s'ossifient, ni des concretions qui se forment lentement au 
fond de nos organes. Un changement 16ger, mais brusque, 
pent nous affecter plus fortement qu'un changement consi- 
derable, mais gradu6 ; une petite piqiire au doigt, un grain 
de sable dans les reins, nous causent des douleurs aigues, 
tandis que nous sommes h peine avertis de la destruction 
parfois complete, mais lente, des organes les plus precieux. 
Des tumeurs, des kystes, se forment peu k peu, des affec- 
tions chroniques se developpent sans que le malade soup- 
Qonne son mal. La douleur, en effet, n'etant que la transition 
du plus au moins, ne pent etre sentie qu'au moment m^me 
de la diminution, et les diminutions anterieures ne peuvent 
s'accumuler au point de vue de la sensibilite. His quibus 
natura mutatur corrumpiturque^ disait Hippocrate, do- 
lores fiunty non quibus corrupiajam est et mutata. 

II faut observer cependant que, si les alterations lentes ne 
suffisent pas pour causer une douleur, elles suffisent souvent 
pour empecher la gaiete ou du moins ce sentiment vague de 
bien-etre qui accompagne la sante. G'est pourquoi Ton ne 
retrouve plus dans la vieillesse ce sentiment de force, d'e- 
nergie, d'exuberance, cette disposition k la vivacite, qui sont 
les privileges de la jeunesse. 

Ce que nous venons de dire de la suppression de reaction 
s'applique k tons les objets exterieurs qui communiquent k 
nos organes de perception un mouvement assez conside- 
rable pour les desorganiser. Les couleurs trop eclatantes, 
des sons trop bruyants, une chaleur trop vive, augmentent 
k un tel degre les vibrations de nos fibres nerveuses qu'ils 



142 PEINES NEGATIVES 

les 6cartent d6mesur6ment; ils y produisent un commence- 
ment de separation qui est douloureux, parce qu'il rend 
impossible ou du moins plus difficile la reaction mutuelle 
des 616ments nerveux. Trop prolong6es , ces sensations 
am^neraient une solution de continuity complete at une ve- 
ritable destruction des organes. Nous ne connaissons pas 
encore d'une mani^re satisfaisante le mode d'action des 
saveurs et des odeurs ; mais nous avons lieu de supposer 
que toutes celles qui sont d^sagreables pour d'autres raisons 
que le d^go^it ou les associations d'id^es qu'elles r^veillent, 
agissent comme les couleurs blessantes, les sons d6chirants 
ou une chaleur briilante, par un exc^s de mouvement. 

La reaction ne vient pas seulement des 616ments de nos 
tissus, mais aussi des objets ext^rieurs avec lesquels notre 
organisme se trouve en communication immediate et sur 
lesquels nous agissons. Quand cette autre forme de reaction 
fedt h son tour d^faut, c'est une nouvelle espfece de douleur 
qui se produit. Un froid trop intense nous blesse, parce que 
nous ne trouvons plus dans Tatmosph^re qui pons environne 
la reaction de chaleur ^ laquelle nous sommes habitues; dans 
r^change de mouvements vibratoires entre nos cellules et 
les molecules de Tair, nous perdons d'autant plus par rayon- 
nement que la temperature est moins 61ev6e. 

La rarefaction de Fair nous est desagr^able pour des rai- 
sons analogues ; mais elle nous cause en outre un sentiment 
de pesanteur p6nible, parce que nos muscles n'^tant plus 
aid6s par le poids de Tair pour maintenir notre corps de- 
bout, ont davantage k porter et doivent compenser la dimi- 
nution de reaction de Pair par des efforts plus fatigants. 

Les physiologistes confondent generalement la doulienr 
wee les perceptions dont elle n'est que Taccompagnement. 
lis distinguent par exemple les douleurs gravatives, les punr 
gitives, les lancinantes, les terebrantes, les tensives, etc. II 
serait plus exacte de dire que les perceptions d'^lancement; 
die piqtire, de d^chirement, d'^corchure, etc., sont des sen*- 
sations qui causent de la douleur. Les m6decins tombenf 
dians une confusion semblable quand ils presentent comme 
des effets de la douleur elle-m^me un grand nombre de ph6*- 



l'ennui 143 

nomenes dont elle n'est au contraire que Texpression, ou 
qui sont des consequences directes de la 16sion qui a donne 
naissance k la douleur. lis disent que la douleur amene 
r^puisement; la v6rite est que la douleur n'y est pour rien; 
Tepuisement est simplement Teffet d'une irritation qui se 
manifeste aussi par des symptomes douloureux. D'autres 
enfin, comme Salgues, ont attribue a certaines douleurs des 
effets utiles ou curatifs dont on ne leur est certainement paa 
redevable : si ces effets curatifs ne sont pas de pures illu- 
sions, ils sont produits directement par les phenomenes 
morbides et non par la douleur qui en est une consequence; 
mais I'opinion d'apr^s laquelle les maladies seraient des- 
efforts de la nature pour remedier aux derangements de nos 
tissus, est aujourd'hui presque partout abandonn^e. Nous 
ne partageons pas davantage les vues des medecins qui vou- 
draient proscrire Temploi du chloroforme dans les operations 
chirui^cales, sous le pretexte que la douleur serait un exci- 
tant utile. 



53. — PEINES NEGATIVES DE l'iNTELLIGENCE : ENNUI, EMBARRAS, 

DOUTE, IMPATIENCE, ATTENTE. 

L'ennui est analogue au froid ou k la rarefaction de Fair. 
(Test un manque de reaction des objets exterieurs relative- 
ment k nos facultes intellectuelles. Quand nous ne trouvons 
tien qui nous permette d'exercer notre activite, cette acti- 
vite sans emploi, detournee de sa destination normale, ne 
sert plus, comme on dit vulgairement, qu'S. nous ronger 
nous-memes; elle se traduit par des bdillements ou s'ecoule 
dans le domaine de Tin conscience. L'ennui est, en d'autres 
termes, une insuffisance d' excitation par les voies de la per- 
ception et de la connaissance. Tout homme dont I'intelli- 
gence est cultivee est habitue k recevoir du monde exterieur, 
par I'intermediaire des sens, des excitations incessamment 
renouveiees qui deviennent en lui les points de depart de 
series de phenomenes intellectuels. Les sons que percoit 
son oreille, les paroles qu'il entend, les impressions infini- 



144 PEINES NEGATIVES 

ment varices de la vue, les caract^res qu'il lit, en un mot 
les mille perceptions qu*il regoit h chaque instant se sura- 
joutent dans son cerveau aux excitations internes provenant 
de la nutrition. Mais si, par suite du manque d'int^r^t des 
objets qui nous entourent h un certain moment, ces objets 
n'6veillent plus en nous la quantity d'excitation h laquelle 
nous sommes habitu6s , il en r^sulte une diminution de 
r^nergie ordinaire de la pens6e. L'excitation int^rieure peut, 
il est vrai, tenir lieu dans une certaine mesure de ces exci- 
tations ext6rieures, et bien des penseurs savent trouver en 
eux-m6mes, dans le silence de leur cabinet de travail, des 
ressources centre I'ennui. Mais il n'est pas toujours possible 
de se suffire ainsi h soi-m6me. L'ennui est surtout le fleau 
des gens qui, ayant et6 jet6s dans le tourbillon des affaires 
ou de la vie du monde, et n*ayant ni le godt du Far niente, 
ni rhabitude de la meditation, se trouvent accidentellement 
dans ces circonstances qui les condamnent h la solitude et k 
la tranquillity. 

L'ennui est h certains 6gards quelque chose de relatif. 
Nous disons par exemple d'un livre qu'il nous ennuie, d'une 
piece de theatre, qu'elle est ennuyeuse, quand ils ne nous 
fournissent pas autant de stimulation pour notre pens6e que 
nous etions fondes k en attendre. Nous disons aussi d'une 
occupation qu*elle est relativement ennuyeuse quand elle 
exerce nos facultes moins qu'elles ne pourraient retre dans 
le nieme temps par d'autres objets. 

Bien que Tennui ne soit pas une douleur brusque, il peut 
neanmoins etre porte h un tr^s-haut degr6 d'intensite et 
rendre la vie intolerable. Pour bien des gens, c'est un etat 
plus penible que le chagrin lui-meme ; il a souvent conduit 
au suicide. G*est pour echapper au malaise qu'il cause qu'on 
se livre aux passe-temps frivoles et k des occupations fac- 
tices. Goethe pretendait que le ceremonial avait ete invente 
pour empecher les courtisans de mourir d'ennui. « C'est 
pour s'arracher a I'ennui, disait Helvetius, qu'au risque de 
recevoir des impressions trop fortes et par consequent 
desagreables, les hommes recherchent avec le plus grand 
empressement tout ce qui peut les remuer fortement; c'est 



EMBARRAS, IMPATIENCE 145 

ce d^sir qui fait courir le peuple k la Greve et les gens du 
monde au thedtre ; c'est ce meme motif qui, dans une devo- 
tion triste, et j usque dans les exercices austeres de la peni- 
tence, fait souvent chercher aux vieilles femmes un remede 
k I'ennui. » 

Le malaise qui accompagne I'embarras, le doute, la per- 
plexity, rinqui^tude, Tincertitude, a aussi pour cause une 
insufQsance de reaction. Des idees contradictoires se pr6- 
sentent alors k Tesprit et aucune n'a la force de s'imposer a 
Texclusion de Fautre. II en resulte que Timagination n'est pas 
suffisamment determin^e k se representer Tune d'elles, et 
qu'aucune n'a assez de force suggestive pour servir de point 
de depart k une serie de pensees. Pour parler avec plus 
d'exactitude, nous dirons que, dans la lutte pour Texistence 
que se livrent toutes nos idees, aucune des conceptions con- 
tradictoires, entre lesquelles, dans T^tat de doute, nous 
avons a choisir, n'a assez de force pour reagir centre les 
ph^nom^nes intellectuels qui resistent k leur admission dans 
la conscience. 

L'embarras est, k certains 6gards, le contraire du rire : le 
rire est agreable parce que les deux idees contradictoires 
qui se pr^sentent simultan6ment k Fesprit sont egalement 
assez fortes pour s'imposer. Dans l'embarras, elles sont 
toutes deux repouss6es ; dans le risible, elles forcent I'entree 
de Fesprit. II est vrai que, dans ce dernier cas, elles ne 
peuvent, en tant que contradictoires, se r^unir dans Funite 
d'une conception ; aussi ne font-elles que traverser Fintelli- 
gence, mais en y laissant les traces d'une double excitation 
qui s'^coule au dehors sous forme de mouvements du dia- 
phra^me : c'est k cause de cette double excitation que le rire 
est accompagn6 de plaisir. Dans Fembarras, au contraire, il 
y a insuffisance d' excitation. 

Un manque de m^moire, Fimpossibilit6 de retrouver un 
objet dans le souvenir, causent un arret p6nible dans Fen- 
chalnement de nos pensees. La suggestion ayant 6te im- 
puissante, la notion oubli^e ne r^agit pas, et le cours des 
id6es se trouve momentanement interrompu. 

L'impatience cause un d^plaisir semblable k celui de Fem- 

DUMONT, N.^ 



140 PEINES NEGATIVES 

barras. Ce phSnomtoe a 616 tr^s-bien analyst par Nah- 
lowsky ^ Quand nous cherchons par exemple un objet et 
ne pouvons le trouver, il se produit en nous deux series de 
pens6es contradictoires qui se font r^ciproquement obsta- 
cle : Tune, ancienne, provenant de notre imagination, et qui 
renferme parmi ses 616ments I'objet cherch6 ; Tautre, nou- 
velle, sugg6r6e paries perceptions actuelles, dans laquelle le 
m6me objet fiait defiant. La premiere de ces representations 
est continuellement repouss6e par la perception qui est 
n^cessairement plus vive, mais elle tend k se renouveler k 
chaque instant jusqu'k ce que nous ayons acquis la convic- 
tion que Fobjet est d^flniUvement perdu. Le d^sagr^ment 
de Tattente s'explique de la m6me mani^re : notre pens^e 
va au-devant de r6v6nement attendu, mais elle se trouve 
contrari^e par une perception dans laquelle le mdme 6v6ne- 
ment se trouve absent. 



§ 4. — PEINES N^dATIVES DU GOEUR : CHAanm, CKLTSttlSp 

TnisTESSE, prn& 

Les peines que cause rimpossibilit6 de satisfaire nos d6- 
sirs, nos instincts, nos penchants, tiennent 6galement k un 
manque de reaction. Tout d6sir est la direction de notre 
activity vers un certain but; lorsque le d6sir est satisfott, 
cette activity s'exerce sur I'objet du d6sir, elle le modifie en 
lui communiquant une certaine quantity de force, et, en 
m6me temps, nous recevons de cet objet une reaction, une 
autre quantity de force qui fait compensation k notre d6- 
pense ou m6me Texcfede. Mais quand le d6sir n'est pas satis- 
fait, la reaction fait d6faut et notre activity est foro6e de 
chercher un autre emploi, le plus souvent dans la sphere de 
rinconscience; la diminution de force qui en r6sulte pour la 
conscience s'accompagne d'un 6tat de souflfrance que Ton 
appelle chagrin. 

Toutes les peines qui se rapportent aux Amotions do 

1. Daa GefuhUled^, pp. 88, 89, 98. 



CHAGRIN, CRAINTE M7 

crainte doivent 6tre expliqu6es par rimpossibilit^ de satis- 
faire notre penchant instinctif k fair ou repousser un mal 
que nous concevons comme pouvant ou devant nous attein- 
dre. La crainte n'est, en derniere analyse, que la direction 
de notre activit6 vers Temp^chement d'un fait possible ; il y 
a ici deux degr6s, suivant que la reaction est seulement 
affaiblie ou qu'elle est completement supprim^e, II n'y a 
qu'affaiblissement de la reaction quand Femp^chement cesse 
seulement de nous paraitre certain ; il y a simplement en ce 
cas diminution de notre security, et nous pouvons encore 
oonserver, par consequent, une certaine confiance dans nos 
efforts : c'est la peur. II y a suppression complete de reac- 
tion quand il ne reste aucun moyen d'6viter le mal ; quand, 
par consequent, notre desir et nos efforts ne peuvent plus 
s'exercer sur aucun objet : c'est la terreur ou Teffroi. La 
peur laisse subsister une mesure quelconque d*esperance 
que la terreur exclut. La mort inspire de la peur k ceux qui 
croient k la possibilite de peines dans I'autre vie ; elle ins- 
pire de la terreur k ceux pour lesquels ces peines sont un 
objet d'attente certaine et qui se croient damnes; elle inspire 
rinquietude du doute k ceux qui ne se sont pas forme une 
opinion ferme sur le sort de la personnalite apres la mort; 
eUe ne cause que le chagrin d'un instinct contrarie k ceux 
pour lesquels son idee n'est qu'un obstacle k notre desir 
inne de conservation. 

La timidite est la crainte de ne pas reussir. Elle tient k ce 
•que le manque de confiance en nos propres forces gene 
notre desir d'atteindre un but, et rend notre activite moins 
ferme; emotion essentiellement deprimante, elle fait trem- 
ble le fer dans les mains du chirurgien qui va tenter sa 
premiere operation, ou ralentit le cours des idees de celui 
qui va parler pour la premiere fois en public. Les peines 
de la honte tiennent aussi k ce que notre desir d'approba- 
tion ou d'estime rencontre certains obstacles. En somme, 
dans toutes les emotions de crainte, le malaise tient k ce que 
les idees qui reagissaient sur nos desire sont exclues de 
Tesprit par des idees plus fortes. 

II y a egalement suppression de reaction ideale dans 



148 PEINES N1&GATIVES 

toutes les Amotions tristes. Ces derniferes tiennent Si la des- 
truction d'objets qui 6taient les conditions de certaines asso- 
ciations d'id(^es habituelles. La mort d'une personne aim^e 
rend, par exemple, impossibles toutes les pens6es qui se rap- 
portaient ordinairement h cette personne; et la douleur que 
nous fait 6prouver sa perte n'est pas autre chose que la sup- 
pression d'excitation intellectuelleet morale resultant de cette 
impossibility. Les deceptions de Tamour-propre, de I'ambi- 
tion, les revers de fortune, nous afTectent de la m^me ma- 
nifere en excluant de notre esprit des illusions, des esp6- 
rances ou des habitudes d'id6es servant de point de depart 
aux s6ries de ph6nom6nes intellectuels qui nous int^ressent 
pr6cis6ment le plus. Ge sont des reactions suggestives qui 
nous sont enlev6es. II en est de m6me dans les sentiments 
de jalousie, quand nous sommes obliges de reconnattre la 
superiority d*autrui. Quand nous attendions un 6venement 
et avions mis, par consequent, Tensemble de nos idees en 
harmonic avec sa representation, la peine de la deception 
qui se produit s'il ne se realise pas, tient k ce que I'enchal- 
nement de pensees fonde sur cette representation est brus- 
quement supprime. Les peines du remords, du repentir, 
sont dues h Timpossibilite de nous approuver nous-memes, 
ou de faire en sorte que ce dont nous sommes responsables 
n'ait pas eu lieu. Le sentiment de notre propre impuissance, 
soit dans le cas de faiblesse, soit dans le cas d*incapacite, 
nous attriste, parce qu*il fait obstacle k Ik pensee des actes 
que nous aurions voulu accomplir. En un mot, tous les cha- 
grins consistent k etre empeche de penser ce que nous 
avions Thabitude ou le desir de penser; on designe aussi 
tres-souvent les chagrins sous le nom d'ennuis, et cela 
prouve bien qu'ils doivent etre expliques k peu pr^s de la 
m6me maniere que Tennui proprement dit. 

Que deviennent, au moment ou la reaction est supprimee, 
les forces qui auparavant etaient employees par elle'? Tres- 
souvent elles sont utiliseespourresister k la cause de la tris- 
tesse, k lutter centre son objet, k le repousser; c'est pour 
cela que les emotions tristes, bien que deprimantes en elles- 
memes, ont quelquefois au premier abord Tapparence d'etre 



TRISTESSE 149 

excitantes. L'activit6 parfois excessive qui les accompagne 
se rapporte toujours k ce genre de ph6nomenes qui relevent 
de la volont6 ou de I'instinct de conservation et se ramenent 
h un ensemble de mouvements ayant pour but d*ecarter 
quelque chose; mais d6s que ces efforts cessent par suite 
d'^puisement ou de resignation, ou bien lorsque la resis- 
tance h la cause du mal est impossible, I'individu ne pr6- 
sente plus que des ph^nomenes d'affaissement. Ainsi dans la 
peur, quand on ne voit pas la possibility d'6chapper au dan- 
ger, les symptomes de prostration apparaissent instantan6- 
ment. Dans la colore au contraire, lorsque Tindividu se 
redresse centre un outrage ou une menace, qu'il songe k la 
vengeance, il se livre k tons les mouvements par lesquels on 
se dispose k attaquer un ennemi ; mais lorsque cette ardeur 
s'est calmee sans avoir pu atteindre son but, il ne reste plus 
que Tabattement de la tristesse. II y a cependant un certain 
nombre de cas ou les individus en proie a de vivos douleurs 
presentent les signes d'une forte excitation sans qu'il y ait 
lieu d'6carter aucune cause du mal ou d'y porter remede. 
C'est que souvent dans les faits de ce genre, on est en colere 
centre soi-m^me-et Ton est dispose k se traitor comme Tau- 
teur desa peine; on sefrappe la poitrine dans le remords, on 
s'arrache les cheveux et les v^tements. Ne voit-on pas sou- 
vent des meres qui viennent de perdre leur enfant, s*ecrier, 
en proie Si une agitation extreme: « C'est ma faute! Jen'aurais 
pas da le laisser faire telle chose! Si je ne Tavais laisse seul 
dans telle circonstancel » et autres exclamations analogues. 
D'autres fois la force mise en disponibilit6 dans la tristesse 
se traduit par une surexcitation de I'intelligence et se reporte 
sur certaines id^es. Aussi celui qui est triste a-t-il besoin 
d'epanchement. 

A racoDter ses maux souvent on les soulage. 

La force disponible pent m^me s'employer en plaisanteries 
et en plaisanteries sur la cause de la tristesse- II se produit 
en ce cas ce que les Anglais appellent humour. 

Dans les cas oti la tristesse est le plus p6nible, la force 
6'6coule tout entiere ou du moins en grande partie dans les 



450 PEINES NEGATIVES 

fonctions inconscientes de Torganisme et va troubler la cir 
culation. G'est pour cette raison qu'on a donn^ k ce genre 
de souffrances le nom de peines du coeur, de m^ine que Ton 
donne aux diff^rentes joies celui de plaisirs du cceur. Ces 
expressions cependant sont loin d'etre exactes. Car 11 se 
pent que le coeur, fortifi6 dans la tristesse de tout ce qui est 
d6tourn6 de I'excitation c^r^brale, soit en lui-m6rae agrea- 
blement impressionn^ au monusnt ou le moi est affecte d'un 
chagrin p6nible. Dans la joie au contraire, le coeur affaibli 
de tout ce qui va augmenter Texcitation intellectuelle souffre 
peut-6tre au moment ou le cerveau est agreablement affecte. 
La tristesse fait pdlir en restituant de la force au sys- 
t6me vaso-moteur qui r^gle le calibre des petits vaisseaux. 
Mais de quelque mani^re que se produise Taction de la 
tristesse ou de la joie, il est certain que les organes de la 
circulation sont affect6s par ces Amotions beaucoup plus que 
tons les autres. Le coeur et le cerveau sont en effet dans des 
rapports incessants d'action et de reaction. « Get echange, 
dit M. Claude Bernard dans sa conference sur la PhysiolO'^ 
gie du coeur, se realise par des relations anatomiques tr6s- 
connues, par les nerfs pneumogastriques 'qui portent les 
influences nerveuses au coeur et par les arteres carotides et 
vert^brales qui apportent le sang au cerveau. La science 
physiologique nous apprend que, d*une part, le coeur regoit 
r^ellement Fimpression de tons nos sentiments, et que,, 
d'autre part, le coeur r6agit pour renvoyer au cerveau les 
conditions n6cessaires de la manifestation de ces sentiments. 
D'oii il r^sulte que le poete et le romancier s'adressant a 
notre coeur pour nous emouvoir, que Thomme du monde 
exprimant h tout instant son sentiment en invoquant son 
cceur, font des m6taphores qui correspondent h des realit^s 
physiologiques... Quand on dit que le coeur est bris4 par la 
douleur, il se produit des phenom^nes reels dans le coeur.. 
Le coeur a 6te arr6t6, si Fimpression de la douleur a et6 sou- 
daine ; le sang n'arrivant plus au cerveau, la syncope et des 
crises nerveuses en sont la consequence... Nous savons, pap 
nos experiences sur les nerfs du coeur, que les excitations 
graduees emoussent ou 6puisent la sensibility cardiaque sans 



TROUBLES DU CCEUR, SECRETION DES LARMES 151 

produire I'arr^t des battements. Quand on dit qu'on a le 
cceur QTOSj apres avoir 6te longtemps dans Fangoisse et 
Bvoir eprouve des 6motions penibles, cela repond encore h 
des conditions physiologiques particuli^res du coeur. Lea 
impressions douloureuses prolong^es, devenues incapablea 
d'arr^ter le coeur, le fatiguent et le lassent, retardent les 
battements, prolongent la diastole, et font ^prouver dans la 
region pr6cordiale un sentiment de plenitude ou de resser- 
rement. Les impressions agr^ables r6pondent aussi k des 
6tats determines du coeur. Quand une femme est surprise 
par urie douce Amotion, les paroles qui ont pu la faire naitre 
ont traverse I'esprit comme un Eclair, sans s'y arr^ter; le 
coeur a et6 atteint imm6diatement, avant tout raisonnement 
et toute reflexion. Le sentiment commence k se manifester 
apres un 16ger arret du coeur, imperceptible pour tout le 
monde excepts pour le physiologiste; le coeur, aiguillonnd 
par Fimpression nerveuse, r6agit par des palpitations qui le 
font bondir et battre plus fortement dans la poitrine, en 
la^me temps qu'il envoie plus de sang au cerveau, d'ou r^- 
soltent la rongeur du visage et une expression particuli^re 
des traits correspondant au sentiment de bien-6tre 6prouv6- 
Ainsi, dire que Tamour fait palpiter le cceur n'est pas une 
forme poetique, c'est aussi une realite physiologique. » 

L'augmentation de secretion des larmes qui accompagne 
les emotions tristes s'explique par \^ contraction des mus- 
cles qui entourent ToeiL C'est une action r^flexe semblable 
h. celle qui a lieu lorsque I'oeil est irrit6 par le contact d'un 
corps stranger. Quant kcette contraction des muscles, elle 
provient de la necessit6 de proteger les yeux centre Tafflux 
r^ultant du trouble des fonctions circulatoires. Aussi voit- 
on les m^mes ph6nomenes se reproduire dans les efforts de 
la toux, de F^terntiment, du vomissement ou dans les acces 
d'un rire violent. On pleure encore dans les sentiments de 
tendresse ou de pitie ; mais en ce cas on se trouve en pr§« 
swice d'un fait qui a sa raison dans Fassociation ; nous verrons 
plus loin qu'un mode d'expression habituellement 116 k un 
sentiment pent ^tre sugg6r6 par les id6es qui correspond 
dent k ce sentiment, alors meme que le sentiment n'est paS 



152 PEINES NEGATIVES 

6veill6 en nous-m^mes ou qu'il ne Test que chez d'aiUres. 
Dans la pili6, c'est Tid^e des soulTrances d'autrui qui, par 
TefTet de Tassociation, nous met dans le m6me 6tat physio- 
nomique que si nous soufTrioiis nous-m6mes ; dans la ten- 
dresse, la joie actuelle est souvent m^l6e de la pensc^e de 
certains maux passes ou possibles, et c'est alors que ce sen- 
timent fait venir aux yeux quelques larmes ; ainsi des per- 
son nes qui s'aiment et se revoient apr6s une longue separa- 
tion se rappellent les tristesses de Tabsence ; on pleure de 
m6me au moment de se quitter. Le souvenir d'un bonheur 
pass6, compare avec une situation pr6sente moins heureuse, 
serre aussi le coeur et remplit les yeux de larmes, soit qu'il 
s'agisse de nous-m6mes, soit qu'il s'agisse d'une personne 
qui nous est ch6re. En somme on est determine k pleurer 
toutes les fois qu'on se livre k des expirations longues et 
profondes,etc'est la consequence indirecte du trouble cause 
h la circulation par la suppression d'une reaction habituelle 
et la mise en disponibilite d'une certaine quantite de force. 

Malgre les excitations momentanees et locales que la mise 
en disponibilite de force pent causer, tout chagrin et toute 
souffrance prolonges sont en general des emotions affai- 
blissantes. Les experiences de Beaumont prouvent qu'alors 
la secretion gastrique est diminuee; celles de Proust mon- 
trent que I'exhalation d'acide carbonique par les voies res- 
piratoires diminue egalement. Les battements du coeur de- 
viennent petits et la circulation languit ; on a vu des cas oU 
la saignee impressionnait tellement le patient que le sang 
cessait h peu pres de couler par I'ouverture de la veine. La 
nutrition peut etre troubiee ou m6me interrompue et les 
cheveux blanchissent par interruption de la s6cretion pig- 
mentaire. La temperature du corps decrolt considerable- 
ment. Les nerfs qui president h la regularisation des secre- 
tions cessent de remplir leur fonction : de \h proviennent 
les phenomenes caracteristiques de sueur, de diarrhee 
subite; le systeme vaso-moteur qui regie le diametre des 
petites arteres et modere la circulation capillaire peut etre 
paralyse, et il en resulte, au point de vue physionomique, des 
changements de couleur du visage. Les facultes intelleC'- 



EFFETS D^PRIMANTS DE LA TRISTESSE 153 

tuelles ne s'exercent plus qu'avec lenteur et les sens ^mousses 
trouvent insipides les objets qui les excitaient naguere. Le 
chagrin prolong^ produit le dessechement des chairs, en- 
gendre Tan^mie, diminue la resistance aux causes mor- 
bides, fait tomber graduellement dans le marasme, hate le 
progr6s de la vieillesse et conduit quelquefois a une mort 
pr^maturee. Ges effets de la douleur rendent raison de ce 
fait si souvent observe et qui a servi tant de fois de theme 
aux poetes, que les personnes qui s'aimaient passionnement 
meurent souvent a peu de distance Tune de Tautre. 

Dans tons les cas de douleur negative, la suppression 
de reaction regoit le nom de saisissement quand elle s'ac- 
complit brusquement. Comme tous les organes sont unis par 
une intime solidarity, la suppression qui a lieu k regard 
d'une fonction, d'un desir, d'une idee, pent avoir son reten- 
tissement dans d'autres fonctions et meme dans Torganisme 
tout entier. Le saisissement pent paralyser subitement toute 
I'intelligence : on dit alors que I'individu perd la t^te. La 
m^me cause amene ordinairement un affaiblissement des 
nerfs qui president a la circulation et aux mouvements du 
coeur : de Ih. les palpitations, le trouble de la respiration, 
les soupirs, la rongeur du visage. Ges sympt5mes de de- 
pression g^n^rale se produisent aussi bien dans une Amotion 
de honte, de crainte, ou k la reception d'une nouvelle 
attristante, qu'au moment ou Ton subit une operation dou- 
loureuse. Le pouvoir de contraction des muscles est di- 
minue, les genoux flechissent et tremblent, une sensation 
de froid parcourt les membres, et la mort est parfois la 
consequence des perturbations caus^es par un saisissement 
trop vif. 



CHAPITRE IV 



PLAISIRS NiOATIFS 



Les plaisirs n^gatifs sont en premier rang ceux qui r^sul- 
tent de la cessation d'une.douleur positive. Le repos qui 
vient apr^s Teffort ou la fatigue, le sentiment de liberty et 
d'expansion qui correspond Si la suppression d'un objet ext6- 
rieur dont la resistance gdnait notre activity, le bien-6tre 
qui suit la disparition d*un corps stranger ou d'un n^oplasme 
morbide faisant obstacle Si nos fonctions sont autant de 
sources de plaisir n6gatif. Tel est le plaisir que cause la 
brise du soir aprfes une journ6e brCllante, ou le ttoid de 
r^ventail dans une salle trop chaufT(5e ; tel est encore )e 
plaisir de respirer un air pur apr^s avoir pass6 quelques 
moments dans une atmosphere m^phitique. Dans tous ces 
cas, Texcitation r6paratrice continue h 6tre la m^me qu'anr- 
paravant, mais la d6pense excessive de force provoqu^e par 
refibrt, par la lutte centre Tobstacle, a disparu, et ce pas- 
sage de retat de lutte h I'etat d'6quilibre cause toujours un 
sentiment agr^able. II en est de mfimo quand il s'agit de 
la suppression d'un cITort purement moral ; apr6s avoir 6t6 
obliges do nous contraindre, de r6sister par la volenti h 
nos passions ou h nos instincts, il y a toujours une veri- 
table jouissance dans le moment d'abandon oil nous pou- 



REPOS, GAIETlS 155- 

vons cesser cette contrainte et cette lutte contre nous- 
m^mes. 

Un autre plaisir n^gatif est le sentiment de la gaiete. G'est 
celui que nous 6prouvons quand notre depense s'etant 
trouvee pendant quelque temps inferieure k la quantity 
d'excitation regue soit de la nutrition, soit de nos percep- 
tions, il s'est accumul6 en nous une provision d'6nergie 
toute pr^te h se saisir de la premiere occasion qui se pr6- 
sentera de s'employer en un mode quelconque d'activit6. 
Nous sommes gais apres un repas succulent aussi long- 
temps que nous n'avons pas d6pens6 les forces nouvelles 
mises k notre disposition ; une conversation piquante et 
anim^e nous dispose h la gaiete, parce que dans Techange 
des idees, nous recevons d'autrui une certaine dose d'exci- 
tation qui n'est pas toujours employee h Finstant m^me. 
Certains stimulants paraissent enfin nous porter a la gaiete 
en ralentissant les mouvements vitaux de desassimilation ; 
telle est Taction du vin, des liqueurs alcooliques, du th6, du 
cafe. Les physiologistes pr^tentent que ces boissons ont 
pour effet de nous empecher de nous d&nourrir. II est cer- 
tain que les personnes qui font un usage mod^re de vin et 
de cafe ont moins besoin de nourriture et supportent mieux 
le travail que celles qui s'en abstiennent. Bien que le vin, le 
caf6, le the renferment tr^s-peu d'el6ments nutritifs, ils dis- 
posent a Tembonpoint et ce ne pent toe qu'en diminuant 
Tusure alimentaire : leur effet imm6diat doit toe la mise en 
disponibilite des forces economis6es, et c'est ce qui explique 
indirectement leur action stimulante sur Fintelligence et 
rimagination. 

Quand les forces disponibles trouvent un emploi dans la 
sphere de la conscience, la gaiete se transforme en plaisirs 
positifs; mais en attendant, elle procure dej^ un sentiment 
de bien-etre provenant de rinsuffisance de depense rela- 
tivement k un approvisionnement plus ou moins riche d*6- 
nergie. 

Ce besoin de d^penser une exuberance d'energie qui 
pousse Fintelligence k se precipiter au-devant des objets, est 
le contraire de la fatigue ; il ne faut pas le confondre avec la 



156 PLAISIRS NflGATIFS 

joie, plaisir positif qui est le contraire de la tristesse. Ce- 
pendant la joie qui consiste dans Tacquisition d'une idee 
capable de r^agir sur Tensemble des autres id6es, deviant 
souvent une cause de gaiet6 par suite de rexcitation qu'elle 
procure. 

La gaiet6 a ses degr6s, suivant la quantity de force dis- 
ponible. D6s qu'elle d6passe une certaine mesure, il ne suffit 
plus pour la calmer d*une simple occupation de Tesprit; il 
en faut d'une intensity exceptionnelle. Cast alors que 
rhomme gai est port6 h des transports d'enthousiasme, a 
des acc6s d'6panchement; il recherche surtout les occasions 
derire, parce que les objets plaisants sontceux qui secouent 
rintelligence avec le plus de vivacity. Si les personnes qui 
Fentourent, si le monde ext6rieur ne fournissent pas de 
matifere suffisante k ses transports, sa propre imagination 
y suppl6e ; ce n'est pas assez pour lui de rire des plaisan- 
teries d'autrui, les id^es plaisantes surgissent en foule dans 
son esprit. Tout depend d'ailleurs des caract6res : un ar- 
tiste, un poete d^penseront en enthousiasme leur superflu 
de force et la gaiety leur donnera des moments d'inspiration 
feconde ; les gens d'un esprit cultiv6 se livreront h une con- 
versation vive et piquante; les traits fins, les saillies se pres- 
seront sur leurs 16vres. Des gens d'un gout moins delicat 
perdront toute retenue et se laisseront aller h des plaisan- 
teries plus ou moins grossieres. 

On d6signe quelquefois la gaiet6 sous le nom de bonne 
humeur, expression assur6ment fort juste dans tous les cas 
oti la gaiet6 depend d'un enrichissement momentan^ du 
sang sous Tinfluence de Talimentation ou des stimulants. 
On comprend que la gaiet6 se trouve rarement ou n'est pas 
la sant6 : Scarron, Moli^re 6taient plaisants, ils n'6taient 
pas gais. 

La preuve que la gaiet6 consiste bien dans une exuberance 
d'6nergie disponible, c'est qu'elle s'accompagne d'un cortege 
de ph^nom^nes physiologiques qui tous d^notent un exces 
de force h d^penser. La vie d^borde d^ toutes parts : I'indi- 
vidu ne pent rester en place; il gesticule, il chante; les mus- 
cles de son visage se contractent de manifere k exprimer le 



FORCES DISPONIBLES 157 

plaisir. La respiration devient plus active; la chaleur aug- 
mente. Les femmes qui nourrissent savent que sous Tin- 
fluence de la gaiet6, la s6cr6tion du lait devient plus abon- 
dante, comme elle diminue au contraire dans les moments 
de fatigue et d'6puisement. Lorsqu'on est gai, la digestion 
s'effectue avec plus de facilit6 et de promptitude, parce qu'il 
y a accroissement des secretions gastro-intestinales. II est 
certain que dans les m^mes moments, la production du 
fluide spermatique devient aussi plus considerable. Enfin, 
tous les muscles du visage ontune tendance k se contractor, 
ce qui produit r^panouissement de la physionomie et par- 
ticulierement le sourire qui se retrouve sous Texpressioa 
de tous les plaisirs. 



CHAPITRE V 



PLAISIRS POSITIFS 



Tandis que les plaisirs n^gatifs naissent d'une ^conomie 
de force et d'une diminution de depense, les plaisirs positife 
proviennent au contraire d'une augmentation d' excitation. 
On pent les subdiviser en deux groupes : 

A. Ceux qui dependent d'une action des objets ext6rieurs 
(plaisirs des perceptions ou des sens); 

JB. Ceux qui r^sultent d'une excitation interne par le pas- 
sage d'une certaine quantity de force du domaine de I'lncon- 
science relative dans le domaine de la conscience du moi 
(plaisirs des fonctions de g6n6ration, de Fintelligence et du 
ccBur, etc.) 

A, Plaisirs des perceptions^ ou plaisirs des sens. — 
Toutes les perceptions deviennent agr^ables d6s qu'elles 
d6passent le degre d'intensit6 qui constitue I'occupation 
ordinaire des sens et pourvu qu'elles n'aillent pas jusqu'^ ce 
degre de stimulation oil commence le mouvement exag6r6 
et par consequent la d^sagregation des organes. Toute per- 
ception est un mouvement communique au syst^me nerveux 
par un objet ext^rieur; c'est par consequent une augmen- 
tation de force qui cause un plaisir en se transmettant jus- 
qu'au cerveau. 

Nous ne pouvons enum^rer ici tous les plaisirs de percep- 



PLAISIRS DES SENS 159 

tion dont rexplication est d'ailleurs relativement simple. 
Nous renverrons nos lecteurs k un livre oil les diff6rentes 
jouissances des sens sont decrites avec un talent remarqua- 
ble : la Physiologie des plaisirs, de M. Mantegazza i. Sur 
la mise en mouvement des nerfs de la vue et de Toreille et 
par consequent sur les plaisirs propres k ces deux sens, 
nous recommanderons les travaux de M. Helmholtz, dont 
un de nos ecrivains les plus distingues, M. Laugel, nous a 
expose les resultats dans plusieurs opuscules ^. Sur les plai- 
sirs de la degustation,il existe un petit 6crit du savant Rum- 
ford : Du plaisir de manger et du moyen d'augmenter ce 
plaisir ;comme ce plaisir vient du contact des aliments avec 
la surface de'la langue et du palais, Rumford indique le 
moyen d'augmenter la surface de contact d'une quantity 
donnee d'aliments, et de se procurer en deux heures avec 
deux onces de viande autant de plaisir qu'avec deux livres 
pendant le meme espace de temps. G'est pousser un peu 
loin les raffmements de la gourmandise. 

J5. Les plaisirs les plus difficiles k analyser sont ceux qui 
correspondent a une excitation dont I'origine est interieure. 
lis ont lieu le plus souvent k I'occasion de certaines percep- 
tions, mais ils supposent quelque chose de plus que les per- 
ceptions elles-memes. Ils se produisent d'ailleurs en Tab- 
sence de ces perceptions et k I'occasion de pures conceptions 
de notre imagination. Soit que nous percevions, soit que 
nous imaginions des objets erotiques, beaux, sublimes, risi- 
bles, la representation donne I'impulsion k une certaine 
quantite de force disponible dans I'organisme ; du domaine 
de I'inconscience cette force passe dans le domaine du moi. 
Ainsi s'explique I'intensit^ des plaisirs de la generation ; k 
Toccasion d'une perception ou d'une id6e lascive, des fonc- 
tions sp6ciales en relation directe avec I'appareil cerebro- 
spinal entrent en jeu et exigent I'emploi de forces consi- 
derables emmagasinees dans Torganisme; quand cet emploi 

1. Physiologia del Piacere, 4 vol. in-18- 

2. La voix, Voreille et la musique, — Voptique et les arts. — Voyez 
aussi les travaux de M. Chevreul sur les couleurs, et Brucke, Physio* 
logie der Farben fiir die Zwecke der Kunstgswerbe^ Leipzl^^ 186&« 



160 PLAISIRS POSITIFS 

se fait aux ddpens d'autres fonctions ou d'autres organes, le 
plaisir est bientOt suivi de fatigue et d*abattement (post 
coitiim omne animal triste), jusqu'Si ce que la reparation 
des forces ait eu le temps de s'effectuer. 

II en est de m6me des plaisirs de rintelligence, de rima- 
gination et du coeur. Mais comme dans ces plaisirs les fonc- 
tions provoqu6es h s'exercer sont rarement stimul^es k 
d^penser plus d'6nergie que Torganisme n*est dispose k leur 
en fournir sans nuire aux autres fonctions, ce n'est qu'apres 
des efforts exceptionnels d'attention ou de reflexion que ces 
sentiments pourront 6tre suivis de fatigue. 

Nous examinerons successivement les plaisirs de roccu- 
pation, du goilt et du coeur. 



§ i, — PLAISIRS DE l'OCCUPATION : MEDITATION, RlSVERIB, PASSE- 
TEMPS, JEUX. 

La seulo occupation de rintelligence est d&]k une cause 
de plaisir. II y a, en effet, chez nous, dans I'^tat normal, 
lorsque nous ne sommes ni souffrants ni fatigues, une cer- 
taine quantity de force, provenant de la nutrition et destin^e 
St Talimentation ordinaire des fonctions intellectuelles. Si les 
objets manquent, cette force pent prendre un autre cours ; 
mais que I'occasion vienne, Tentendement entre imm6diate- 
ment en jeu. 

Quand les objets ext^rieurs n'attirent pas notre attention 
de mani^re h absorber la pens6e, la force est souvent d6ter- 
min6e, surtout chez les personnes d'un esprit cultiv6, k 
s'employer en meditation, en reverie, en reflexion philoso- 
phique, en inspiration po6tique ou artistique. Le philosophe 
trouve dans sa propre pensee un charme indescriptible ; les 
imagmations romanesques s'enivrent avec d61ices de leurs 
propres conceptions; la jeunesse se berce d'esp6rances qui 
I'enchantent; le sp6culateur r^ve h la r^ussite de ses entre- 
prises. II faut 6tre bien mal dou6 pour ne pas goilter, en 
Tabsence de toute preoccupation, une veritable jo uissance k 
laisser error sa pens6e en toute liberty. Le charme du Far 



r£;verie, far niente 461 

niente est loin de consister, comme le mot pourrait le faire 
croire, en un acces de faineantise et dans Tabsence de tout 
exercice intellectuel ; cela serait en contradiction avec notre 
th6orie. Le Far niente est a la verite un 6tat dans lequel 
nous ne nous livrons a aucun effort et ne sommes entraines 
a aucune depense fatigante ; mais c'est neanmoins un 6tat 
dans lequel notre imagination s'abandonnant h la reverie et 
parcourant spontanement les objets les plus divers, est 
excitee k employer tout le superflu de force que I'organisme 
pent mettre en ce moment a sa disposition ; n'etant con- 
trainte k aucun effort, elle n'emploie rien de plus que ce 
qu'elle reQoit, et c'est par consequent un plaisir sans me- 
lange Des que cette source d'excitation interieure est epui- 
see,'il faut, sous peine de tomber dans Tennui, recourir aux 
excitations exterieures. Loin que la disposition a la reverie, 
k la meditation, corresponde au besoin de repos, ou k Taffai- 
blissement, nous Teprouvons surtout sous Tinfluence d'un 
exces de reparation ou d'un etat general de stimulation. 
Aussi est-ce apres un repas succulent, apres quelques tasses 
de th6 ou de caf6 que nous nous livrons avec le plus de 
charme a Tabandon d'un dolce far niente. 

Les plaisirs de la memoire tiennent egalement k I'emploi 
en conceptions ou representations, des forces disponibles de 
I'organisme. Le souvenir de faits qui n'avaient, lors de leur 
accomplissement, rien de positivement agr6able, pent deve- 
nir une source de jouissancesintellectuelles pour cette seule 
raison qu'il fournit k lapens6e I'occasion et la mati^re d'une 
augmentation d'occupation. La representation d'un malheur 
passe pent avoir des charmes dans les moments de medita- 
tion et de Far niente : 

Quaa fuit durum pati, 
Meminisse dulce est ^. 

Homfere nous montre Achille s'enivrant du plaisir de r^ver 
h la mort de Patrocle, et Priam aimant k songer k la mort 
du dernier de ses enfants. Les poetes sont pleins d'exemples 

1* S^neque, Hercules furens, III, 656. 



162 PLAISIRS POSITIFS 

de ce genre. Lucaia dit de Compile, apres la mort de 
Pomp6e : 

Saevumque arete complexa dblorem 

Perfruitur lacrymis et amat pro conjuge Lactam. 

Un pocite francais a imit6 ces vers : 

Mon deuil me plait ct doit toujours me plaire;. 
II me tient lieu de celui que je pleure. 

La m^moire double enquelque sorte la conscience de vivre: 
vivere 6is, vita posse priore frui. 

En dehors du souvenir et de la meditation, t)oute occupa- 
tion de Tespritjtoute excitation de I'attention, est d^jk agr^a- 
ble, sans que Tobjet de cette occupation ait besoin d'oflWr 
par lui-m^me le moindre inter6t. Le romancier russe Gogol, 
dans son cel^bre roman des Ames morteSj nous pr^sente 
un personnage qui trouve du plaisir k lire, m6me sans rien 
comprendre de ce qu'il lit : a Le valet Petrouchka avait un 
noble penchant h la civilisation, c'est-i-dire k la lecture des 
livres; seulement il ne s'occupait pas du sujet. Et que lui 
importait s'il s'agissait des amours d'un h^roSy ou d'un A, 
B, G, ou si c'^tait uri livre de pri^res? II lisait tout avec one 
^gale attention ; si on lui eM donn6 un livre de chimie, il ne 
Taurait pas refus6. Ce qui lui plaisait n'6tait pas ce qu?il 
lisait, mais la lecture ou mieux Tacte de la lecture nii^me, 
admirant que des lettres il sortit etermellement quelques 
mots dont parfois le diable sait le sens. » 

Ce plaisir est le m^me que les jeunes animaux ^prouvraxt 
dans le simple exercice de leurs membres^ sans avoir en 
vue aucun but, et sans qu'il y ait aucune utUit6 dans^ levrs 
mouvements ; ils emploient la reserve de forces 9i!q)erftaeB 
qui k cet ^ge est toujours tr6s-consid6rable. C'est encore le 
plaisir qu'un enfant trouve dans Tiacquisition de facult^s 
nouvelles et le d^veloppement de ses organes; il se complait 
^ pousser des oris le plus souvent. san& signification;: sans 
rien comprendre encore du sens des* mots, il aime k r^p^ter 
eeux G[u'il enteod., et trouve sans doulie dans cetties^p^titioii 
le m6me charme que le perroquet. Plus tard, il parlera sans 
•avoir rien k dire, comme iLcaucraisaas savoir oil aUair. 



PLAISIRS DE L'OGGUPATION 163 

De m^me que le pMsir de la chasse est plus grand que 
<;elui de poss6der le gibier, de m^me ce qui a les plus vife 
attraits pour ITiomme d'etudes, pour le philosophe, pour le 
savant, c'est moins Tacquisition de la v6rit6 que sa re- 
cherche. Montaigne Ta montr6 d'une fagon tr^s-piquante : 
« Democrite, ayant mange h sa table des figues qui sen- 
taient le miel, commenga soudain k chercher en son esprit 
d'oii leur venait cette douceur Jwiusitee ; et, pour s'en eclair- 
eir, s'allait lever de table pour voir I'aspeet du lieu ou ces 
figues avaient et6 cueillies : >sa^hambriere, ayant entendu la 
cause de ce remuement, lui dit, en riant, qu'il ne se peindt 
plus pour cela, car c'etait qu'elle les avait mises en un vais- 
seau ou il y avait eu du miel. II se depita de quoi elle lui 
avait ote Toccasion de cette recherche, et derob6 matiere k 
sa curiosite : oc Va, lui dit-il, tu m'as fait deplaisir ; je ne 
lairrai pourtant d'en chercher la cause, comme si elle 6tait 
naturelle. » Et volontiers n'eut failli de trouver quelque rai- 
fion vraie h un effet faux et suppose. Cette histoire d'un fa- 
meux et grand philosophe nous represente bien clairement 
cette passion studieuse qui nous amuse h la poursuite des 
choses, de Tacquet desquelles nous sommes d6sesper6s : 
Plutarque recite un pareii exemple de quelqu'un qui ne 
voulait pas etre eclairci de ce de quoi il 6tait en doute, pour 
ne perdre le plaisir de le chercher; comme I'autre, qui ne 
voulait pas que son m^decin lui 6tat Talt^ration de la fievre, 
pour ne perdre le plaisir de Tassouvir en buvant ^. » 

€leux qui n'ont jamais goMe le charme de Fetude sent 
port^s k croire que les savants, les philosophes, obeissent k 
I'amour de la gloire, k la vanite, au desir des avantages que 
pent leur procurer le succes. C'est une erreur; le plaisir de 
r^tude est sa propre fin k lui-meme; on 6tudie pour etudier 
et le plus souvent sous I'influence d'una passion complete- 
ment desint6ressee. A ce point de vue la possession absolue 
et definitive de la verity serait peut-6tre pour rhomme un 
redoutable fl^au et La source d'un incurable ennui qui con- 
duirait au d^goCit de la. vie. Si la Providence,, disait Lesaing^ 

1, Easais^ livre M,. eiL. xsu 



164 PLAISIRS POSITIFS 

me montrait dans une main la v6rit6 complete ne laissant 
plus de place k la recherche, et dans I'autre la verity impar- 
faite, c'est cette derni^re que je choisirais. Diderot, dans 
VEncyclopedie J combat Topinion si r^pandue d'apr^s la- 
quelle Texercice de Tesprit ne serait agr^able que par la re- 
putation qu'on se flatterait d'en recueillir. Tous les jours, 
en effet, on se livre k la lecture et h la reflexion, sans au- 
cune vue sur I'avenir et sans autre dessein que de remplir 
le moment present. Si Ton se trouvait condamn6 k une soli- 
tude perp6tuelle, on n*en aurait que plus de goCit pour des 
lectures que la vanit6 ne pourrait point mettre k profit. Ge 
qui est vrai du penseur, du savant, ne Test pas moins du 
poete et de I'artiste. Ce dernier 6prouve assurement des 
jouissances plus vives dans la conception et Tex^cution de 
son oeuvre que dans sa contemplation, lorsqu'elle est ache- 
v6e. Non pinxisse^ sed pincjere juvat. 

Tout ce qui rend nos perceptions plus nombreuses dans 
un moment donn6, tout ce qui offre k notre attention un 
changement continuel et rapide d'objets divers, nous excite 
et nous amuse. Si les voyages ont tant d'attrait, c'est qu'ils 
nous changent de milieu et fournissent k nos sens Toccasion 
de multiplier sans cesse leurs impressions. Le plaisir que 
nous eprouvons k aller vite k cheval, en voiture ou en pati- 
nant tient aux m^mes causes ; la succession rapide des sites 
qui passent devant nous, occupe notre vue avec plus d'in- 
tensit6 que dans les circonstances ordinaires. 

Le plaisir que Ton trouve dans I'occupation de Tesprit, 
m^me sans but et sans int6r6t, a fait inventer les passe- 
temps plus ou moins frivoles, les jeux, les divertissements 
qui plaisent k Thomme pour cette seule raison qu'ils lui 
donnent la conscience de vivre, de penser et d'agir. Ces 
passe-temps sont au travail ce que le luxe est au capital. De 
m6me que le luxe est Temploi non reproductif d'un exc^s 
de richesse, de m6me les divertissements et les jeux sont 
I'emploi, sans profit pour Tindividu, d'un exc^s de forces 
disponibles. L'appAt du gain n'est certainement pas le seul 
attrait qui nous porte 5, jouer; car on y trouve du plaisir 
m6me sans enjeu, et la plupart des amusements de Tenfance 



PASSE-TEMPS, JEUX 465 

■sont compl^tement desint6ress6s. « Tel, dit tres-justement 
M. Bouillier, se passionne aux jeux de hasard, qui n'est ni 
avare ni int6resse, qui ne peut redouter la perte et qui n'a 
que faire du gain. Les continuelles vicissitudes de crainte et 
d'esperance par oil ils nous font passer, les vives et brusques 
agitations, les secousses en sens contraire qu'ils donnent k 
Tesprit, voilci ce qui fait en grande partie leur charme et 
leur ivresse ^ » « A voir un joueur d'echecs concentre en 
iui-m6me et insensible a tout ce qui frappe ses yeux et ses 
oreilles, ne le croirait-on pas occupe du soin de sa fortune 
ou du salut de I'Etat? Ce recueillement si profond a pour 
objet le plaisir d'exercer Tesprit pour la position d'une piece 
d'ivoire 2. y> 

Ce besoin d'occupation, de se sentir vivre, est tellement 
imp6rieux, que la plupart des hommes deviennent tres mal- 
heureux le jour ou ils se retirent des affaires ; le plus sou- 
Tent un repos que Ton avait ardemment souhaite est au 
contraire la source d'un insupportable ennui ; Thomme qui 
renonce h ses habitudes vieillit rapidement; I'oxydation des 
materiaux fournis par la nutrition devient imparfaite ; les 
forces qui auparavant se consommaient en travail, soit dans 
la sphere de la conscience, soit en dehors, commencent b. 
se transformer en acide urique, gravelle, pierre, cataracte, 
ossifications et en tout ce qui se rattache h Tincrustation 
senile. Les forces que I'individu n'emploie pas, les mat6riaux 
qu'il ne briile pas completement, se retournent contre lui- 
meme, et si la vie s'use par les exces, elle s'abrege aussi 
par Tinertie. 

Les plaisirs dont nous venons de parler, plaisirs de I'oc- 
cupation, de la meditation, du far niente, du passe-temps, 
se ram^nent en derniere analyse a ce sentiment de bien-6tre 
qui exprime, dans Tindividu, I'^tat d'6quilibre et de sante, 
I'exercice normal et regulier des fonctions, conformement 
aux habitudes de chacun; il accompagne, non la d^pense de 
la force, comme Font cru certains auteurs, mais le fait 



1. Du plaisir et de la douJeur, ch. v. 
^. Diderot, Encyclopedie, art. Piaisir, 



166 PLAISIRS P0SITIF6 

m6me de son arriv6e au sein de la conscience. Ce qu'oa 
' appelle en g^ndral disposition k faire telle ou telle chose, 
n'est qu'une disponibilite de force relativement h telle ou 
telle fonction. 

Independamment de ces plaisirs de simple occupation, il 
y en a d'une intensity beaucoui) plus vive et ne se produi- 
sant qu'd Toccasion d'objets ou d'id^es capahies de fournir 
k nos faoult6s la matifere d'un exercice plus corapliqu^. Ces 
sentiments supposentTemploi par la conscience d'une quan- 
tit6 de force plus considerable encore. Nous les ramenerons 
t deux categories principales : 1** les plaisirs du goCit, et 
fi^ les plaisirs du cosur. 



§ 2. — PLAIBIHS DU OODT. 

Les plaisirs du goM, c'est-a-dire ceux qui r6sultent d'nne 
excitation tr6s-con8id6rable de Timagination et de Tintelli- 
gence, peuvent 6tre distingu6s en quatre esp6ces : I. les 
plaisirs de Tesprit dans le sens strict de ce mot, II. oeux du 
sublime ou de Tadmiration, III. ceux du beau, IV. et ceox 
du risible. 



l'esprit (wit, witz). 

S'il existe une autorit6 pour d6finir Tesprit, c'est as6ur6- 
ment Voltaire. « Ce qu'on appelle esprit^ dit-il, est tant5t 
une comparaison nouvelle, tant6t une allusion line, ici 
Tabus d'un mot qu'on pr6sente dans un sens, et qu'on laisse 
entendre dans un autre, Ik un rapport delicat entre deux 
id6es pen communes; c'est une metaphore singuli6re; c'est 
une recherche de ce qu'un objet ne pr6sente pas d'abord, 
mais de ce qui est en eflfet dans lui ; c'est Tart, ou de r6unir 
deux choses 61oign6es, ou de diviser deux choses qui pa- 
raissent se joindre, ou de les opposer I'une k Tautre : c'est 



l'esprit 167 

celui de ne dire qu'Si moitie sa pensee pour la laisser devi- 

ner i. » 

En un mot, l'esprit consiste dans la presentation d'uB 
rapport nouveau ; le .plaisir est d'autant plus vif que le rap- 
port est entre des choses plus eloignees. Celui qui decouvite 
le rapport eprouve le meme sentiment que ceux h qui il 
Texprime, parce que dans les deux cas il y a une m^me 
quantite de force intellectuelle mise en jeu pour produire la 
sensation nouvelle. Mais celui qui a trouve le rapport a.seul 
dfi Tesprit, les autres n'en ont que le plaisii\ 

L'esprit est iin quand il saisit un rapport entre des nuan- 
ces delicates; il ^st outre, ampoule, emphatique, quand il 
6tablit des rapports forces entre des objets trop eloign^s 
powr etre roipproches. XJn auteur anglais dlt d'une jpuce par 
laquelle Imi et sa maltresse ont ete mordus, que cette puoe 
est dcvenueleur « temple de mariage... y> II ajoute en s'a- 
dressant a sa maitresse : « A present nous sotmraes tons deux 
unis dans ces miure vivants de jais. L'habitude vous engage 
peut-etre a me tuer ; mais n'ajoutez pas h ce meurtre un sui- 
cide et un sacrilege. » Ily a dans un tel langage un veritable 
abus de l'esprit, qui tient a ce que les rapports sont faux ; 
lis ne peuvent causer aucun plaisir Si des ^ens de goijA^ 
parce que leur imagination se refuse a les coneevoir. 

Quand on lit dans un traile d'astronomie des phrases 
corame celle-ci : « Si Sirturne venait h manquer, ce serait te 
demiier satellite qui prendrait sa place, parce que les graafe 
seigneurs eloignenttoujours d'euxleurs successeurs)),on esfl: 
d^sagreablement cheque, comme on le serait par un objet 
laid, parce que la comparaison est fausse de tons points, et 
que notre entendement en repousse les dif!6rents termes. 

Un des moyens les plus comraunement employes pour 
orner le style, c'est-a-dire pour le rendre agreable et causer 
le plaisir de Tesprit, consiste k 6viter d'employer les mots 
propres et k designer les objets par des images ou des meta- 
phores qui sont toujours des comparaisons abreg^es. On 
olTre ainsi a Tintelligence une tradacfcion a faire, et comme 

is Leltre sur Vesprit, 



168 PLAISIRS POSITIFS 

il faut plus d'6nergie pour retrouver un objet sous un signe 
indirect que sous un signe .direct, onfournit h 1 entendement 
une occasion d'employer plus de force disponible et par con- 
sequent d'6prouver plus de plaisir. II y a toujours plus de 
charme h laisser entendre les choses qa'k les montrer : 

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire. 

Mme du Deffant, trouvant le c616bre m6canicien Vaucan- 
son tres-ennuyeux et tr^s-gauche, disait de lui : « Je parie- 
rais qu'il s'est fabriqu6 lui-in6me. x> Le trait est charmant, 
parce qu'il occupe I'esprit k faire toute une s6rie do traduc- 
tions : Vaucanson s'est fabriqu6 lui-m6me ; — les objets 
fabriqu6s par Vaucanson sont des automates; — Vaucanson 
est un automate ; — les automates ont les mouvements roides 
et compasses; — Vaucanson a les mouvements d'un auto- 
mate; — Vaucanson a les mouvements roides et compasses. 

II y a encore un autre avantage h sugg6rer indirectement 
rid^e d'une chose au lieu de la ddcrire dans ses moindres 
details; on laisse plus de liberty k Timagination, on lui per- 
met de concevoir les objets tels qu'elle aimerait qu'ils fus- 
sent, tandis que si elle est li6e par une description complete 
ou une definition exacte, elle est obligee de se representer 
I'objet tout autrement peut-etre qu'il ne lui aurait convenu ; 
dans le premier cas, la representation est plus facile, parce 
que ne rencontrant aucun obstacle dans les associations 
d'idees, Tesprit n'a pas d'effort penible k accomplir pour 
ecarterune notion contradictoire ; si au contraire on nous 
impose une conception qui n'est pas conforme k toutes les 
habitudes de notre pensee, nous avons k vaincre la resis- 
tance de ces habitudes, et la conception ne se realise qu'a- 
pres une depense de force plus ou moins penible et fati- 
gante. C'est ainsi qu'une femme gagne beaucoup k ne laisser 
voir de ses charmes que les plus parfaits ; Timagination, excitee 
par ce qu'on entrevoit, se represente le reste suivant des 
proportions conformes k sa maniere de concevoir la beaut6; 
si au contraire on avait k se representer la meme femme 
telle qu'elle est en realite dans toute sa personne, il y aurait 
probablement quelques traits beaucoup moins en harmonie 



LE SUBLIME 400 

avec nos associations d'idees que ceux que nous avons spon- 
tan^ment congus. 

La plupart des esth6ticiens allemands considerent Tesprit 
comme une des formes ou des especes du risible. Mais il est 
certain que beaucoup de traits d' esprit sont ing6nieux, pro- 
fonds, piquants, sans faire rire en aucune maniere. Une plai- 
santerie pent 6tre spirituelle en meme temps que risible; 
mais il n'en est pas toujours ainsi. D'ordinaire les traits 
d'esprit, comme tout ce qui est agr6able, font venir le sou- 
rire sur les levres ; mais le sourire n'est pas la meme chose 
que le rire. Quand Pascal dit que « Fhomme est un roseau, 
le plus faible de la nature, mais un roseau pensant », c'est 
un trait d'esprit qui est plus pres du sublime que du risible, 
bien qu'il ne soit point d'une exactitude irreprochable. Voici 
maintenant un exemple de trait d'esprit risible; on exagerait 
devant une dame Tesprit d'un homme assez borne : « Oh 
oui! dit-elle, il doit en avoir beaucoup, car il n'en depense 
guere ! » Le spirituel consiste ici dans le rapprochement 
ingenieux de I'esprit et de I'argent ; et le risible consiste k 
donner la preuve qu'un homijie n'a point d'esprit en affir- 
mant qu'il en a. 

Ceux qui veulent ramener le spirituel au risible nous 
objecteront peut-etre qu'il faut avoir de Tesprit pour inven- 
ter des saillies plaisantes; mais nous repondrons qu'il en 
faut aussi pour trouver un trait sublime, une belle concep- 
tion, et dans ce sens, au lieu de reduire le spirituel a n'^tre 
qu'une des especes du risible, il faudrait au contraire pre- 
senter le risible, le beau, le sublime, comme des especes du 
spirituel. 



II 



LE SUBLIME. — L'aDMIRATION. 

Dans les charmes de I'esprit dont nous venons de parler, 
I'imagination excitee par I'objet arrive du moins h se repre- 
senter d'une maniere complete certaines conception's deter- 



170 PLAlSinS POSITIFS 

minxes ; il en est autrement clans le sublime : ici rimag^lnation 
n'est pas moins stiinuloe ii la representation d'un objet, mais 
elle ne pent venir h bout de Pembrasser dans sa totality; 
Tdbjet sublime la d^passe ; en vain nous nous livrons h one 
s6rie de conceptions successives, nous tie pouvons arriver i 
dipuiser soit sa grandeur, soit sa dur^e, soit la complicatioB 
de ses details, soit la mesure do son pouvoir, soit la force 
qui Fa produit. Le sublime, c'est Tinfini, Timmense, rind6- 
finissable. Corneille, qui s'y connaissait, le dofinissait Tin- 
comprehensible. Le plaisir, dans le sublime, tient h ce que 
Tobjet, 6tant in^puisable, nous pormet d'employor toute la 
force disponible pour la pens6e, force qui peut 6tre enorme 
h certains moments; nous ne sommes limitc^s que par la 
fatigue qui commencerait Ji se manifester dtjs que nous 
d^passerions cette quantit6 de force, ou parle d^tournement 
de notre attention vers d'autres objets en vue d'6viter cette 
fatigue. 

Kant a soutenu que le plaisir du sublime (Stait m616 d'an 
vqgue sentiment de tristcsse ; il a attribu6 cette tri«?tcsse k 
ce que nous avions, devant Timmensit^ de Tobjet sublime, 
conscience de Tinsuffisance de nos facultes. Cetto explication 
ne nous paralt pas exacte; elle supposcrait une reflexion sur 
nous-m6mes dont nous ne sommes guere capablcs dans un 
moment d'admiration. Nous avons montr6, dans noire th^o- 
rie de la douleur, que la tristesse avait pour cause un manque 
de reaction de la part des id(^es; or I'objet buMime 6lant 
vague, ind6termin6, ne fournit pas b. rintelligenco la source 
de reaction qu'elle est habituee a trouver dans la linnrtatlon 
m6me des objets nets et precis. Nous croyons avoir obsen^ 
d'ailleurs que cette 6motion triste ne se produit, quand elle 
a lieu, que vers la fin de remotion du sublime, au moment 
oil la fatigue commence h Temporter sur le plaisir. 

Tout ce qui est immense, le temps, I'espace, Dieu, I'ab- 
solu, le ciel, Toc^an, le desert, les A) pes, sont des objets 
6ternellement sublimes. La religion 6veille le m^me senti- 
ment par ses dogmes mysterieux et ind^finissables. Le mer- 
veilleux, le feerique est du m6me ordre. Une rapidity extreme 
est encore sublime, parce que nous ne pouvons nous repr6- 



l'admiration 471 

aenter robjert dans les positions intermediaires qu'il a suc- 
oessivement occupees. Qui ne se rappelle Timpression pro- 
fonde qu'ont produite sur son imagination naive ces bottes 
de sept lieues de certain conte de fees dont on a berce notre 
eirfance? Le charnie des tours d'escamotage precede ^gale- 
ment du sublime; tel est Teffet d'un objet qui nous est suo- 
cessivement montre dans des positions extremes, sans quB 
nous puissions concevoir par quelle voie il a pu passer^ boub 
nous creusons vainement la tete pour comprendre comment 
une muscade plac6e dans un gobelet peut se retrouver tdans 
tm autre. 

La plus vive impression de sublime est peut-toe celle qui 
est produite sur nous par des facultes superieures aux n6tre& 
et que, pour cette raison, nous ne pouvons nous representer. 
Car nous ne pouvons mesurer les autres qu'k notre propre 
mesure. Quand nous voyons quelqu'un accomplir ce que 
nous ne serious pas capables de faire nous-m6mes, nous 
admirons. Les grandes actions, le genie, le talent, sont des 
eas de ce genre. Dans le premier cas, nous admirons, par 
example, un courage, un d^vouement sup6rieurs k notre 
foroe morale, comme dans ce trait du Cid : 

Sortir d^.une bataille et combattre a rinstant! 
— Rodrigue a pris haleine en vous la racontant. 

Bans les autres cas, nous admirons une habilet^,, une 
fecondit6, une dexterity dont nous n'arrivons m6me pas k 
nous expliquer la possibilite. Tel est le sentiment d'admi- 
ration que nous inspirent les poetes et les artistes, et qui est 
(fort different du sentiment du beau inspire par leurs oeuvres. 
Les deux sentiments coexistent souvent; ce n'est pas une 
raison pour les confondre, comme le font la plupart des 
esth6ticiens et des critiques. Quelquefois des artistes abusent 
de leur talent pour produire des oeuvres, qui, au lieu d'avoir 
pour but de charmer par elles-memes, ne sont faites que 
pour faire songer k Thabilete extraordinaire de celui qui les 
a ex6cut6es ; ils ne s'occupent qu'k faire ressortir la difQ- 
cult6 vaincue. Ainsi des musiciens, au lieu de chercher a 
plaire par les charmes d'une mfelodie, se livreront k des 



472 PLAISIRS POSITIFS 

tours de force qui feront valoir leur dexterity. Un grand 
coloriste comme Watteau s'amusera h peindre un Pierrot de 
grandeur naturelle, bras ballants et pieds joints ; que d'ha- 
bilet6 il a fallu pour rendre supportable, par des tours de 
force de coloris, le plus ingrat des sujetsl En face de cette 
toile, j'oublie Toeuvre et ne pense qu'au talent prodigieux 
du peintre. Ce n'est plus Gille, c'est Watteau lui-m6me qui 
se dresse devant mon esprit, et pendant que je pense k la 
difficult^ vaincue, je ne suis plus k Timpression du pitto- 
resque et de la beaut6. 

Le sublime '6tant par essence inconcevable et incompre- 
hensible, il est naturel que le sentiment correspondant, c'est- 
^-dire I'admiration, fasse souvent fausse route et s'attache k 
ce qui est absurde ou d6pourvu de sens. La pensee s'e- 
vertue k chercher un sens k ce qu'on n'entend point; elle 
essay e successivement une s6rie de conceptions, et il results 
de cette poursuite, quelque vaine qu'elle soit, un emploi 
assez intense de force pour 6veiller le plaisir de I'admiration. 
« Qa est si biau que je n'y entends goutte, j> dit Lucas dans 
le Mideoin maXgri lui. a Parmi les gens qui lurent mon 
Voyage dans la lune, raconte Cyrano de Bergerac, il se 
rencontra beaucoup d'ignorants qui le feuillet^rent. Pour 
contrefaire les esprits de grande vol6e , ils applaudirent 
comme les autres, jusqu'a battre des mains, k chaque mot, 
de peur de se m^prendre, et, tout joyeux, s'6cri6rent : a Qu'il 
est boni » aux endroits qu'ils n'entendaient point ^ » Des- 
touches fait dire de m6me k un de ses personnages : « Quand 
je lis quelque chose, et que je ne Tentends point, je suis 
toujoursdans Tadmiration 2. » — On connalt le jugement de 
Gilbert sur Diderot : 

II passe pour sublime k force d'dtre obscur. 

Victor Hugo trouve que Shakespeare est sup6rieur h Moli6re, 
parce que Ton comprend Moli^re, tandis que Ton ne com- 
prend pas Shakespeare. 

1. Histoire comique dea etata et empires du aoleiU 

2. La fausse Agnes . 



PLAISIRS POSITIFS 173 

Comme Ton cesse d'admirer des que Ton coraprend ou 
que Ton a obtenu sur les choses des conceptions exactes, 
las ignorants sont plus enclins k Fadmiration que les gens 
instruits; de tous les sentiments, celui du sublime est assu- 
rement celui que la culture intellectuelle chez les individus 
et le progres des sciences ou de la philosophie en g6n6ral 
tendent le plus k affaiblir. Gela n'arrive pas pour le senti- 
ment du beau, ce dernier ayant au contraire pour condition 
des representations nettes et precises. Tandis que le senti- 
ment du beau repond d' ordinaire au degre de perfection des 
objets, le seiltiment du sublime ne denote souvent que Tim- 
perfection de nos facult^s. Boileau dit avec raison : 

L'ignorance toujours est pr^te a s'admirer. 

a Nous n'admirons que ce qui est au-dessus. de nos forces 
ou de nos connaissances. Ainsi Fadmiration est fille tantdt 
de notre ignorance, tant6t de notre incapacity : ces prin- 
cipes sont si vrais, que ce qui est admirable pour Fun, n'at- 
tire seulement pas Fattention d'un autre. Saint-fivremond 
dit que Fadmiration est la marque d'un petit esprit : cette 
pensee est fausse ; il eut fallu dire, pour la rendre juste, que 
I'admiration d'une chose commune est la marque de peu 
d'esprit ^, y> 



III 



LB SENTIMENT DU BEAU. 

II y*a une tendance assez gen6ralement repandue k 6tendre 
la qualification de bestu k tout ce qui est agreable; on Fappli- 
que par exemple a tout objet de sensation qui plaira, sans 
mettre aucunement en jeu Fimagination ou Fintelligence; on 
dira que le bleu est une belle couleur, que tel chanteur a de 
belles notes dans la voix. G'est surtout pour les objets de la 
perception visuelle que cette extension du terme est com- 

1. Diderot, Encyclopedic, 



474 PLAISIRS POSITIFS 

mune ; ainsi Descartes d^finissait simplement le beau ce qui 
est agr^able pour la vue, et Dugald-Stewart adopte encore 
cette definition. D'autres auteurs, comme M. Chaignet, ap- 
pellent beau tout ce qui est un objet d'amour i, autantvau- 
drait dire tout ce qui a le don de pl'aire. Dans ces differenta 
cas, le mot est pris dans un sens extr^mement large ; nous 
n'avons h nous occuper ici que du sentiment du beau dans 
une acception plus 6troite et servant h designer le sentiment 
qui accompagne un exercice particulier de Fintelligence. 

Le beau est ce qui pr6sente une grandfe complication dans 
runit6 d'une m^me conception, die telle sorte que cette con- 
ception, pour 6tre r6alis6e dans I'imagination, exige un 
emploi de force considerable. Ce n'est plus, comme le spiri- 
tuel, un rapport entre phisieurs conceptions, ni comme le 
sublime une tentative de la pens6e pour atteindre une con- 
ception qui la depasse, c'est la vari6t6 dans Tunit^, c'esl 
Taperception, dans un seul tout, d'une grande quantity de 
details et d'616ments en harmonie les uns avec les autres^ 
Hemsterhuis disait que le beau est ce qui fait beaucoup 
penser : il faut ajouter dans un seul acte de conception ; car 
si Ton ne tient pas compte de Tunite, le beau ne se distingue 
plus du spirituel, du sublime, du risible, qui, eux aussi, font 
beaucoup penser, quelquefois m^me plus encore que h 
beaute. Toutes les theories qui ram^nent la beauty h I'ordre, 
h la proportion, k la regularity, h I'harmonie sont au fond 
une seule doctrine qui lui assigne ces deux conditions : I'u- 
nite et la complication. Cette mani^re de voir, qui est la 
plus juste, est peut-etre aussi la plus ancienne; elle parait 
en effet remonter k Democrite, dont Clement d*Alexandrie 
nous a conserve ce passage : « Homere, doue d'une nature 
vraiment divine, a construit un edifice aussi rigulier que 
varU 2. » 

Comme I'unite de conception est la premiere condition du 
sentiment du beau, il faut, pour qu'un objet puisse eveiller 
ee sentiment, qu'il ait au moins une certaine dimension et 



1. Les principes de la science du beau, 1860. 

2. Stromata, VI, 18. 



l'ejmotion du beau 175 

qu'en m^me temps cette dimension ne depasse pas certaines 
limites. Aristote a insiste sur ce point avec beaucoup de 
precision et a plusieurs reprises : cc Le beau, dit-il, est dans 
le nombre des parties, dans leur disposition et dans la gran- 
deur; un animal trop petit ne pent etre beau^ car une notion 
qui ne nous occupe presque qu'un minimum de temps, ne 
produit sur nous qu'une impression vague ; mais un animal 
trop grand ne pent pas non plus etre beau, car on ne peut 
I'embrasser dans un seul acte de connaissance : son unite, 
son ensemble nous echappent. De meme il faut que toutes 
' les parties d'un poeme puissent 6tre conserv6es par la m6- 
nioire et embrass6es dans une seule conception. De meme 
encore un fitat politique, pour avoir de la beaute, doit 6tre 
assez grand pour se suffire k lui-meme, et ne pas I'^tre au 
point de ne pouvoir etre bien gouvernd i. » G'6tait une 
maxime favorite d'Annibal Garrache, qu'on ne peut faire en- 
trer plus de douze jQgures dans un tableau sans confusion et 
qu'on ne devrait jamais se le permettre, h moins d'y 6tre 
contraint par la nature du sujet; et en effet le trop grand 
nombre des parties rend impossible la conception du tout 
dans un seul acte, a moins que ces parties ne soient habile- 
ment disposees dans un certain nombre de groupes secon- 
daires, facilement saisissables. 

Lavariete et la complication ne sont pas moins n^ces- 
saires que I'unite. Si nos facultes n'etaient provoquees qu'^ 
un exercice modere, nous eprouverions peut-6tre le plaisir 
de Toccupation dont nous avons parle plus haut; mais nous 
n'irions pas jusqu'k I'^motion plus vive de la beauts. Sup- 
posez deux murs; Tun sans ornement et uniformement de 
la meme couleur, I'autre convert de riches arabesques; 11 
est evident que I'acte le plus simple de perception sufOra 
pour epuiser la connaissance du premier, tandis que le se- 
cond ne pourra etre connu d'une maniere complete qu'au 
moyen de Taperception distincte de chacun des ornementa 
dont il est revetu. G'est pour cette raison que le dernier est 
beau, tandis que le premier n'offre aucune quality esth6- 

1. Poetique^ clu vu. — Politique, 1. VII, eh. rv; 



176 PLAISIRS POSITIFS 

iique. C'est encore pour la m6me raison qu'une t6te est plus 
agreeable h voir de profil que de face, et de trois quarts que 
de profil; il y a en effet dans les deux derniers cas une plus 
grande vari6t(5 dans la figure;. la correspondance sym^trique 
des traits se trouve diininu^e sans qu'il y ait cependant des- 
truction de runit6 et de Tordre. Un peintre qui a h repre- 
senter un Edifice le pr6sentera plut6t de biais que de front, 
pour en att^nuer Tapparence sym^trique. II y a plus de 
beaut6 dans une ligne courbe que dans une droite, parce 
que la premiere, malgr6 son unit6, est k elle seule comme 
une infinite de lignes droites : 

Linea recta velut sola est, sed mille recurvse. 

II est bon de faire observer que la variety ne produit son 
effet esth^tique sur nous que lorsque chacun de ses elements 
attire sp6cialement Tattention; quand, au contraire, ils ne 
sont pas de nature k se faire apercevoir distinctement, la va- 
n6t6 est pour nous comme si elle n'existait pas, et se con- 
fond avec I'uniformit^. 

S'il est utile, au point de vue esth^tique, de rompre la sy- 
m^trie dans les objets qui sont relativement simples, il est 
n6cessaire, au contraire, de Tintroduire dans les objets trop 
compliqu6s. Elle est en effet dans ce dernier cas d'un grand 
secours pour retrouver lunit^. Ainsi Raphael introduit g6ne- 
ralement dans ses grandes compositions, comme VEcole 
(VAthbnes^ VHdliodore^ la Dispute du saint sacrement et 
beaucoup d'autres, une correspondance de groupes et de 
lignes qui facilite pour I'imagination la comparaison des 
principales divisions de Toeuvre. L*aperception g6n6rale des 
groupes suffit pour Timpression du beau, et chaque groupe 
6tant ensuite consid6r6 k part pent avoir sa beauts propre 
par I'agencement des details qui le composent. 

Independamment de Tunit^ et de la varidte, il faut encore, 
pour produire F^motion du beau, que I'objet remplisse 
une troisi^me condition, c'est la conformite aux habitudes 
de notre imagination , c'est-^-dire k ce qu'on appelle les 
associations d'id^es. Un objet qui renferme de la vari6t6, 
mais qui est contraire Si ces associations, 6veille le sentiment 



CONDITIONS DE LA BEAUXfi 177 

du laid et ne peut 6tre congu, comme nous Tavons montr6 
en 6tudiant la douleur, qu'en triomphant d'une resistance, 
et par consequent avec effort et fatigue. Toutefois des esth6- 
ticiens comme Alison, Raphael Mengs, ont eu tort de faire 
consister uniquement le beau dans la conformite avec nos 
facultes ; ce n'est la qu'une condition purement negative ; un 
objet qui presenterait cette conformity avec nos associations 
d'idees, mais sans une complication suffisante, ne serait pas 
laid h la verite. Mais il lui manquerait quelque chose pour 
avoir de la beauty. 

La conformite aux associations d'idees augmente le plaisir, 
parce qu'elle rend la conception de I'objet plus 6nergique. 
L'oeil d'une jolie femme nous suggere Pid^e d'une figure en- 
tiere que nous sommes determines k imaginer, suivant nos 
associations, en proportion avec lui; la bouche en meme 
temps nous suggere aussi I'id^e d'une figure entiere ; il en 
est de meme des autres traits; si par consequent tous les 
traits de la figure sont dans le rapport que nos habitudes de 
pensee portent h leur attribuer, le m^me ensemble de figure 
se trouve k la fois sugg6r6 par toutes ses parties. Si au con- 
traire les m^mes traits ne se trouvent pas tous en harmonic, 
s'ils ne sont pas associ^s dans notre esprit avec le meme 
ensemble de figure, ils nous suggerent des conceptions di- 
verses qui se resistent les unes aux autres ; il faut alors que 
la representation 6veill6e par la perception d^truise dans la 
conscience les representations sugger^es par les associations 
d'idees, et cette operation devient penible parce qu'elle exige 
un exces de depense de force. 

La conformite aux habitudes de pensee etant une condition 
purement negative , il n'est peut-etre pas rigoureusement 
exact de dire, comme on le fait generalement, que la beaute 
n'est pas la meme suivant les temps et les pays; mieux vau- 
drait retourner cette proposition et dire que , dans les diffe- 
rents lieux et les differents siecles, les hommes ne sont pas 
desagreablement cheques par les memes objets. II ne suffit 
pas, pour qu'une femme paraisse belle aux yeux d'un Ghi- 
nois, qu'elle ait un extreme embonpoint et les pieds trop 
petits pour marcher ; mais cela sufQt pour qu'elle paraisse 

DVilONT* VL 



178 PLAISIRS P0S1TIF8 

laide k un Europ^en. II ne sufQt pas d'avoir le teint jaune^ 
de peindre ses dents en noir pour ^veiller le sentiment du 
beau dans I'esprit d'un Javanais; mais iln'en £stut pas da- 
vantage pour d^plaire h un Francais. Tout Taitien qui a le 
nez ^cras6 n'est pas beau pour cela aux yeux de ses compa- 
triotes, mais cela sufHt pour qu'il soit laid suivant notre goflt. 

De ce que la complication augraente, d'apr^s la thSorie de 
)'6volution, au fur et k mesure que les 6tres organises 8*616- 
vent dans T^chelle du developpement, on comprend que la 
beaut6 soit en quelque sorte correlative au deigr6 de perfee* 
tionnement des 6tres ; on comprend aussi que la forme hu- 
maine, 6tant celle d'une espece qui 6crase toutes les autres 
dans la lutte pour I'existence, soit celle qui offre le plus de 
complication dans son unit6 et qu'aucune autre forme joie 
puisse rivaliser avec elle au point de vue de la beauts. 

U y a deux esp^ces de beauts, la beauts de coexistence et 
la beaut6 de succession. La premiere est celle dont les ele- 
ments se pr6sentent simultanement h la perceptijosn et h I'i- 
magination ; la derni^re est celle dont les diverses parties se 
realisent dans le temps et ne peuvent etre embrass^es dans 
une seule conception que par un travail de Timagination qin 
en rapproche tons les moments. 

La beaute de coexistence est surtout celle des objets qui 
s'adressent k Toeil. Elle se subdivise en deux autres : la 
beaute plastique ou beaute de forme, et la beaute pittoresque 
ou beaute de couleur. 

Dans la beaute de succession, nous avons k distinguer ia 
beaute du mouvement proprement dit ou grtee, Ja beaute 
dont les elements sont presentes par le langage (beaute lit- 
teraire ou poetique), celle qui depend des rapports de son 
(beaute musicale ou meiodie), et enfln celle de la confonxute 
des moyeos ^ la fin (beaute d'action ou beaute morale). 



BSAUTlft PLASTIQUB. 

Le goM de la beaute plastique est, avec ceM de ia beaaft6 
morale, le plus noble et le plus eieve de tous ; car son objet 



BEAUrf: PLASTTQUE 179 

Be rapporte au perfectionnement de la forme humaine. Ve- 
Tiustas et pulckritudo corporis secemi non potest a vate- 
tttdme.'Cest ainsi qu'il contribue h cette selection naturelle 
dont I'effet est d'ameiliorer i'esp^ce. 

Nous n'admettons pas cependant de type absolu de 4a 
l^eaute plastique*; car nous consid6rons la perfection elle- 
in6me comme purement relative. Les philosopTies et les 
estheticiens ont €it6 souvent erafbarrasses poiar expliquer 
cx)mment rartiste peut, sans s'inspirer d'une idee absolue^ 
donner de la beauts k ses conceptions. lis se sont demand6 
oe qui pouvalt le guider dans son etooix parmi les diff^reoB^s 
irmt^riauK qui se pr6sentent St son imagmation. Ge 'qui ile 
dirige, ce n'e^ pas une id6e inn6e; c'e^ simplement son 
gout ou le plaisir que Giui procurenit ses propres concep- 
tions. Dans r^laboration de son oeuvre, 11 essaie (fflf^rents 
^16ments, jusqu'^ ce qu'il soil arrive h. un ensemble qui sa- 
tisfasse et charme sa propre imagination. Au lieu 4e con- 
suiter un mod^ d'odgine surnattrrelle, une en1ttt6 'qui •est 
une chim^re de 'oertaines 6coles m^taphysiques, il choisit, 
parmi les matSrianx que ses reminiscences iui sugg^rent, 
:ceux qui pr^duiseiExt sm* sa sensibilitfe it'impression qu'il se 
propose de prodiBare siir celle des autoes. 

Un grand siombre de phHosio^hes >confltempoFains, au leu 
id'tetudier ie Ibeau en lxii-m6me, jont essays de le 4^nirpar 
•OMtaines quaifil^s dont il sersit, 'd^r6s •eux, d'expressiffn. 
L'esthetique moderne ^odt de TexpreseiaH partotft : le toeao^ 
cscpression; l& suft>lime, expression; He risible, expressicni. 
lOn a defini le beau, la ^lendeur 4u ^vrai. M. Micbelet 'dit 
iqne « iel)eaii est laface»de Dieu. ^ FidMe, Sohelling, Hegel 
ie pr6sente«t comme one manifesftatian de I'albsolu dans le 
ifini. Mais ce qu'il s'agissaiit de imontrer, ^c'dtaifc en quod ^eon- 
Biste cetle maodffestalion et pourquoi eBe nous procure izne 
iiBipresBion agr6ab4e. UL. -Oharles L^v^qtae soUtient que le 
-beau est lane manofestation de iia foroe ; cek peut ^re vrat. 
JNous admettons m^mje qoe la beau!t6 puisse 6veiller cmtaines 
id6es et en etre Texpression; mais la 46termiKation de oBs 
idees ne jette anicnxke IwEoitsre awe ia nature m6me de la 
i)eauti&. Qm uoos a|»prend de qaelle souiKce i^Bane la bea.u^> 



180 PLAISIRS POSITIFS 

on ne nous explique pas ce qu'elle est. Ce n'est pas par 
suite de ce qu*il exprime que le beau agit sur la sensibility ; 
car plus le signe nous absorbe par lui-m6me, moins nous 
avons d'attention k accorder Si la chose signifi^e, et r^cipro- 
quement. 

II faut done se r^soudre h ne chercher le secret de la 
beaut6 plastique que dans des rapports de formes et de 
iignes. Une des 6tudes les plus interessantes qui aient 6te 
failes en cfe sens est VAnalyse de la Beaute de Hogarth. 
« Le beau, disait Hogarth, cest la ligne serpentine. » Cette 
ligne est celle que d^crivent plus ou moins parfaitement un 
fils d'archal autour d*un c6ne ou des serpents autour d'un 
caduc6e; mais c'est aussi celle que suivent le fil d'un tire- 
bouchon ou des distiques enroul6s autour d'un mirliton. 
Tout cela est, dans la th^orie d'Hogarth, le comble de la 
beaut6. Des plaisanteries de toute esp6ce ont accueilli cette 
definition dont la Reductio ad absurdum n'offrait pas de 
grandes difficult6s ; le c616bre caricaturiste se vit lui-m^me 
en butte k mille caricatures : on fit graver un charlatan d^ 
montrant aux yeux d'un public 6bahi que la bosse est la plus 
belle chose du monde : a mountebank demonstrating to 
his admiring audience that crookedness is most beautiful. 
Si Ton compare les diff6rentes esp6ces de Iignes en elles- 
m6mes et en dehors de toute application, il est tr6s-vrai que 
la ligne serpentine est plus agr6able h voir que la ligne 
droite et m6me que des Iignes simplement ondoyantes; mais 
pourquoi donner sp6cialement k cet agr6ment le nom de 
beaute? Si, au contraire, laissant de c6t6 la consideration 
des Iignes en elles-m^mes, on s'attache k celle des objets 
reels, on reconnait que la beaute de ces derniers vient bien 
moins de ce qu'ils sont termines par telle ou telle ligne, que 
de ce que leurs contours sont composes d'une combinaison 
de hgnes de toute espece. L'architecture fait de la ligne 
droite un grand usage, ce qui ne detruit pas ses charmes. 
L'agrement reside non dans telle espice de Iignes, mais dans 
la variiti des Iignes. 

Des associations d'idees propres k certaines classes de la 
fiociete, k certaines coteries, viennent souvent fausser le 



LA DISTINCTION, LE JOLI 181 

godt et substituer des beaut^s de convention h la veritable 
beaut6. Le sentiment de la distinction prend souvent cliez 
les gens du monde la place du sentiment du beau. La dis- 
tinction des traits qui est h la beaut6 plastique ce que la dis- 
tinction des mani^res est k la grdce ou beaute de mouvement, 
se compose de certains traits qu*on ne rencontre d'ordinaire 
que dans les classes riches de la society. II est certain que 
rhabitude de peu vivre au ranl air, de ne gu6re se livrer k 
des travaux corporels, de d6velopper le systeme nerveux 
beaucoup plus que les muscles, finit par donner un temp6- 
rament k part qui a son influence sur la figure et sur toute 
la constitution. II est distingue, surtout pour une femme, 
d'avoir Fair d61icat ; trop de fraicheur donne I'air de venir 
de la campagne. II y a des nez qui deviennent k la mode 
uniquement parce qu'on les trouve sur le visage de gens 
haut places. L'amour de la distinction fait parfois rechercher 
de v6ritables difformit^s, comme un pied trop petit ou une 
taille trop fine, qui ont cet inappreciable m6rite de ne se 
rencontrer que chez les gens qui n'ont ni k marcher ni k tra- 
vailler beaucoup. Par un caprice du langage, on ne donne 
g6neralement dans le monde, le nom de heautS k une femme 
que lorsqu'elle joint k ses charmes, sinoa la distinction des 
mani^res, du moins celle des formes et de la figure. On 
n'accorde aux autres que T^pith^te de jolies\ L'emploi de 



1. Joli est un terme trds-gSn6ral, servant k designer tout ce qui 
plait aux sens, ou k Timagi nation, le sublime excepts. Autrefois on 
I'appliquait mtoe aux savours et aux parfuras agreables, et Ton ne 
dirait plus aujourd'hui, comme Jean-Jacques : « Je m*avisiii de con- 
voiter un certain petit vin blanc d'Arbois tres-joli^ dent quelques ver- 
res que par-ci par-l& je buvais k table, m'avaient fort afTriande {Con' 
fessiofiSf p I, 1 vi). » — Les estheiiciens ont surtout insisle sur I'op- 
position du joli et du sublime : « Direz-vous de TOcean que c'est une 
jolie mer, du mont Blanc que c'est une jolie monlagne, d'un chSne 
s^culaire que c'est un joli arbre, du lion danu sa force que c*est un 
joli animal, de Paris que c>3t une jolie vilie?»i,Ch. L6v6qMp, La 
Sci'^nre r^'-. beau), — oile campagnard de Boileau uous fait rire quand' 
il declare que 

A son grS le Corneillj est joli quelquefois, 

c'est qu*il n'y a pas d'aul.urauquel un pareil eloge convienne moins 
q\x*k Corneille, dont le style aftecte partout la sublimits. Mais il ne 



182 PLAisiRs PosrriFS 

ces expressions est purement arbitraire et accidentel : la ve- 
ritable beaut6 n'a rien de commun avec la distinction, et ce 
qu'on appelle une jolie femme est une femme belle dans le 
sens rigoureux du mot. 

Dans les arts, la beaut6 plastique est celle dontlia sculpture 
et I'architecture ont pour but d'6veiller le sentiment. E'ar- 
chitecture classique excelle par la grande beaut6 d'ensem- 
die ; I'architecture gothique, qui r6pond h un got!tt moins 
cultiv6, recherche surtout les beaut^s de d6teil. La sculpture 
fait f ausse route quand elle cherche h presenter autre chose 
que de la beauts plastique ; car elle est toujouBs, en pa- 
reil cas, r^duite k traiter des sujets piquants, riisibies, 
dramatiques ou pittoresques, qui conviendraient mieiax & 
d'autres arts. 

Le goCit de la beauts plastique est beaucoup moins d^TB- 
lopp6 dans I'Europe modcrne que dans I'antiquit^ classique. 
Les croyances spiritualistes ne lui sent pas fkvorables, et 3 
est g6n6ralement en raison inverse de Tasc^tisme et da 
mysticisme. L'art chr^tien cherche- plut6t a iht6resser par 
Fexpression path6tique qu'k charmer par list perfection des 
formes. « II est heureux pour la sculpture que la G"r6ce n'afi 
pas connu cette id6e de honte et de mis^re qui s^attache h Ih 
nudit6 dansnos soci^tdis chr6tiennes. La nudity absoliie des 
athletes dans les jeux publics, celle des jeunes gens dans tes 
gymnases, le v6tement 16ger des courtisanes, celui m^me des. 
femmes honn^tes, ces draperies ouvertes et flottantes dont 
les plis^ aussi gracieux que souples, se disposaient cPeux- 
mSmes autour da corps de fa^on k r^v^ler une beauts de la 
forme h chaque mouvement de la vie : tout cela multipliait 
pour les artistes les occasions d'observer la nature, enmSme 
temps que leur imagination s'enilammait par la vue du beau 
sous ses aspects varies. Jamais, quand bien mSme la nature 

foudcait pas en conclure, comme on I'a fait opielquefoiSy, que tout ee 
quiest joli soit n^cessairement trop petit. Entre la mesuce trop grande 
pour qu*on puisse la saisir (sublime) et le petit, il y a la juste mesure, 
la mesure ordinaire et mdme celle de la beaut6 : une jolie femme 
a'est pas toujours une naine, et.une jolie comedie pent avoir ses cinq 
actes. -~ Tout ce qui est beau est joli, mais U y a miUe maoidres 
d'dtre joU sans 6tre beau. 



LE PITTORESQUB VfelWnEN 183 

offrirait de nos jours et daas nos climats'des modeles com- 
parables pour la puretedes formes k^ce qu'^taient les Grecs> 
du temps de P6ricl6Sy jamais les tristes- 6tudes faites par nos 
artistes dans Tatelier, sur des figuares maussades et con^- 
traintes, ne remplaeeront cellfes que feiisaient librement et 
joyeusement les artistes grecs, h toute heure du jour,, suit 
les beautes que le hasard ou la familiarifc^ pr^sentait a leurs 
yeux en de continuelles rencontres.. Phryne elle-m^me 
ir6Glame sa part de gloire dans la perfection de Tart desi 
Pteixitele et des^Lysippe i. »- 

« Partout oil il est honteux. de sBrvir de modele k Tart,, 
disait Dideroty Fartiste fera rarement die belles choses. :» 

Un autre goiit qui^ en revanchev est beaucoup plus d^ve- 
llopp6 chez^ les peuples modemes que dans ra«iftiquit6, est 
eelui du pittoresque ou de^ la beaiali^^ d^ couleur ; 



LB PITTOUESQUB. 

La beauts pittoresc^e est de deux sortes : ou bien elle est 
due aux rapports de diff^rentes couleurs. entre elles^ ou bien^ 
elle depend de la distribution de la lumi^re sur les diff6- 
rentes parties d'un objet, d'un paysage, d*une composition- 
La premiere est suctout celle de T^cole venitienne ;. ku 
seconde appartient. surtout aux. ^ooles flamande et hollan^ 
daise. 

Le pittoresque v6nitien charme par rassociation du rouge 
avec le bleu, le vert, oa Tor, du blanc avec le noir ou I'ar- 
gentin, etc* Dans sa th6orie des couleurs,; Goethe montre 
que les couleurs complementaireSy c'est-Si-dire cellea qui se 
r^nnissent pour former le blanc, sont celles. dont le rappra*> 
chement est le plus agr^able. li explique cet eifet par una 
tendance de I'ceil ou plut5t de Timaginafion k recon^titueB 
L'unit^ du blanc avec ses 61^ments. Le gptit de la couleur k 
Venise paralt ^tre. d'oi?ig^. aii&QJislQi c'est une modifica- 

1. L. df9 RenehaiK^xi^kitobi 



184 PLAISIRS POSITIFS 

tion du gotlt byzantin pour les pierres pr6cieuses, les riches 
dtoffes, Tor, les mosaiques, etc. 

Le pittoresque flamand est au contraire Tunit^ d'un rayon 
lumineux dans la vari6t6 des teintes, des demi-teintes et des 
ombres. La lumi^re se r6pand sur toutes les parties d'un ta- 
bleau, modifl6e en intensit6 et en direction par tons les objets 
qu'elle rencontre, renvoy^e de Tun Si Tautre com me une 
balle rebondissante ; absorb^e par certains corps, r6fl6chie 
par d'autres, traversant ceux qui sont diaphanes, penetrant 
k demi dans le duvet d'une p6che, dans I'^cume d'un pot de 
bi6re, dans les soies d*un 6pagneul ou dans les cheveux 
boucl6s d'une jeune file ; semant sur son chemin toutes les 
couleurs aux innombrables nuances ; tantdt s'etendant en 
larges nappes, tant6t s'^parpillant en mille faisceaux dont 
chacun va avoir son histoire, qui se fuient ou se rappro- 
chent, s'entrecroisent comme les vagues d*uhe mer agit^e ; 
^clatahte sur toutes les saillies, glissant sur les courbes, se 
perdant dans les interstices de la pierre, dans le crcux d'un 
meuble, dans le pli d'une 6tofTe,dans une fossette du visage; 
retrouvant c^i et ISi, dans les corps brillants qui la regoivent 
et la rendent tout enti^re, sur les yeux ou sur les m6taux, 
sur le poli du marbre ou d*un miroir, de nouveaux points de 
depart ; s'assourdissant k la surface d'une cruche poreuse, 
ternie par les nuages, par les vapeurs, par la furnee qu'elle 
trouve sur sa route ; variant h chaque d^chirure et k chaque 
souillure d'un haillon, ou bien resplendissante d'ombres et 
de reflets sur une chatoyante robe de velours ou de satin ; 
m61ant pour ainsi dire k la teinte de chaque partie un 6cho 
de celle de la partie voisine, k celle d'une troisi^me la r6- 
sultante des deux premieres, et lorsquenfin, de change- 
ments en changements, elle arrive au terme de cette longue 
odyss6e, quand elle est pr6te k s'6teindre ou k sortir du ta- 
bleau, montrant, sur le dernier objet qu'elle 6claire, la trace 
de toutes les modifications qu'elle a subies et qui se sont 
ajout6es les unes aux autres, comme un vieillard porte sur 
les rides de son front le souvenir des grandes Amotions de sa 
vie. II y a Ik une action complete, avec son commencement, 
son milieu et sa fin ; une action dont I'esprit, sans bien s'en 



LE PITTORESQUE FLAM AND 185 

rendre compte, suit tous les developpements, comme il s'in- 
teresse a la marche d'un poeme. G'est un drame dont le 
h6ros est la lumiere. On y retrouve du moins les deux ca- 
racteres essentiels que Fanalyse psychologique attribue h la 
beaut6 : I'unit^ et la variete. 

Partout ou la peinture moderne s'est d6velopp6e sous Tin- 
fluence des oeuvres et des souvenirs de I'antiquite classique, 
elle s'est attach6e h reproduire cette beaut6 que les anciens 
ont surtout connue et qu'ils ont si admirablement exprim^e 
dans leur sculpture et leur architecture, celle qui consiste 
dans la disposition des differentes parties d'un objet, la cor- 
respondance des groupes, les rapports des lignes, la correc- 
tion des formes ; le dessin a toujours 6t6 I'affaire principale 
de ces 6coles, qui toutes relevent de Rome. Mais partout ou 
le d6veloppement des beaux-arts s'est produit hors de cette 
influence et avec une certaine spontaneite, la peinture s'est 
engagee dans une autre voie qui est veritablement la sienne, 
et est ferm^e h tous les autres arts, celle du pitloresque. En 
France, les deux courants de la peinture du nord et de la 
peinture du midi devaient se rencontrer et ils y ont, sans se 
combiner, co-exist6 de tout temps h c6t6 Tun de I'autre ; 
cela prouve bien qu*il y a ISi deux goCits distincts qui ne 
peuvent se confondre, alors m^me qu'ils se rapprochent, que 
ce sont presque deux arts different s, parce que Ton poursuit 
des buts differents. Bien que I'influence italienne ait tou- 
jours 6t6 pr^dominante, bien que depuis quatre siecles le 
goOt classique ait 6t6 seul officiellement enseign^, proteg6, 
encourage, bien qu'on ait pris I'habitude d'envoyer les pein- 
tres h Rome, il est toujours rest6, parmi les individualit6s 
les plus distingu^es, un certain nombre d'esprits ind6pen- 
dants, tels que les Le Nain, les Desportes, les Largilliere, 
les 'Watteau,les Chardins, les Descamps, les Th. Rousseau, et 
nos coloristes contemporains qui ont refuse de placer I'id^al 
de leur art dans la seule correction du dessin. lis ont eu 
du moins le m^rite de comprendre que chacun des beaux- 
arts doit chercher plus sp6cialement la beauts qui lui est 
propre. Les sujets de Raphael pourraient 6tre 6galement 
abord6s par la sculpture ; mais ne serait-il pas impossible 



i86 PLAISIRS POSITIFS 

de tailler dans le marbre ceux de Rembrandt et de T6niers?. 
GrAce aux jeux de la lumiere et de la couleur, des objeta 
laids par eux-m6mes deviennent facilement les ^l^menta 
d'un ensemble pittoresque. Tandis que rien ne sied mieox 
que le nu correct k la sculpture incolore, un peintre fera ua 
chef-d'oeuvre avec quelques ivrognes en haillons attabl6s 
dans un cabaret de bas etage. Gertes il n'y a pas de plua 
belle forme que celle du corps humain. Aussi les Italieaa 
qui se proposent de plaire par la beauts m^me des objda 
qu'ils repr6sentent, font-ils, de Tanatomie, une ^tude: appro** 
fondle ; ils excellent k peindre les carnations ; leurs drape- 
ries sont le plus souvent tr^s-simples ; ils ne couvrent que. 
pour faire deviner, le nu est leur triomphe:. Mais pour les 
peintres qui cherchent ^vant tout les modificationa de la 
lumiere, il n*y a que le visage qui soit une matiere £§conde ;; 
dans le reste du corps, la couleur uniforme des eamationa 
ne vaut ni les guenilles d'un mendiant ni la variety d'ua 
riche costume. Un visage vieux, difforme, rid6, ofiftrira aiB 
peintre plus de resst)urces qu'un visage jeui^, correct eC 
r6gulier. 

ORACB' OV BBAUTjI DE MOUVEMIfNT. 

Le mot grace sert h 6veiller dans I'esprit Ifes id^es les plus 
diff^rentes ; il a h6rit6 de tons les sens du grec jol^k et du 
latin gratia^ et h ces significations d6j2i nombreuses sont 
venues s'ajouter encore des acceptions nouvelles. La tb6o- 
logie, la morale et Testh^tique en ont fait chacune un usage' 
special, et il en est r6sult6 ce fait, toujours regrettable, que" 
le m6me mot a servi en m^me temps h di^signer des chosear. 
ext^rieures et des mouvements de I'^me, des qualit6s objec- 
tives et des ph6nom6nes subjectifs. En esth^tique, off 
reconnalt facilement que ce mot, surtout quand on s'en sert 
au pluriel, a cette signification large qui appartenait aussi an 
mot grec y^api;, et qu'il d6signe, h peu pr^s, tons les char- 
mes, tout ce qui a le don de plaire, tout ce qui rend aimablie, 
en un mot tons les objets agr6ables de la sensibility, aussi 
Men ceux qui sont des qualit^s du corps que ceux qui vien- 



LA GRACE 1S7 

nent de I'^me. Dire d'une femme qu'elle a tontes les graces, 
ce n'est pas seulement dire qu'elle est jolie, c'est affirraer* 
encore qu'elle plait par ses mani^res et qu'elle est int6rieu- 
rement dou6e de toutes ces qualit6s morales qui font le 
charme de la society, qu'elle a du coeur et de Fesprit. II ya 
les graces du langage, du style et de la diction, auxquelles 
chez nous, plus que partout ailleurs, tout^crivain doit sacrr- 
fier; il y a m6me les gr§,ces de la conversation, un peu 
n6glig6es aujourd'hui, mais qui ont jou6 un si grand r61e 
cLans le pass6 de notre vie de salons. L'imagihation, Tesprit, 
le bon sens, la politesse, la vertu, sont pleins degr5,ce, parce 
que tout cela attire et attache, plait et fait aimer. F^nelon 
parle des « Graces dont la nature a om6 la campagne. » 
Enfin chaque art a ses graces h lui ; la meslodie a les siennes, 
aussi bien que I'architecture. 

A cote de cette acception large, il y a cBans- le langage 
moderne une tendance h lui en attacher une autre beaucoup^ 
pllis precise. C'est ainsi que le mot plaisant, quij SL Fori*- 
gine, designait tout ce qui pent causer du plaisir, sans» en 
exceptor la beaut6, a fini par ne plus s'appliquer qu'li nne» 
cause particuliere dis plaisir, au risible, et, de denomination 
g^nerique, est devenu une denomination sp^ciale. Ce qui 
domine dans le nouveau sens du mot grdce, c'est, ind^pen- 
damment de la notion d'agr^'able, celle du mouvement. Oil' 
I'emploie surtout en parlant des gestes, des attitudes, dfe- la 
dfemarchOi de tout ce qui suppose un deplacement de par- 
ties ou un changement de position dans Tespace, pourvu» 
qu'il y ait, dans le spectacle de ce d6placement, queique 
c&ose qui nous plaise et qui nous charme. Nous pourrions 
ciler, k I'appui de cette assertion, mille passages des meil^ 
leurs 6crivains et des principales autorit6s en mati^re dies?- 
th^tique. Nous en choisirons quelques-uns. 

« Ee plus grand merite que puisse avoir un tableau, qussif 
h la grdce et h la ine, est d'exprimer le mouvement. » 
{Lomazzo, Traitd de yeinture.). 

« Les fleurs, dit le P^re Andr6, ont des gr^tces vivantes, 
qaii non-seulement charment les yeux, mais q^i touchent le 
coeur en quelque. socte*.* C'est un certain air de vie qua 



d88 PLAISIRS POSITIFS 

nous y apercevons. II semble qu'elles respirent ; et il y a 
m6me de grands philosophes qui en sont persuades. » (Essai 
sur le Beau, T disc). 

« Quoique la grdce soit difficile k d^finir, 11 y a une chose 
que Ton adraet g6n6ralement k son 6gard, e'est qu'iJ n'y a 
point de grdce sans mnuvemeyit. » (Reid, Essai sur les 
facultds de Vesprit humain, 1. viii, c. 9.) 

« La grdce reside dans les gestes et se manifeste dans 
Taction et le mouvement du corps. EUe se montre dans le 
jet des v^tements et dans Tensemble de la mise. « (Winckel- 
mann, Histoire de Vart, 1. viii, c. 2.) 

Watelet remarque, dans VEncyclopMie, que a c'est dans 
les mouvements et les attitudes d'un homme ou d'une 
femme qu'on distingue surtout cette grdce qui charme les 
yeux. 3> 

« La grdce, dit Schiller, est une beaut6 mobile, e'est-i- 
dire une beaut6 qui pent accidentellement se trouver dans 
son sujet, et de m6me lui manquer. C'est par \k qu'elle se 
distingue de la beaut6 fixe, qui est donn6e n^cessairement 
avec le sujet lui-m6me. » (Sur la grdce et la gravitS,) 

Enfin un certain nombre de penseurs sont arrives h 
donner de la grkce une definition tr6s-pr6cise ; c'est, disent- 
ils, la beauts de mouvement. Cette definition se trouve 
chez Mendelssohn ^ , Lessing 2, Dugald-Stewart % Sydney 
Smith 4, etc. 

Pour qu'r i mouvement soit gracieux, il faut done qu'il 
remplisse les trois conditions de la beaut6 : Tunite, la 
vari6t6, la conibrmit6 aux associations d'id6es. 

Ce qui. donne k une s6rie de changements dans I'espace le 
caract^re d'unit6, c'est, ind^pendamment de ridentit6 de 
Tobjet d6plac6, la connaissance u.. but de son d6placement. 
Les deux points extremes, le point de ^If^part et le point 
d'arriv6e, sont congus comme les limites du ..^ouvement ; 



1. Sur le Sublime et le Naif, et Onzibme Lettre 9ur les sentimenU. 

2. Laocoon, § 21. — a Reiz ist Schoenheit in Bewe{(ung ». 

3. Phii. sophical Essays, Part, ii, On the beautiful, part, i, ch. 2. 

4. Wit and Wisdom of Sydney Smith, p, 253. — « Grace is clth6r 
the b jauty of motion, or the beauty of posture. » 



LA BEAUTE DE MOUVEMENT 489 

Tobjet ne parait avoir quitte Tun que pour aller occuper 
I'autre ; tous les points qu'il occupe successivement pour 
aller du premier au dernier ne sont des lors que des posi- 
tions intermediaires ; les mouvements d'un point interme- 
diaire k un autre, egalement interm6diaire, sont congus 
comme des moyens pour une fin, et le rapport des moyens 
k la fin est, dans le temps, ce que le rapport du contenu au 
contenant est dans I'espace, c'est-k-dire une des formes du 
rapport des parties au tout. II est facile de comprendre 
maintenant en quoi consiste Tunit^ d'un geste, et, en gene- 
ral, d'un mouvement : ce n'est pas autre chose que ce qui 
force noire imagination h reunir dans une conception plus 
ou moins large la s6rie de plusieurs moments successifs. 

Quant a la variety, il faut, a I'egard de la grace, en distin- 
guer trois especes : la variete de direction, la variety de Vi- 
tesse, et la variete qui r^sulte de la complication de plusieurs 
mouvements differents dans un seul et meme objet. 

Si la direction reste uniforme, le mouvement a de la roi- 
deur ; en pareil cas, les representations de I'objet dans les 
positions qu'il a successivement occupees different il est vrai 
les unes des autres, mais elles different toutes de la m6me 
mani^re et au m6me degr6, et il en r6sulte que, pour les 
connaitre exactement, il suffit d'une attention tr^s-faible; une 
fois la direction du mouvement connue, il devient facile d'en 
penser tous les moments ; le precede de imagination reste 
trop simple pour qu'elle ait k d6ployer une somme conside- 
rable d'6nergie, et il n'y a point alors de plaisir k 6prouver. 
Quand au contraire chacune des positions de Tobjet est, k 
regard de la position pr^cedente, dans une relation nouvelle, 
elles font sur nous une impression beaucoup plus forte; une 
attention considerable est n6cessaire pour les suivre et les 
repr^senter; ce travail pent devenir tr^s-compliqu6 et exci- 
ter nos facult^s k un tr^s-haut degre; il en resulte par con- 
sequent une affection tr^s-vive de la sensibility. 

n en est de m^me de la vitesse du mouvement ; tous les 
changements qui se produisent k ce point de vue exigent, 
pour etre pergus et representes, plus de force que la simple 
continuation. 



140 PLAISIRS POSniFS 

Mais la source la plus f6conde de vari6t6, c'est la compli- 
cation de plusieurs mouvements simultan6s dans les difife- 
rentes parties d*un seul et m6me objet, ou dans les diffarents 
616ments d*une seule et m6me conception. II n'y a plus alors 
seulement des chaiigements de position relativement k des 
objets ext6rieurs et fixes ; mais les diff6rentes parties de Tob- 
jet changent en outre de position relativement les unes aiK 
autres. De Ik naissent une infinite de rapports que nosie- 
gjirds et notre imagination sont cependant obliges de saisir. 
Dans un 6eul geste, le buste pent fl^chir sur la taille, la pd- 
trine se soulever, la t^te se pencher ou se relever, les 16vres 
sourire (et dans ce seul fait de sourire, quelle quantity de 
mouvements divers !), les muscles des joues se contracter 
ou se dilater, les narines fr6mir, les yeux se diriger veis 
mille points diff6rents, les paupi^res se former ou s'ouvrir, 
le front se plisser; les bras s'^cartent ou se rapprochent du 
corps, I'avant-bras se replie sur le bras, le poignet sur Ta- 
vant-bras, et que dire des doigts? Chaque phalange se d^place 
non-seulement relativement k la main, mais relativement amc 
autres doigts , relativement aux autres phalanges du mdme 
doigt. Ge n'est pas tout : ce n'est Ik que la charpente d^ 
geste. Dans chaque partie du corps, sous Tinfluenoe du moin- 
dre mouvement, les muscles se d6placent : la peau se'soo- 
Ifeve, se gonlle, se tend, se d6tend, s'affaisse, se creuse. Et 
loutes ces complications se modifient elles-m6mes diverse- 
ment k tous les moments dont un geste se compose. Quel 
4ravail pour I'imagination que de rassembler simultan^medt 
idans I'unit^ d'une conception tous les 616ments de ces mo- 
ments successifs I On ne s'6tonnera done pas, si Ton a Wen 
compris la th^arie g6n6rale de la sensibility, que le senti- 
ment du gracieux soit si vif, si agr6able et en -m^me temps 
si ^lev6, puisque c'est celui qui accompagne une si grande 
excitation de nos facult6s. 

La grace des attitudes s'explique par rassociation desiWes. 
Quaaad un objet est en repos et qu'en m6me temps oertmns 
agues noos font penser k une autre position qu'il occupalt 
auparavant, notre imagination est d6termin6e k se repr6- 
senter le mouvement qui Ta fait passer de cet 6tat h I'autre. 



GRACE DES ATTITUDES Wi 

ETle peut alors, en attribuant de la grSce It ce mouvemertt, 
•saisir I'occasion de se donner le plaisir du gracieux; souvent 
aussi elle est forc6e de le faire, quaiid, par exemple, nous 
Savons d'ailleurs que Tobjet est gracieux. Pour peu que Fob- 
jet suggere I'idee d'un d^placement passe ou seulement pos- 
sible, et que notre imagination soit bien dispos^e en sa fia- 
veur, une conception se presente imm6diatement h notre 
esprit, qui eveille en nous le sentiment du gracieux h un 
degre bien plus vif peut-6tre que n'aurait fait le mouvement 
reel et exterieur. La grdce des attitudes ou, pour parler plus 
rigoureusement, la suggestion dela gr^ce paries signes d*un 
6tat ant^rieur, joue un grand r61e dans la peinture et la 
sculpture, qui, ne pouvant disposer que de materiaux immo- 
biles, ne peuvent presenter la gr^ce directement et en elle- 
m^me. 

Cette loi de suggestion sert aussi h expliquer la gr^ce des 
draperies. Les plis 6veillent I'idee d'une position pass6e eft 
Hous apprennent que Tetoife a c6d6 h Taction de la pesan- 
teur ou a ete remuee par une force quelconque. Gela fournit 
le moyen de mettre de la grSce dans le costume, surtout 
quand les vetements sont amples et souples, de maniere h. 
former des plis nombreux. 

Les plis peuvent faire penser non-seulement au mouve- 
ment des draperies eiles-mfemes, mais aussi h ceux des mem- 
bres ou des ob}ets qu'elles recouvrent. lis peuvent faire 
connaitre qu'un bras, avant d'avoir la position qu'ii occupe 
actuellement, 6tait lev6, pli6, 6tendu, abaiss6, etc. Les vete- 
ments sont done un moyen de sugg6rer la gr^ce de la per- 
sonne, souvent m^ma la grilce que cette personne n'a pas. 
II ne faut pour cela qu'une imagination vive et capable de 
s'exercer sous les voiles. 

II nefaut pas confondre aveclagr^ce des attitudes ou des 
draperies un autre charme qu'elles peuvent presenter et qui 
r6sultede la disposition respective des membresou des plis. 
Ges derniers peuveait ^tre arranges de maniere h ce qu'il y 
ait entre eux une certaine correspondance, de I'ordre, de la 
sym6trie. Dans un groupe les membres d'un personnage 
peuvent devenir les pendants de ceux d'un autre : il en r6- 



492 PLAISIRS POSITIFS 

suite une espfece d'unit6 architectonique dont ragrement 
appartient non pas k la grAce, mais k la beauts proprement 
dite. 

On a dit avec raison que la grftce 6tait « plus belle encore 
que la beaut6 ». C'est que la gr^ce a plus de sources de va- 
ri^te et est toujours nouvelle. « La beaute de mouveraent, 
dit Dugald-Stewart, a (independamment du charme de la 
beaute en g6n6ral) un charme qui lui est propre, surtoul 
quand elle est offerte par un 6tre anim6, et, par-dessus tout, 
quand c'est par un individu de notre propre esp^ce. Ce 
charme depend, k un degr6 assez considerable, de Tint^r^t 
suppl6mentaire que la forme agr^able tire de son existence 
fugace et passagere ; la m^moire s'attache avec amour k Ta- 
gr6ment qui a fui, tandis que I'cBil est fascin6 par I'attente 
de ce qui va suivre. On eprouve une fascination analogue 
quand on regarde les ondulations d'un drapeau flottant au 
gr6 du vent, les spirales et les replis d'une colonne de fu- 
m6e, ou les beaut^s et les splendeurs momentan^es d'un feu 
d'artifice dans les tenebres de la nuit *. » La gr^lce donne a 
une personne le don de plaire toujours. On se fatigue de la 
beaute plastique, parce que Timpression qu'elle produit res- 
tant la m6me s'affaiblit k chaque nouveau regard. La grdce 
au contraire, toujours impr^vue, a de quoi exciter ind^fini- 
ment notre imagination. On pent s'oublier quelques moments 
dans la contemplation d'une jolie femme, on aimerait h pas- 
ser sa vie avec une personne gracieuse K 



M^LODIB ET HARHONIB* 

La beaute musicale offre, au point de vue de Teffet estbe- 
tique qu'elle produit, une grande analogic avec la grAce; on 
peut en trouver la preuve dans Taffmite toute naturelle de la 
danse avec la musique. Bien que I'art moderne fasse consis- 
ter une des sources principales du plaisir musical dans les 

1. (Euvrea completes, 6d. Hamilton, t. V, pp. 206, 207. 

2. Voyez notre traite du Seniiment du gracieux, Durand, ia-8% 1863. 



HARMONIE ET MELODIE 193 

ressources inepuisables de rharmonie, c'est-Si-dire dans les 
rapports simultan6s des sons, il n'y a point de musique pos- 
sible sans m61odie, c'est-k-dire sans succession. 

La musique cause Timpression d^sagreable de ce qu'on 
appelle des notes fausses quand elle presente simultanement 
des sons dont les vibrations diverses ne peuvent pas coexis- 
ter en m^me temps dans les fibres nerveuses de Tome, ou 
du moins se g^nent et se heurtent reciproquement, de m^me 
que le laid consiste en des 616ments qui s'excluent au sein 
d'une meme conception. Sur ce principe reposent toutes les 
lois des dissonnances et consonnances, lois qui s'etendent 
aussi aux rapports de succession m61odique ; I'inconvenient 
qui se produit dans la perception d'une dissonance harmo- 
nique se retrouve en effet k regard des dissonances succes- 
sives; I'imagination a en effet k se repr^senter dans Tunitd 
d'une conception la serie des elements m^lodiques. a Bien 
que la melodie, dit M. Laugel, ne fasse entendre qu'une note 
h la fois et tienne toutes les voix et tous les instruments k 
Tunisson, elle ne saurait se passer du sens de la cpnson- 
nance; car deux notes successives n'ebranlent pas Tappareil 
auditif d'une faQon tout k fait independante. Les deux im- 
pressions sont assez longtemps m616es pour que la memoire 
ach^ve la comparaison qui commence dans la sensibility i ». 
Une note fausse est en ce cas une note qui trouble la repre- 
sentation de la note pr6c6dente. 

Mais pour que la musique soit belle, il ne suffit pas qu'elle 
soit conforme aux habitudes harmoniques; de meme que la 
conformity aux associations d'id^es n'est pas la seule con- 
dition de la beaut6 plastique, de m6me une composition 
m61odique qui ne viole pas les regies n'est point agreable 
par cela m6me. II f^ut remplir les deux autres conditions 
d'unite et de variety. Les elements d'unit6 sont au nombre 
de deux : le rhythme et la tonality. Le rhythme consiste dans 
la mesure etl'accent; la tonalit6, dans raffinite melodique 
des sons, dansleur rapport avec la note tonique et la note do- 
minante qui sont les bases de la phrase musicale et gouver- 

1. La voix, Voreille et la mtisique, 

DHUONT, S!^ 



194 PLAISIRS POSITIFS 

nent leur direction progressive vers un point de repos final. 
La vari6t6 nait de la differente valeur des sons au point de 
vue de la dur6e, des notes qui remplissent la mesure, de la 
combinaison polyphonique de plusienrs series de notes 
dans le m6me temps, des differences d'intervalles entre les 
sons qui se succfedent, du changement de direction rela- 
tive des sons qui sont tantot plus bauts, tant6t plus bas 
que ceux qui les precedent, des complications qu'ajoute 
k la m^lodie Taccompagnement harmonique, enfin des ri- 
chesses de I'orchestration et de la diversity du timbre des 
ornements ou de la voix. Quand une phrase musicale a trop 
d'6tendue pour pouvoir 6tre saisie dans une seule concep- 
tion d'ensemble, elle doit se decomposer en une serie de 
propositions subordonn6es qui ont la m^me utilite pour I'i- 
magination que les groupes secondaires dans une composi- 
tion de peinture tres-compliqu^e. 

Ind6pendanmient de ses qualites m^lodiques, la musique 
a incontestablement des proprietes expressives. Cela tient k 
ce que la voix de I'homme et en general des animaux subit, 
sous rinfluence des sentiments, certaines modifications d'ac- 
cent, de rhythme ou de timbre; la musique peut par con^- 
quent les imiter. Quand par consequent nous entendons 
certaines phrases musicales remplissant ces conditions et 
imitant plus ou moins exactement ces modifications de la 
voix, nous pouvons etre affectes de la m^me maniere que si 
nous ecoutions les lamentations d'un etre souffrant, ou les 
exclamations d'une personne joyeuse. Mais cette expression 
n'a rien k faire avec la beaute melodique propremeat dite; 
et c'est mal en interpreter la valeur que d'en faire, k Texem- 
ple de certains theoriciens, le but exchisif de Tart musical. 
De meme que, dans la peinture, une ceuvre est belle, non 
pour cette seule raison qu'elle represente tel outel objet, tel 
ou tel fait, mais parce qu'elle offre tels rapports de formes ou 
de couleurs, de meme la beaute de la meiodie ne tient pas k 
ce qu'eUe correspond k Texpression de tel sefitim^E^, mais 
k ce qu'elle offire tels rapports de temps, de tonalite ou d'har- 
monie. Rien de plus vague et de plus incomplet que Tex- 
pression musicale; elle imite la plainte sans nous apprendre 



BEAUTE LITTERAIRE 195 

le sujet de la tristesse; elle eveille I'idee ind^termin^e de 
joie sans pouvoir nous informer de ce qui est la source de 
cette joie. Comme elle ne pent s'elever jusqu'k I'expression 
des idees, elle a besoin, pour former quelque chose de com- 
plet, de s'accompagner de paroles. Tandis que la melodie 
se suffit h elle seule et forme un art independant, I'expres 
slon musicale n'a de charme qu'k la condition de se com 
biner soit avec la m61odie, soit avec la po6sie; elle participe 
ainsi de la beauts de Tune ou de Tautre. 



BBAUT^ POETIQUE ET UTTEHAIBB. 

La troisieme esp^ce de beaute de succession est celle dont 
les elements sont presentes par le langage; c'est la beaute 
des poemes, des oeuvres litteraires ou de rh6torique. Pour 
etre belle, une oeuvre de ce genre doit reunir les conditions 
d'unite d' action ou de composition, de complication dans les 
-details et le developpement, et enfin de conformite avee les 
associations d'idees; cette derniere condition se confond, 
dans les ceuvres dramatiques, les romans, et en g6n6ral 
dans la poesie, avec la vraisemblance. 

Le gout de la beaute de Composition, dans les oeuvres de 
rhetorique et de poesie, est le goxit classique par excellence. 
II parait moins d^veloppe chez les peuples modernes que 
dans rantiquit6, en ce sens du moins que nous sommes 
moins port6s h embrasser la beaute d'un vaste ensemble que 
-des beautes particulieres. La plupart des compositions de 
notre siecle sont, comme Tarchitecture gothique, remarqua- 
bles par une agglomeration de details agreables h differents 
titres plutot que par la beaute generale de roeuvre entire. 
Nous recherchons moins la beauts po^tique proprement 
•dite que les traits d' esprit, le sublime, lerisible, les charmes 
•du style, etc. 

a Dans les meilleurs si6cles de Tantiquit^, dit sir William 
Hamilton, la beaute d'une oeuvre de gout 6tait principale- 
ment estim^e d'apres la symetrie ou la proportion de cha- 
cune des parties relativenaent aux autres, et au tout qu'elles 



196 PLAISIRS rOSITlFS 

constituaienl ensemble; et c*(!;tait seulement en vue de cette 
harmonie g6n6rale que la beauts des differentes parlies 6tait 
appr6ci6e. Dans la critique moderne, au contraire, c'est Tin- 
verse qui a lieu, et nous sommes disposes k accorder plus 
d'attention aux qualit6s les plus frappantes des details, qu'h 
Tensemble et Ix riiarmonie du tout. Nos oeuvres d'art sont 
en g^n^ral faites en quelque sorte de pieces rapportees ; ce 
ne sont pas des syst^mes de parties toutes subordonn6es a 
une totality id6ale, rnais des coordinations de fragments 
ind^pendants, parmi lesquels un purpureus pannus se ren- 
contre parfois hors de propos. La raison de cette difference 
de goCit parait 6tre, ce qui, au premier abord, semblerait le 
contraire, que, dans I'antiquit^, ce n'6tait pas la raison, mais 
rimagination qui avait le plus de vigueur; Timajgination 6tait 
capable de repr6senter simultan6ment un ensemble plus 
compr^hensif ; et ainsi, les differentes parties (3tant consid6- 
r6es et estim^es seulement en tant qu'elles contribuaient au 
rc^sultat g6n6ral, elles n'obtenaient jamais cette importance 
individuelle qui leur aurait 6t6 attach6e si elles avaient 6t6 
seulement cr66es et consid6r6es pour elles-m6mes i. » 

Nous devons dire quelques mots de la prosodie, qui n'est 
pas la m^me chose que la po6sie. C'est un art d'ornement 
qui s'adapte k la fiction pour la tendre plus agr^able encore, 
mais qui peut s'adapter 6galement k tons les autres produits 
de la pensee. Dans les temps modernes il n'y a gu^re que la 
po6sie qui s'en serve, et encore s'en passe-t-elle souvent. 
Dans la haute antiquity au contraire, on Tappliquait k tout. 
La raison en est facile k comprendre : la versification, en 
m6me temps qu'elle est un embellissement, est aussi un 
moyen mn^monique : si d'un cdt6 ses agr^ments s'adres- 
sent au goCit et caressent Toreille, d*un autre c6t6 elle rend 
de grands services pour la conservation des id^es. A une 
6poque ou Tecriture 6tait inconnue ou d*un usage peu 
r^panduj toute composition considerable 6tait impossible en 
prose et le m6tre seul pouvait graver dans la m^moire des 
hommes certaines v6rit6s trop faciles k oublier et surtout la 

1. Lectures on Logic, \B60, 1. 11^ p. 131« 



LA PROSODIE 107 

forme dans laquelle on les avait exprimees. C*est surtout de- 
puis I'invention de rimprimerie que les conditions ont bien 
change : devenue inutile comme moyen de vulgarisation et 
de conservation, la versification a 6te bannie avec raison du 
domaine de la pensee historique, scientifique et morale. 

Si nous prenons pour exemple Tancienne Grece, nous 
voyons que dans les temps primitifs, tout se faisait en vers. 
Les plus anciens moralistes, les Orph6e, les Mus6e pr6- 
chaient en vers. Les CEuvres et les jours d'Hesiode peuvent 
nous donner une id6e assez exacte de ce que devaient Mre 
ces legons versifiees. G'est un assemblage de conseils de 
morale, de legons d'agrrculture, de navigation, de commerce, 
d'economie. On ne pent appeler cela un poeme : Qh et la 
seulement quelques ornements, des comparaisons, quelques 
allegories, deux ou trois descriptions pittoresques, qui sent 
plutot du domaine de I'eloquence que de celui de la poesie. 

II en etait de meme de la politique. Les legislateurs essaye- 
rent plus d'une fois de donner une forme m^trique h leurs 
constitutions et k leurs lois. « Avant qu'on connut Tecriture, 
raconte Tauteur des Problemes attribu^s k Aristote^, les 
lois se chantaient pour n'6tre pas oubliees, comme elles se 
chantent encore aujourd'hui chez les Agathyrses. » On re- 
trouve le m^me usage chez les Gr^tois 2, en Gappadoce ® et 
ailleurs. 

A Eph^se, Gallinus se sert des vers pour exciter les loniens 
k la guerre. A Lesbos, Terpandre chante ses nomes belli- 
queux; Alcee se defend en vers contre ses ennemis politi- 
ques. A Sparte, Tyrt6e calme par ses chants les discordes 
publiques; par ses chants 11 soutient les Spartiates dans 
leurs luttes contre la Messenie : 

Tyrtceusque mares animos in Martia bella 
Versibus exacuit. 

Plus tard un contemporain de Lycurgue, Thaletas, pr^para 
les voies au legislateur : « Ses odes, dit Plutarque *, 6taient 

1. L. XIX, ch. xxvni. 

2. Elien, Hist, div., II, 39. ^- Strabon, 1. X, p. 482. 

3. Strabon, 1. XII, p. 559. 

4. Vie de Lycurgue. 



198 PLAISIRS POSITIFS 

autant d'exhortations h robeissance et h la Concorde, soute- 
nues du nombre et de rharmonie. Elles inspiraient h ceux 
qui les entendaient Tamour du bien et apaisaient les haines 
qui les divisaient. » A Athenes, c'est Solon dont les vers 
excitent les Ath6niens Si reprendre Salamine aux habitants 
de Megare ou les soul^vent centre Pisistrate; s'agit-il de 
t'aire cesser I'anarchie, de d6fendre ses lois, de fiiire son 
apologie et de justifier sa conduite politique, c'est toujours 
en vers qu'il s'adresse au peuple. 

Et pourtant ce n'6taient point Ik des poetes, mais des 
hommes d'Etat et des oraleurs. S'il avait vecu de leur 
temps, Demosthenes aurait parie en vers et n'en eM pas 6t6 
un poete pour cela. Le vers remplissait alors, pour repandre 
les idees politiques, le r61e que la presse joue chez nous. 
Une piece de vers passait de bouche en bouche comme un 
journal de main en main. Le metre est pour la pens6e, 
comme Timprimerie, un instrument de distribution. Plus 
tard, quand la satire eut fait des progr^s, qu'Archiloque eut, 
par ses vers, force ses ennemis k se pendre de desespoir, 
que le chceur des comedies fut devenu pour ainsi dire un 
journal periodique, les gouvernements eurent plus d'une fois 
k s'alarmer de ces traits aceres qui, sous la forme de vers 
vigoureusement tournes, s'enfonQaient profondement dana 
la memoire pour ne plus en sortir. La prose la plus belle e<U 
ete impuissante k produire le meme effet. Plus d'une loi res- 
trictive et d'exception dut etre pubJiee pour reprimer la 
licence de la prosodie demagogique, et la liberte du vers fut 
plus d'une fois k Athenes la question k Tordre du jour : 

.... Lex est accepta, chorusque 
Turpiter obticuity sublato jure nocendu 

La science aussi se servit des vers comme d'un instru- 
ment mnemonique. G'etait le seul moyen de graver dans la 
memoire de longues oeuvres didactiques. Diogene Laerce 
attribue k Musee un traite d'astronomie, intitule la Sphere ; 
on citait egalement de lui un recueil de Pr4ceptes contre les 
maladies. On avait d'Hesiode un traite d'astronomie, un 
autre d'equitation, sous le titre de Legons de Chiron. Les 



LA VERSIFICATION ET LA POESIE 109 

premiers philosophes compos^rent en vers un grand nombre 
de traites de la Nature. Qu'il suffise de rappeler ceux dc 
X6nophane, de Parm^nide, d'Empedocle dont on pent lire 
encore aujourd'hui, dans le savant recueil de M. Mulach^ 
quelques pr6cieux fragments. 

II est done essentiel de bien comprendre que, dans le 
principe, la prosodie ne s'appliquait k la po6sie que comme 
elle s'appliquait h tous les autres modes de la pens^e. II y a 
toutefois cette difference que dans ce dernier cas, elle ser- 
vait d'ornement k la v6rit6, tandis que, dans Tautre, c'est 
une fiction qu'elle embellit. D'un c6t6 c'est un Element 
esth^tique qui s'ajoutait k des oeuvres ayant une fin morale 
ou utile ; de Fautre c6t6 c'est un 616ment esth6tique qui se 
combine avec des oeuvres qui sont elles-m^mes de nature 
esthetique. II y a done une affinity plus 6troite entre le vers 
et la fiction qu'entre le vers et la v6rit6. 

Cela nous explique pourquoi la science, la morale, This- 
toire, etc., k mesure que Tusage de r^criture se r6pandit da- 
vantage, commenc^rent k se passer de plus en plus du se- 
cours de la versification, tandis que la po6sie conserva en 
elle une compagne presque inseparable. Nous avons dit qu'il 
y avait deux choses dans la prosodie, un c6t6 mn^monique 
et un cdt6 agr6able. Dans les oeuvres d'utilit^, e'6tait surtout 
comme moyen mn6monique qu'on Femployait, et, des qu'elle 
fut supplant6e par T^criture, on n'eut plus besoin de son se- 
cours. Dans les oeuvres artistiques au contraire, \k ou le but 
est de charmer, c'est le c6t6 esthetique qui se pr6sente 
comme le plus important ; et malgr6 le progr^s des moyens 
de conservation et de communication des id6es, 11 ne perd 
rien desavaleur. 

L'habitude de voir le vers et la po^sie marcher le plus sou- 
vent ensemble fait croire k bien des gens qu'il n'y a de po6sie 
que Ik ou il y a des vers ; ils n'accorderont jamais le nom 
de po^me k une fiction en prose, k un roman par exemple, 
quoiqu'il n'y ait rien au monde de plus essentiellement po6- 
tique que le roman. R6ciproquement, on s'imagine qu'il y 
a de la po6sie partout ou il y a des vers : on 6crit quatre 
rimes sur un album et Ton se targue d'avoir escalade le Par- 



200 PLAISIRS POSITIFS 

nasse ; un jeune homme qui fait en vers une declaration 
d'amour croit avoir agi en po^te : il a agi en amoureux quant 
au fond, en rimailleur quant h la forme, et en somme s'est 
mis en contradiction avec lui-m6me : car aimer est affaire 
de passion et rimer affaire de sang-froid. II faut garder pour 
les oeuvres d'art tout ce qui est artificiel ; dans le commerce 
de la vie ce qu*il y a de plus naturel est, en g6n6ral, ce qu'il 
y a de meilleur. 



BEAUTE MORALE. 

II y a une derni6re esp^ce de beaut6 qui tient le milieu 
entre la beauts de coexistence et la beaut6 de succession. 
C'est la beaut6 morale, qu'il ne faut pas confondre avec la 
sublimits des grandes actions, sublimits k laquelle corres- 
pond, comme on Ta vu plus haut, le sentiment d'admira- 
tion. La beaut6 morale est simplement la conformity des 
moyens k leur fm, c'est la beaut6 de Futile. Kant, qui ne 
Jaissait jamais 6chapper une occasion de combattre Tutilita- 
risme, opposait Futile k la beaut6, et d^finissait la beaut6 ce 
qui charme sans utility. Cette definition exclusive n'est en 
accord ni avec des vues plus exactes sur les relations mo- 
rales ni avec le langage. Nous appelons une belle conduite 
celle dont tons les actes convergent vers un r^sultat moral, 
comme nous donnons la qualification de beau k tout instru- 
ment, k toute machine qui est bien combin6e en vue d'un 
but k atteindre. La beaut6 d'une usine est incontestablement 
une beaut6 morale, car Tindustrie est une partie tr^s-impor- 
tante des moeurs humaines. La conception des rapports des 
moyens avec leur fin est d*ailleurs, au point de vue esth6- 
tique, semblable k celle des rapports des parties avec le 
tout, et doit par consequent causer un plaisir semblable. 
Nous disons d'un homme qu'il a de belles facult6s, un beau 
talent, un beau g6nie, une belle intelligence, une belle ima- 
gination quand il nous paralt capable de pens^es remar- 
quables, ou d* oeuvres d'une certaine valeur ; un beau carac- 
t^re est celui qui est congu comme capable de grandes 



BEAUTY MORALE 201 

actions. Un corps politique a de la beaute quand rensemble 
de ses institutions est conforme h la civilisation et au pro- 
^r^s. La beaut6 de la science est encore du m^me ordre ; 
■car la science, au point de vue de Temotion esthetique 
qu'elle pent ^veiller, est un vaste systeme de propositions 
intimement enchain ees les unes aux autres et ayant pour but 
de produire un r6sultat final, la v6rit6 ou certitude. 

La condition negative de conformity aux habitudes et aux 
associations d'idees exige qu'une action, pour produire Tim- 
pression de la beaute, soit tout d'abord en harmonic avec le 
sens moral. Nous n'attribuons, il est vrai, k ce sens qu'une 
valeur relative ; car ce n'est qu'une r^sultante, variable sui- 
vant les individus ; mais il n'en est pas moins vrai que pour 
chacun d'eux ce sens moral est, dans la mesure de son d6ve- 
loppement, rigoureusement imperatif, et gouverne toutes 
nos conceptions particulieres d'utilite et de bien. Le sens 
moral a toute la force d'un instinct, c'est k-dire d'une habi- 
tude hereditaire. II comprend I'ensemble de ces sentiments 
inn^s qui se retrouvent au fond de presque tous les cceurs 
et servent de lien commun aux hommes ; leur solidite est en 
raison du progrcs social qui les a graduellement engendr^s. 
Cast pour ainsi dire la forme fondamentale que les relations 
et les adaptations n6cessaires d'homme h homme ont, pen h 
peu et par Taction des siecles, imprim^e h la conscience. 

Mais ces habitudes, ces instincts, ce sens moral sont loin 
d'etre infaillibles ; il est des cas ou ils s'egarent et se depra- 
vent, sans perdre rien de leur force. lis imposent alors h 
l'activit6 de nos organes ou de nos facult^s une direction 
contraire au bien de la societe. Chez les peuples corrompus, 
enrayes dans leur evolution, I'opinion publique continue k 
juger comme absolument bonnes des mceurs qui ne sont 
parfois que les sources m^mes de la decadence. Des races 
tout entieres ont parfois des instincts vicieux qui ne leur 
permettent pas de s'elever au-dessus d'un certain degre de 
civilisation ; d'autres ne peuvent reussir k acqu6rir une per- 
fection morale qui serait la condition de tout progres ulte- 
rieur. Pour ne pas faire fausse route, le sens moral a besoin 
d'^re continuellement contr61e, redresse par I'experience 



I 



202 PLAISIRS POSITIFS 

et la science positive. Comme le bien consiste, en derniere 
analyse, dans Taugmentation de la force individuelle ou de 
la force sociale, Tanalyse scientifique pent seule faire res- 
sortir quelles sont d'un c6t6 les moeurs ou habitudes pro- 
pres h 61argir les facultes et h augmenter le pouvoir de 
I'homme, sa valeur productive, materielle ou intellectuelle, 
et quelles sont de I'autre cote les habitudes tendant k V^pm- 
sement de I'individu, au r6tr^cissement de ses facultes, a 
Tamoindrissement de son intelligence, h I'effacement des 
instincts de sociabilite acquis h la race. La civilisation n'est 
que de la force accumulee dans ou pour I'hunianit^, et le 
criterium du sens moral est la distinction de ce qui favwise 
ou emp^che cette accumulation K 

La conformity au sens moral n'est pas la seule condition 
pour qu'un objet ou une action produisent Timpression de 
la beaut6 morale. Le bien, I'utile ne sont pas toujours beaux 
et ne causent pas dans tous les cas une Amotion esth^tique. 
H faut pour agir sur la sensibilite au point de vue du go(rt, 
qu'ils r^unissent les deux autres conditions d'unit6 et de 
vari6te ; le bien n'est beau par consequent que lorsqu'il se 
pr^sente h nous dans une s6rie considerable d'efforts vers le 
but k atteindre, ou dans une complication suflisante d'eI6- 
ments utiles en vue d'un r^sultat pratique. 



IV 



LE RISIBLE. 



Le rire est un ensemble de mouvements musculaires qm 
correspondent a un sentiment particulier de plaisir. Comme 
il no se produit pas seulement 5, Toccasion d'un objet 
risible, mais encore dans le cas de certaines excitations 
telles que le chatouillement, I'etude de ce dernier ph6nom6ne 



1. Voyez notre etude sur la Civilisation consideree comme force ac^ 
cumuleey dans la Revue scientifique du 22 juin 1872. 



LE RIRE DANS LE CHATOUILLEMENT 203 

peut Jeter quelque lumiere sur la nature des faits intellec- 
tuels dont le rire est ordinairement Texpression. 

La menace du chatouillement fait rire quelquefois plus 
que sa realisation, et nous ne pensons pas que cela puisse 
6tre expliqu6 par la simple association, resultant de I'habi- 
tude, du rire avec I'idee du chatouillement, comme Tidee 
d'un citron suffit pour faire venir Teau k la bouche ; car le 
rire cause par I'idee aurait du moins une intensite inferieure 
k celle du rire caus6 par le chatouillement lui-m6me, et c'est 
souvent le contraire qui a lieu. Voici, d'ailleur«5, aes expe- 
riences qui viennent h Tappui de cetle observation. Annon- 
cez k une personne irritable que vous allez la pincer k telle 
place et a tel moment : si elle pergoit la sensation juste au 
moment et k la place ou elle Tattendait, elle ne rit point. 
Faites, au contraire, un geste comme pour la pincer, et ne 
la pincez reellement pas : elle rit immediatement. Ce sont 
1^ des cas oti le rire ne coexiste pas avec une excitation de 
la peau et se produit, au contraire, quand Texcitation fait 
defaut. Ces faits nous paraissent analogues a ceux qui se 
rapportent au chatouillement. Ajoutons qu'il y a rire dans 
le cas oti, ayant annonc6 a une personne qu'on allait la \^ 
pincer k une place, on la pince reellement k une autre. Cela \ 
ne nous donne-t-il pas k penser que le rire depend bien 
moins des sensations de la peau que d'une attente d^Que ? 

Nous avons fait sur le chatouillement les observations 
suivantes : 

l® Lorsqu'on prom^ne le doigt sur la peau d'une autre 
personne, sans aucun changement de direction ni de vitesse 
et sans interruption, on ne la fait pas rire : il n'y a pas cha- 
touillement 

2° Lorsqu'on fait succ6der des attouchements successifs 
k la m^me place ou en suivant une direction constante, on 
ne fait pas rire non plus, si les attouchements ont lieu k des 
intervalles de temps 6gaux. Mais le rire se produit quand 
les intervalles ne sont pas les m6mes. 

3" Le rire se produit egalement quand, les intervalles 
etant 6gaux, il y a des changements inattendus dans la direc- 
tion des attouchements successifs. 



204 PLAISIRS POSITIFS 

4<* Dans le cas ou il n'y a pas . d'interruption dans le con- 
tact, on fait encore rire, soit en faisant varier la vitesse, 
soit en changeant la direction des mouvements. 

5° On ne rit pas lorsqu'on se chatouille soi-m6me. 

En somme, le rire paralt avoir sa cause non pas dans la 
sensation m^me de contact, mais dans la variation de Vi- 
tesse, de direction ou d'interruption. II faut de plus que les 
variations soient inattendues, et c'est pourquoi Ton ne peut 
se faire rire en se chatouillant soi-m6me. Una seule des 
trois formes de variation que nous venons de mentionner 
suffit pour provoquer le rire ; mais le ph6nom6ne a plus 
d'intensit6 quand les trois especes se combinent. On obtient 
ce r^sultat au maximum en ne faisant qu'effleurer la peau 
avec une extreme 16geret6 et laissant pour ainsi dire rico- 
cher au hasard Textr^mit^ des doigts suivant les moindres 
in6galit6s du corps. 

Si le rire, m6me dans le chatouillement, tient h une 
attente continuellement tromp6e, c'est qu'il depend d*un 
ph6nom6ne intellectuel, et ce sera I'analyse psychologique 
qui pourra seule nous en faire connaltre la veritable explica- 
tion. Kant avait d6fmi le sentiment du risible, « la resolution 
d'une attente en rien » ; nous nous attendons, selon lui, k 
trouver certaine quality dans un objet, h en ressentir cer- 
taine perception, et nous d6couvrons tout h coup que cette 
qualite ne lui appartient pas. Mais 11 faut encore, selon nous, 
ffuelque chose de plus pour nous faire rire ; si la condition 
indiqu6e par Kant suffisait, nous ririons toutes les fois que 
nous aurions partag6 une illusion et qu'elle viendrait h 6tre 
d^truite, toutes les fois qu'une de nos esp^rances serait 
d6Que, chaque fois, en un mot, que nous ne trouverions pas 
dans une personne ou dans une chose ce que nous nous 
attendions h y rencontrer. II n'est pas besoin de rappeler 
que de pareilles deceptions, loin de nous etre agr^ables et 
de nous faire rire, nous font 6prouver le plus souvent un 
sentiment d'autant plus p6nible que nous comptions davan- 
tage sur Texistence de qualit^s illusoires. 

A quelles conditions une attente tromp6e devient-elle la 
cause du rire ? C'est ce que nous avons b, examiner. 



CAUSES INTELLECTUELLES DU RIRE 205 

Nousrions toutes les fols que notre intelligence se trouve 
en presence de fails qui sont de nature h nous faire penser 
d'une m^me chose qu'elle est et qu'elle n'est pas ; en d'au- 
tres termes quand nous sommes forces d'affirmer et de nier 
la m^me chose, quand enlin notre entendement est d6ter- 
min^ h concevoir simultan6ment deux rapports contradic- 
toires. II est certain qu'on ne pent arriver h reunir deux ele- 
ments contradictoires dans une seule conception, pas plus 
qu'on ne peut faire entrer deux corps dans un m6me lieu» 
Mais il peut se faire que deux forces distinctes tendent h 
pousser deux corps dans un m^me lieu de maniere h pro- 
duire un choc ou une succession de chocs : de meme des 
circonstances diverses peuvent determiner Tentendement a 
essayer de faire entrer deux id^es contradictoires dans 
Tunite d'une m6me conception ; il en r^sulte une sorte de 
rencontre intellectuelle dont le rire est la traduction. 

Nous sommes, par exemple, habitues h associer I'id^e de 
telle qualite kVid^e de tel signe exterieur; si ce signe s'offre 
h nous, I'idee de la quality qui lui est associ^e sera imm6- 
diatement sugg(^r6e h I'esprit ; mais si, dans le m^me mo- 
ment, nous d^couvrons par d'autres signes que Tobjet n'a 
pas du tout cette qualite, qu'il poss^de m6me la qualite con- 
traire, il se produit dans Tintelligence une rencontre parti- 
culiere, un choc dont le contre-coup se fait sentir dans le 
diaphragme et se traduit par un rire ; car il faut que tout 
choc se traduise par quelque chose. Les deux conceptions 
contradictoires ne se r^alisent pas dans I'esprit, c'est au con- 
traire parce qu'elles se repoussent mutuellement et qu'au- 
cune ne peut se r^aliser, qu'il y a choc. Voici une femme 
coquette, agagante, qui se .pr^sente, se tient, agit, parle 
comme le fait d'ordinaire une jolie femme ; j'ai done lieu de 
juger, par une simple association d'id6es, qu'elle est eflfec- 
tivement jolie ; cependant dans le m^me moment je vois 
qu'elle est laide et je ris, parce que les deux idees de beaute 
et de laideur se pr^sentant simultanement Si I'esprit, se re- 
poussent, et que je ne puis, pendant quelques instants, pen- 
ser ni Tune ni I'autre. Quand, a la suite de raisonnements, 
i'arrive k me fixer sur I'une d'elles, le rire a cess6. 



206 PLAISIRS POSITIFS 

Ce qui se passe dans le chatouillement vient h Tappui de 
cette th6orie. Nous rions quand d'autres personnes nous cba- 
touillent et nous ne rions pas quand nous nous chatouillons 
nous-m6mes. D'ou nalt cette difference? De ce que, dansk 
premier cas, la direction suivie par la main d'autrui est ind6- 
pendante de notre volenti et change k chaque moment; h 
direction suivie pendant un instant nous avait fait prevoirun 
attoucliement dans la m6nie direction pour le moment sui- 
vant, et dans ce moment Tattouchement n'a pas lieu dans 
cette direction, mais dans une autre. II y a done contradic- 
tion entre la prevision et Teffet, et les deux notions qui leur 
correspondent se heurtent dans la conscience. II n'yapas 
rire quand les attouchements successifs se continuent tou- 
jours sur une m6mo ligne. II n'y a pas rire non plus quand 
nous nous chatouillons nous-m6mes, parce que les change- 
ments de direction ne dependent alors que de noire volont6, 
et sont par consequent conformes k notre attente. 

Parmi les faits risibles, ceux qui peuvent ^tre avec le pins 
d' exactitude rapprochesdu chatouillement etimpliquentune 
attente d^Que sont ceux qui se rapportent k des mouve- 
ments. Un homme se prepare k franchir un foss6 ; nous le 
voyons prendre son elan; sous Tinfluence de Tassociation 
des id6es, notre imagination nous le montre A6}k arriv6 sur 
Fautre bord ; mais dans le m6me moment nous le* voyons 
r^ellement tomb6 dans la boue ; les deux conceptions oppo- 
s6es se heurtent dans notre esprit et nous 6clatons de rire. 
Certaines grimaces qui ne sont que des mouvements du 
corps et de la physionomie sont plaisantes pour la m^me 
raison : les circonstances, les paroles d'une personne nous 
font attendre d'elle certains gestes, et elle execute devant 
nous les gestes pr6cis6ment opposes ; elle nous dit en pleu- 
rant qu'elle est contente, ou en dansant qu'elle est triste. 
Les com6diens du TheMre-Frangais, quand ils remplissent 
le r61e de Gros-Ren6 du Depit amoureux^ et qu'ils axrivent 
k ce passage ou la femme est compar6e k la mer : 

Par comparaison done mon maltre, s'il vous plait, 
Comme on voit que la mer, quand Torage s'aocroity 
Vieiil k se courroucer, le vent souffle et ravage. 



■ 

CAUSES DU RIRE 207 

Les flots contre les flots font un remu menage 
Horrible; et le vaisseau, malgre le nautonier, 
Ya tantot a la cave, et tantot au grenier..., 

ne manquent jamais de lever le bras vers le del en pronon- 
<^nt le mot cave, et de I'abaisser vers la terre en parlant de 
grenieVy et cette incompatibilite des gestes avec les paroles 
produit sur les spectateurs absolument le meme effet que le 
chatouillement. 

On fait lire tons les jours des enfants en leur montrant 
sur leurs v^tements une tache qui n'y existe point ; c'est 
exactement comme si on les chatouillait ; ils s'attendent h 
une perception et ils en regoivent une autre. 

Ainsi la veritable cause du rire est que la plupart de nos 
associations d'idees sont fondees sur les liaisons acciden- 
telles bien qu'ordinaires des faits, au lieu d'etre fondles sur 
des liaisons n6cessaires et essentielles. II en resulte que 
nous prenons souvent une qualite pour signe de certaines 
-autres qui coexistent en effet avec elle dans un grand nom- 
bre de cas, mais se trouvent justement, dans le cas risible, 
<5oexister avec une qualite toute differente. 

Les deux forces contradictoires mises en jeu dans le rire 
ne pouvant aboutir a Tunit^ d'une conception sont obligees 
de s'6couler au dehors par une depense d'^nergie muscu- 
laire. Or Thomme est conforme de telle fagon que les forces 
c6r6brales inutilisees dans le phenom^ne du rire deviennent 
une excitation du diaphragme. Comme la contraction prolon- 
gee de ce muscle entraverait d'une maniere penible la res- 
piration, elle est en partie compensee par des aspirations 
plus ou moins profondes qui ne sont que la continuation tres- 
imparfaite des fonctions ordinaires, malgre le trouble acci- 
dentel du rire. Si I'excitation du diaphragme est tellement 
considerable qu'elle ne permette plus que des aspirations 
insuffisantes ou meme les empeche presque completement, 
on pent aller jusqu'k une sorte d'etouffement ou de suffoca- 
tion ; on se pSme de rire ; il devient impossible d'avaler ou 
de prononcer une seule parole. Le rouge et la sueur mon- 
tent au visage; les veines se gonflent et les yeux se remplis- 
sent de larmes par suite de la gene de la respiration, De 1^ 



208 piLaisirs positifs 

I'expression de mourir ae rire. Ce n'est qu'apr6s avoir fait 
p6n6trer h plusieurs reprises de Fair dans la poitrine par de 
profonds soupirs que r6(i|uilibre se r^tablit. 

En somme, le rire doit 6tre consid6r6 comme Teniploi 
d'un exces de forces qui n'ont pu se d6penser en concep- 
tion intellectuelle. Le degr6 est en proportion de la force de 
suggestion des id6es. 

D'aprfes Darwin, le rire ne serait pas « le propre de 
rhomme », comme on le pretendait autrefois; il parait 6ta- 
bli que certaines esp^ces de singes rient comme nous lor&- 
qu'on les chatouille. Quand, en jouant avec un jeune chien, 
on fait le geste de le tirer par une oreille et qu'on le tire 
r^ellement par Tautre, nous sommes persuad6 qu'on 6veille 
dans son entendement les m^mes ph6nomfenes qui, chez 
rhomme, s'expriment par le rire ; mais le superflu de force 
qui, chez nous, se d^pense en contractions du diaphragme, 
se transforme chez le chien, par suite de differences d'orga- 
nisation, en mouvements de la queue, en bonds, ou en une 
sorte de grognement joyeux qui n'est d6]h pas si 61oign6 du 
rire. (l Ridendi quoque ratio, » disait Lactance (Institutia- 
nes, 1. Ill, c. x), a apparet in ceteris animalibus aliqua, 
« cum , demulsis auribus , contractoque rictu et oculis in 
« lasciviam resolutis, aut homini alludunt, aut suis quisque 
« conjugibus ac fcetibus propriis. » 

La presentation, dans le rire, de deux rapports contradic- 
toires est un fait fort different de celui qui se passe en nous, 
lorsque nous nous sommes tromp^s et que nous reconnais- 
sons notre erreur. Dans le cas d'erreur, le jugement faux ne 
nous est pas fourni par Tobjet lui-m6me : il a sa cause en 
nous, dans Timperfection de nos facult^s. Dans le rire, au 
contraire, le faux rapport est fourni par I'objet lui-m6me, et 
nos facult^s seraient en d^faut si elles ne le saisissaient pas. 
Dans la reconnaissance d'une erreur, le jugement vrai sue- 
cede au jugement faux, apr^s un temps plus ou moins long ; 
il en est s6pare, le plus souvent, par des raisonnements et 
diff^rents actes de reflexion. Dans le rire, les deux jugements 
se pr6sentent simultanement k notre entendement ; si nous 
cherchons h choisir entre les deux et Si determiner lequel 



OBJECTIONS DE M. CH. LEVEQUE 209 

€st le vrai, c'est seulement apres avoir eu conscience de 
I'un et de Tautre, c'est-Si-dire quand le fait meme qui occa- 
sionne le rire a compl^tement cesse. 

Le risible n'est pas non plus la meme chose que le laid. 
Dans la laideur il y a k la v6rite des qualit^s qui heurtent nos 
associations d'idees, mais elles ne sont pas contradictoires 
entre elles, puisqu'elles coexistent reellement dans I'objet. 
Elles sont imposees a Tesprit avec une intensite 6gale, et la 
representation, sugg^ree par la perception, elimine apres 
un effort plus ou moins d^sagreable la notion contraire sug- 
g6ree par nos habitudes. A regard du risible, ce triomphe 
d'une notion sur une autre n'a pas lieu ; il n'y a pas d'effort: 
il y a seulement une double excitation de I'esprit et par con- 
sequent un plaisir considerable. Le risible ne se congoit pas 
du tout, le laid se congoit peniblement. Le risible augmente 
la force consciente par une double excitation qui se depense 
en Anergic musculaire ; le laid diminue la force consciente 
par Teffort qu'il exige pour repousser les idees quilui resis- 
tent. Nous comparerons Teffet du risible k la rencontre de 
deux forces qui, par suite de leur choc, prennent spontan6- 
ment d'autres directions sans ^tre contraintes h s'obstiner 
dans cellesqu' elles suivaient; Teffetde la laideur au contraire 
ressemble a une force qui, 6tant obligee de p^netrer dans un 
lieu occupe par un autre objet, se trouve condamn^e k em- 
prunter, pourvaincre cet obstacle, le secours onereux d'une 
force supplementaire. 

Nous avons developp6 davantage notre th6orie du risible 
dans un Opuscule publi6 des 1862 i. M. Charles L6veque, 
dans un remarquable article de la Revue des deux Mondes 2, 
nous a reproche d' avoir m^connu le premier principe de la 
logique, le principe de contradiction. Nous citerons ses pro- 
pres paroles : « Dire que le risible est ce qui force Tenten- 
dement k affirmer les contradictions, voilk qui est incontes- 
tablement nouveau; mais est-ce exact? Nous n'hesitons pas 

1. Des causes du rire, 1 vol. in -8, Durand et Pedone Laurlel, 
4862. 

2. 4" septpmbre 1863, article reproduit en grande parlie dans la 
2« Edition de la Science du beau, du m^me auteur. 

DUMONT, \.\ 



210 PLAISIRS POSITIFS 

h le nier. Pourquoi? Parce que la nature de I'esprit humaiir 
s'y refuse, comme le mfime espace se reftise h contenir deux 
corps differenls au m^me instant. Afflrmer en m6me temps 
que le m^me objet est blanc et noir, rond et carr6, vrai et 
faux, personne ne le pent ni ne le pourra jamais ». 

Si nous avions soutenu que le meme jugement est h la 
fois affirmatif et n^gatif, nous nous serions en effet rendu 
coupable d'une absurdity. Mais nous avons dit toute autre 
chose : nous avons dit que nous 6tions d6termin6s dans le 
mtoe temps et h regard du m6me objet h former deux ju- 
gements, Fun affirmatif, Tautre n^gatif, ce qui est bien dif- 
ferent. Nous n'avons point introduit la contradiction dans un 
acte de la pens6e, ce qui serait v6ritablement impossible; 
nous Tavons seulement montr6e entre plusieurs actes de la 
pens6e, ce qui est non-seulement possible, mais n'est qu'un 
ph6nomtoe tr^s-ordinaire. 

Assur^ment de ces deux jugements contradictoires. Tun 
est n6cessairement faux ; nous sommes loin de le contester. 
Le choc qui se produit dans le rire ne pourrait m6me avoir 
lieu sans cela; c'est parce que les deux jugements ne peu- 
vent 6tre vrais ensemble, qu'ils sont repousses et repousses 
Tun par Tautre. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au mo- 
ment du rire, Tesprit n'est pas occup6 h determiner lequel 
dcs deux est vrai, lequel est faux; cette determination, si 
elie a lieu, vient plus tard, et seulement lorsque le rire a 
cess6 ou du moins n'a plus de retentissement que dans des 
organes plus ou moins eioign^s du centre intellectuel. 

Ce qui emp^che M. L^v^que d'accepter notre theorie, c'est 
peut-etre qu'avec la plupart des spiritualistes , il n'admet 
point la possibilite, dans I'esprit, de deux jugements simul- 
tanes. 

II est tr6s-vrai que le m^me espace se refuse h contenir 
deux corps dilTerents au m^me instant; mais il est tr^s-vrai- 
aussi que deux forces contraires pourraient tendre en m6me 
temps k faire entrer deux corps dans le m^me espace. II en 
resulterait un choc des deux corps et le rire n'est pas autre 
chose. 

II est impossible, nous dit-on avec raison, que ce qui est 



THEORIE DU RIRE DE HECKER 21 1 

blanc soit noir et reciproquement. Mais ne pourra-t-on pas 
dire ironiquement d'un ramoneur sortant d*une chemin^e 
qu'il est blanc comme neige? et ne serai-je pas forc6 de rire? 
car les notions de blanc et de noir viendront s'offrir simul- 
tanement Si mon esprit h I'egard d'un seul et meme objet. 
La contradiction risible n'est pas dans les elements m^mes 
deTobjet, celaserait impossible ; elle est dans la signification 
de ses qualit^s ou de ses circonstances. 

Un physiologiste allemand, le docteur Hecker, de Goer- 
litz, a r6cemment propos6 une th^orie du rire fort diff^rente 
de la n6tre *. II 6tudie d'abord le rire cause par le chatouil- 
lement, et part de ce fait que chaque sensation de la peau 
s'accompagne d'une excitation de tout le systeme vaso-rao- 
teur et du grand sympathique, d'oii r^sulterait un r6trecisse- 
ment des vaisseaux circulatoires. II rapporte les experiences 
d'un physiologiste, Oswald Naumann : ce dernier prenait 
une grenouille morte, dont il avait separ6 la colonne vert6- 
brale de la t^te ; pour emp^cher toute action directe, il liait 
les vaisseaux du ffemur et coupait tons les nerfs aboutissants^ 
h I'exception du nerf ischiaque, dont les extr^mites corres- 
pondent avec les nerfs tactiles du pied; il soumettait ensuite 
le pied de la grenouille k Taction du galvanisme, et le mi- 
croscope lui permettait d' observer, h chaque excitation, un 
r6tr6cissement des vaisseaux m^sent^riques, du poumon et 
de la membrane interdigitaire, ainsi qu'une diminution pn>- 
portionnelle de la quantity de sang contenue dans ces vais- 
seaux. D'autres experiences, essay6es sur I'homme k I'aide 
du sphygmographe applique h Tart^re tibiale posterieure, 
ont fait constater un r6tr6cissement semblable des vaisseaux 
sous Finfluence d'une application de sinapismes, d'un sai- 
sissement par de I'eau chaude, etc. On a observ6 aussi cpsne 
chaque excitation du sympathique s'accompagnait d'une dila- 
tation de la pupille. 

Le docteur Hecker pretend que le chatouillement produit 
de m^me une excitation du systeme vaso-moteur et un r^tre- 
cissement des vaisseaux. Ce qui le confirme dans cette opi- 

1. Physiologie und Psychologie des Lachens und des Komischen, von 
D'' Ewald Hecker. Berlin, 1873, Dummter. 



212 PLAISIRS POSITIFS 

nion, c'est qu'il a, dit-il, constats sur des personnes que Ton 
Ghalouillait cette dilatation de la pupille qui coexiste ordi- 
nairement avec les ph6nom6nes qui viennent d'etre d^crits. 

Nous ne faisons aucune diriiculte h accepter cette mani^re 
de voir. Mais, jusqu'k present, il n'est pas question du rire, 
at ce qui va suivre nous parait d'une exactitude beaucoup 
plus contestable. 

Le docteur Hecker croit que les mouvements du dia- 
phragme, dans le rire, ont pour but de rem^dier au trouble 
subit produit dans T^quilibre c6r6bral par le rdtrdcissement 
des vaisseaux circulatoires. Dans I'expiration, le soul^vement 
du diaphragme et I'abaissement des c6tes diminuent la cavity 
thoracique; le cceur, les poumons et les gros vaisseaux sont 
soumis h une plus grande pression; ils opposent par conse- 
quent une plus forte resistance a I'afflux du sang provenant du 
cerveau et emp6chent les petits vaisseaux r6tr6cis sous Tin- 
fluence du syst^me vaso-moteur de se vider compietement. 
Ainsi les expirations correspondraient dans le chatouille- 
ment k chaque excitation nouvelle de la peau, tandis que les 
mouvements d'aspiration correspondraient k chaque inter- 
ruption des attouchements, ou du moins ne se produiraient 
que dans la mesure n^cessaire pour rendre la respiration 
possible. Lorsqu'on a ri tr6s-fortement, on est en elTet oblige 
de se livrer h de profonds soupirs pour r^parer le trouble 
cause par I'exces des expirations sur les aspirations. 

Si la doctrine du docteur Hecker etait vraie, comment 
expliquerait-on que des excitations de la peau, bien plus 
fortes que celles qui ont lieu dans le chatouillement, ne 
s'accompagnent pas du rire? Pourquoi ne rions nous pas 
quand on nous frictionne, quand on nous masse, quand on 
nous bat, et sous Tinfluence surtout de toutes les irritations 
de la peau? Pourquoi le chatouillement lui meme fait-il 
d'autant plus rire qu'il est plus legferement execute? Pour- 
quoi enfm le rire, au lieu d'etre simplement en rapport avec 
les attouchements, quels qu'ils soient, depend uniquement 
des variations de vitesse, de direction et d'intensite dans les 
attouchements, comme nous I'avons montre plus haut? 
Nous croyons que le rire, loin d'etre une action purement 



THlfiORIE DU RIRE DE PLATQN 213 

r^flexe, a pour condition, m^me dans le chatouillement, des 
faits intellectuels, et que ces fails consistent dans une suc- 
cession d*attentes trompees. Mais Fanalyse psychologique 
que le docteur Hecker a presentee du risible est encore, 
selon nous, beaucoup moins heureuse que son analyse phy- 
siologique. Nous pensons que sath^orieparaltrafort strange 
h la plupart de nos lecteurs. EUe ferait consisterle sentiment 
auquel correspond le rire dans une suite d'oscillations rapides 
entre une douleur et un plaisir. Si nous avons bien compris, 
ce serait la douleur qui s'accompagnerait, comme I'excita- 
tion de la peau dans le chatouillement, d'un soulevement du 
diaphragme, tandis que le plaisir r6pondrait h son abaisse- 
ment. II faut avouer que s'il y a de la peine dans le senti- 
ment du risible, cette peine Ih ne laisse gu^re de traces dans 
la conscience et pourrait bien n'exister que dans Timagina- 
tion de notre auteur. Certes le rire, quand il est prolong^, 
laisse une certaine impression de fatigue, resultant d'un 
trouble apport6 aux fonctions de respiration et de circula- 
tion, mais cette fatigue est une consequence du rire, elle ne 
peut 6tre consid6r6e ni comme un de ses 616ments, ni comme 
une de ses causes. 

Suivant le docteur Hecker la peine proviendrait, dans le 
rire, de ce que nous apercevons une contradiction, soit entre 
les qualit6s d*un objet. soit entre les qualit6s de Tobjet et 
nos propres id6es. Quant au plaisir, il I'explique dans la 
plupart des cas par un sentiment d orgueil que nous inspi- 
rerait I'absurdit^ de Tobjet risible. C*est en revenir en 
somme h la th^orie g6n6ralement attribute k Hobbes, et 
qu'il serait plus juste de restituer k Platon, qui Ta soutenue 
le premier (Philebe et Ripubliquey liv. II). Un bossu, sui- 
vant Hecker, nous ferait de la peine parce qu'il est en con- 
tradiction avec notre id6al de la forme humaine, et en m6me 
temps, il nous fait plaisir parce qu*il nous donne k penser 
que nous ne partageons pas sa difformit^. Un anachronisme 
serait d6sagr6able par I'erreur de fait qu'il renferme et 
agreable en nous faisant sentir notre capacity de reconnaitre 
cette erreur. Les aventures du baron de Munchhausen etles 
autres r6cits du m6me genre renfermeraient en eux-m6mes 



214 PLAISIFIS POSITIFS 

des contradictions plus ou moins d6sagr6ables et en mftme 
temps lis nous feraient apercevoir notre sup^riorite sur les 
imbeciles qui croient h de telles plaisanteries. Tout cela est 
chim^rique ; dans tous ces examples, la conscience ne con- 
serve pas plus de traces d'un mouvement d'orgoeil que 
d'un sentiment p6nible. Pour juger de notre superiority re- 
lativement k Tobjet risible, il faudrait avoir eu le temps de 
feire des reflexions sur nous-m^mes, et c'est ce qui ne serait 
gu^re possible pendant la dur6e de r6motion du rire. On 
peut s'y livrer apr^s avoir ri, mais une telle operation ne 
peut etre une des causes du rire. D'un autre c6t6, il n'est 
pas exact de dire que toute contradiction soit un objet p6- 
nible ; h chaque instant nous d^couvrons des erreurs, nous 
nous rendons compte d'une absurdity, et les operations in- 
tellectuelles qui nous conduisent k apercevoir de tels de- 
Sauts sont plut6t une source de piaisirs que de douleurs. 
(7est precisement lorsque la contradiction nous fait rire 
qu'elle est loin d'etre penible. 

Une autre erreur trfes-r6pandue consiste k pr6sonter le 
rire, non comme le signe d'un sentiment particulier, mais 
€omme Texpression de la joie en general. Presque tous les 
auteurs qui ont soutenu cette doctrine n'ont pas distingue le 
rire du sourire ou du moins n'ont admis entre ces deux 
phenomenes que des differences de degre. Dans son livre 
sur Vexpression des sentiments chez Vhomme et les ani- 
maux, Darwin s'est laisse entralner dans cette confusion. 
Mais il est certain que nous ne rions pas toujours, m^me 
•dans les plus fortes emotions de joie, et que d'un autre c6te 
nous ne pouvons nous empecher de rire meme dans la plus 
grande tristesse, lorsque nous rencontrons un objet verita- 
blement risible. Le sourire est une expression qui est com- 
mune k tous les sentiments de plaisir quels qu'ils soient, et 
ne depend en aucune maniere des mouvements du dia- 
phragme; le rire, au contraire, ne s'ajoute au sojjrire qu'k 
I'occasion d'un sentiment particulier, le sentiment du risible. 
Darwin confond avec le rire les oris et les exclamations aux- 
quels se livrent les enfants quand ils sont joyeux et, pour 
etre tombe dans cette confusion, il est oblige ensuite d'eta- 



THfiORIE DU RIRE DE DARWIN 215 

l)lir une distinction entre le rire des enfants et celui des 
grandes personnes, en reconnaissant que ces derni^res ne 
rient que dans des circonstances tout k fait differentes. Le 
rire, dit-il, est ordinairement cause chez les grandes per- 
sonnes par quelque chose d'absurde {incongruous) ou d'i- 
nexplicable, excitant la surprise et provoquant dans celui 
qui lit un sentiment de sup6riorite. Aucune de ces qualites 
ne peut 6tre consider6e comme un caractere essentiel du 
risible. 

Le risible qui est purement un effet du hasard ou des cir- 
constances, celui qui se trouve chez les animaux ou m6me 
dans les objets inanimes, ne renferme par lui-meme aucune 
absurdity. D'un autre c6t6, ce qui est absurde ne fait pas 
toujours rire, m6me lorsque I'absurdit^ est evidente et nous 
frappe au moment ou nous nous y attendons le moins;il 
arrive souvent au contraire que de graves erreurs nous sont 
d6sagr6ables et nous causent une impression p6nible. Un 
m^me objet peut toe k la fois risible et absurde ; mais ces 
deux qualites ne sont pas identiques. Le fait d'etre inexpli- 
-cable engendre plut6t I'^tonnement, I'admiration ou le sen- 
timent du sublime que le rire. La surprise n'est pas davan- 
tage une cause de rire : quand la grdce, le pittoresque, la 
beaut6, se rencontrent Ik ou nous ne les attendions pas, 
nous n'^prouvons aucune envie de rire. Quant k Tid^e de 
Platon et de Hobbes, d'apres laquelle le risible 6veillerait, 
dans Tesprit du rieur, un sentiment d'orgueil, elle est en 
contradiction avec I'essence de I'orgueil qui est d'etre le plus 
s6rieux de tons les sentiments. « Personne n'a honte d'avoir 
ri, disait finement Jean-Paul ; or une elevation de soi-m6me 
aussi manifesto que le pretend Hobbes, serait tenue cachee 
par chacun. » 

Un de nos critiques litt^raires les plus distingu6s, 
M. Sarcey, a soulev6 dans le journal Le Temps i, la ques- 
tion de savoir pourquoi la r6p6tition des memes choses 6tait, 
principalement au th6&tre, une source si f^conde de risible. 
Voici ce qu'il y aurait de mieux k repondre, selon nous. 

1. En Janvier 1869« 



216 PLAISIRS POSITIFS 

Nous commencerions par distinguer deux esp^ces de repe- 
titions : 1° celies qui, en tant que repetitions, ne modiflent 
en aucune mani^re la signification de la chose r^p^tee ; et 
^^ celies qui ajoutent quelque chose k cette signification. 
Les premieres, loin d*augmenter TelTet du risible, tendent i 
raffaiblir ; les derni^res seulement deviennent de nouvelles 
causes de rire. 

Pour le premier cas, nous rappellerons que les associa- 
tions des id6es sont les conditions du risible ; or ces asso- 
ciations ont une tendance k s'affaiblir, k perdre leur pouvoir 
de suggestion quand elles se sont trouv^es un certain nombre 
de fois en d6faut. Si nous rencontrions souvent des femmes 
laides qui fissent des agaceries, Fassociation des idees de 
beaute et de coquetterie s'alTaiblirait en nons ; supposez que 
cela devienne la rfegle, et ce ssront les jolies femmes qui 
nous paraltront ridicules quand elles seront coquettes. Prenez 
une scene de comedie : celle de M. de Pourceaugnac et des 
apothicaires ; vous y avez ri hier ; retournez voir la m^me 
scene aujourd'hui, vous rirez moins; retournez-y dix jours 
de suite, vous ne rirez plus du tout; la scene finira par vous 
ennuyer et vous deviendra insupportable. Mais n'y retournez 
plus que dans deuxans, etvous recommencerez Si rire, parce 
que rimpression aura eu le temps de s'effacer, et que vous 
vous retrouverez h peu pres dans la disposition ou vous 
avez vu cette ^cene pour la premiere fois. 

Mais il en est tout autrement quand le risible nait du fait 
meme de la repetition, quand la repetition est elle-meme le 
sij;ne de certaines choses en contradiction avec d'autres ele- 
ments du meme objet. Gomme la repetition devient signe 
d*une qualite, Tidee de cette qualite se trouve suggeree avec 
d'autant plus d'intensite que la repetition est plus frequente, 
et la contradiction de cette qualite avec d'autres produit un 
choc d'autant plus violent. Revenons k la scene de M. de 
Pourceaugnac. Voici venir une seringueavec un apothicaire, 
ce n'est encore que le signe d'un lavement h. donner. Mais 
voici maintenant vingt lavements. Et cependant il n'y a 
qu'wn pretendu malade. Contradiction entre le signe et le 
fait ; j'eclate de rire. A chaque nouvelleseringue qui surgit, la 



LE RISIBLE ET LA REPETITION 217 

contradiction augmente et raon envie de rire egalement. 
Vingt seringues pour un lavement, ou vingt lavements pour 
un seul malade, qu'on le prenne comme on voudra, voilh 
una cause de rire a laquelle personne ne pent se soustraire, 
pas plus le philosophe ou le critique que le dernier des 
badauds i. 

Prenons un autre exemple : un personnage repute h chaque 
instant la m^me chose, comme celui de Nos bons villageois 
qui r6pond : « Je me le demande^ » Si toutes les questions 
qu'on lui adresse. On ne rit pas la premiere fois que Ton 
entend ces mots; Si la deuxi^me on commence h rire ; puis h 
mesure qu*ils reviennent dans le dialogue on rit davantage ; 
on 6clate quand un autre personnage, pour se moquer, les 
prononce h son tour. S'il s'agissait de mots dont chacun se 
sert h chaque instant, comme oui ou non^ la r6p6tition 
n'aurait rien de risible, mais, dans Texemple cit6, la repe- 
tition devient le signe d*un caract^re particulier, d'un tra- 
vers d'esprit, d'un ridicule, et elle a, par consequent, une 
valeur particuli^re en dehors du sens des paroles repet6es. 
Que quelqu'un r^ponde h une question en se posantlam^me 
question k lui-meme, c'est le signe d'un embarras qui peut 
arriver k tout le monde en certaines circonstances ; mais 
que la m^me personne r^ponde de m^me k toutes les ques- 
tions, cela devient un signe de faiblesse d'esprit, de sottise^ 
d'imb6cillit6; et ici commence la contradiction qui est la 
condition du risible. Car d'un c6t6 les questions poshes au 
personnage de Nos bons villageois font attendre de lui des 

1. II est bon de faire observer, dans rintSrSt de la clart^, qu'ici le 
fait rSpete elait dej^ risible par lui-mSme, avant que la repetition y!nt 
le rendre risible k un nouveau titre. La vue d'une seringue au the&tre 
esttoujours une cause de rire; pourquoi? c*est qu*elle 6veille Tid^e 
d'un acte qui, d'aprds nos associations d'idees, ne devrait s'accom- 
plir que dans le secret du cabinet de toilette, et qui cependant, dans 
le cas actuel, s'annonce comme allant s'accomplir en votre presence. 
C'est pour la mSme raison qu'un acteur fait toujours rire quand il se 
montre en cale^on. 

Mais dans la scene de M. de Pourceaugnac, la complication est plus 
grande encore. Car le lavement est signe de maladie, et il se trouve 
que M. de Pourceaugnac n'est pas malade du tout. Nouvelle contra- 
diction. II y a par consequent, dans cette scene, trois causes de rire 
qui se surajoutent. 



218 PLAISIRS POSITIFS 

r^ponses ; elles impliquent et fpnt attendre, au point devueds 
rassociation des id6es, la capacity de r^pondre, c'est-k-diie 
un certain degr6 d'intelligence ; de Tautre c6t6, la mamfere ds " 
r6pondre est le signe du manque de cette capacity. Qiaqoe 
nouvelle r6ponse 6tant le signe d'une imb6cillit6 plus grande, 
la contradiction augmente chaque fois. Les questions excluent 
Fid^e du travers que chaque nouvelle r^ponse implique de 
plus en plus fortement. L'effet devient plus oonsid6raWe 
encore quand un nouveau personnage r^pond k son tour de 
la m6me manifere ; car on s'attendait moins k trouver dm 
lui cette m6me incapacity. La r6p6tition de la m6me phrase 
par le premier personnage nous a d^jk habitu6s k la com- 
prendre comme un signe d'imb6cillit6, et ne nous permet 
plus de Faccepter m^me dans la bouche d'un autre, comme 
Fexpression d*un embarras accidentel et excusable. 

Pour bien saisir une telle explication qui, au premier 
abord, pent paraitre subtile, il faut 6tre familiarise avecla 
th^orie des signes ou de Fassociation des id6es. Ce person- 
nage, qui r6p6te toujours la m^me chose, est en somme 
risible pour les m^mes raisons qui nous font rire, toutes les 
fois que quelqu'un fait le contraire de ce qu'il croit, veut ou 
parait vouloir faire, ou le contraire de ce que les circom- 
tances nous determinent k attendre de lui. Car, dans tous 
ces cas, il y a attente d'une chose et realisation d'une autre; 
or Fattente vaut un signe de la chose m6me. II sufOt qu'une 
personne soit cens6e n'avoir pas Fintention de nous montrer 
une chose pour que nous nous mettions k rire en Fapercevant. 
Personne ne rit en voyant k F0p6ra les jambes d'une dan- 
seuse; mais on delate de rire quand un coup de vent indis- 
cret relive 16g6rement, sur les boulevards, la robe de la pre- 
miere femme venue. De m6me nous rions quand un homme 
se parle haut k lui-m^me, parce que ce qu'il dit donne k 
penserqu'onneFentend pas, et que cependant, nous I'enten- 
dons. Nous rions d'un bavard qui prononce des paroles inu- 
tiles, parce que d'un c6t6 le fait de parler est signe qu'on a 
quelque chose k dire, et que de I'autre c6t6 les discours 
du bavard sont signe^ au contraire, qu'il n'a rien k dire. 

Quand, dans le Tableau parlanty un tuteur vieux et ja- 



LE RIRE DANS LES MEPRISES 219 

:, ayant decoup6 la tete de son portrait, met la sienne 
k la place, et devient ainsi, sans qu'on s'en doute, temoin de 
Out ce qui se passe chez lui ; quand surtout les autres per- 
tonnages de la pi^ce viennent lui parler comme on parle 
pfelquefois h une image inanim6e; ce qu'ils lui disent de- 
ilent risible par suite de cette circonstance que Timage, 
(a'on a lieu de croire sourde, est notre tuteur en personne; 
t entend et on lui parle comme s'il n'entendait pas. Nous 
lisons ou faisons des choses risibles de ce genre, toutes les 
bis que nous sommes induits en erreur, non par notre faute 
It par un manque de jugement, mais par les circonstances 
» milieu desquelles nous nous trouvons : un fait s'est ac- 
xympli, dont nous n'avons pu 6tre inform^s; ou bien un 
iibjet parait^tretoute autre chose que ce qu'il estreellement; 
m encore nous sommes conduits k attribuer k telle per- 
ionne les actions d'une autre. La plupart des quiproquos, 
les malentendus, des m6prises, cette source si feconde des 
iStnations les plus risibles, appartiennent k ce genre. Mer- 
Bure pris pour Sosie, le chevalier Menechme pris pour son 
It^re; Valere parlant k Harpagon de sa fiUe, tandis qu'Har- 
pi^on croit qu'on lui parle de sa cassette; Crispin faisant 
8on testament sous la figure du bonhomme G6ronte, voila 
antant de situations risibles qui excitent, au thMtre, des 
Eclats de rire universels. Pour rire en pareil cas, il faut ne 
point partager I'erreur de celui qui nous fait rire, mais con- 
naitre au contraire les circonstances qu'il ignore. 

Nous rions toutes les fois que nous voyons des animaux 
imiter les gestes et les actions de I'homme; car cela nous 
eonduit k attribuer les caracteres de Thumanit^ Si des ^res 
qui lui sont strangers. L'Slne, le hibou, sont souvent risibles, 
parce que, sous des formes ignobles, ils ofifrent un air grave 
et r6fl6chi qui semble propre k notre espfece ; le singe de- 
vient plus dr61e encore, quand on le revet d'un habit qui 
augmente sa ressemblance avec I'homme. Un geste, qui 
serait gracieux chez un etre vivant, fait rire dans une ma- 
rionnette; car il nous determine k penser dans le mtoe 
instant que cette poup6e a les qualit^s de Ihoname, et en 
m^me temps n'est pas un homme, c'est-^-dire n'a pas r6el- 



220 PLAISIRS POSITIFS 

lement ces m6mes qualites. Le plaisir que nous procuTeM«D 
les animaux savants a en graude partie la m6me cause. 1^ 

Les ph6nom6nes de la nature inaniin^e peuvent aussinovlf 
fournir Toccasion de rire. Nous nous rappelons qu'ayanlHj 
jour entendu en plein hiver un violent coup de tonnerre, novl 
partimes d'un grand eclat de rire : Thabitude que nous aviom 
d'associer les id^es d'orage et d'6t6 nous avait jet6 un instant 
dans rillusion que nous nous trouvions au milieu de cetle 
derni^re saison ; mais le froid que nous ressenlions nous avail' 
imm(^diatement ramen6 h la pens6e que nous nous trouvions 
r6ellement dans la saison pr6cis6ment contraire. 

Le rire 6tant agr^able, il est naturel que nous nous effa^ 
cions, pour nous amuser nous-m^mes et pour amuserte 
autres, de le causer et chez nous et chez eux. La plaisanterie 
est le risible qui r^sulte de la volenti; ce n'est le plus sou- 
vent qu'une imitation du risible involontaire. Car la plai- 
santerie consiste en g6n6ral k feindre I'erreur, k simuler la 
m^prise, la sottise ou la naivet6. Ut vel non stultus quasi 
stulte dicat aliquid *. Eadem quse si imprudentibiLsexci' 
dant, stulta sunt^ si simulamus, venusta creduntur I 
a La m^me cho.ie souvent est, dans la bouche d'un homrae 
d'esprit, une naivety ou un bon mot, et dans celle d'un sot, 
une sottise 3. » La raillerie, la moquerie, le persiflage, sont 
des plaisanteries m616es de blAme. 

Un des modes les plus simples et les plus faciles de la 
plaisanterie est Tironie, qui consiste k simuler I'erreur; c'est 
Faffirmation volontaire du contraire de la v6rit6 : Pour qu'elle 
soit r^ellement I'ironie, il faut que nous sachions nous- 
m6mes que nous disons le contraire de ce qui est, car sans 
cela ce serait une absurdity, non une plaisanterie. D'un 
autre c6t6, I'ironie ne fait rire que ceux qui connaissenth 
v6rit6 relativement k I'objet auquel elle s'applique; car c'est 
seulement dans I'esprit de ceux-lSi qu'elle peut 6veiller le 
double rapport qui occasionne le rire; il en r6sulte que 
tant6t I'ironie produit son effet sur tout le monde, sur celui 

1. Cic6ron, De oratore* 

2. QuintUien. 
9. La Bruydre. 



LA PLAISANTERIE 221 

■ tjlfai la fait, sur celui qui en est Tobjet et sur ceux qui en sont 
^isSmoins (spectateurs, auditeurs, ou lecteurs); tantdt, au 
fjfbntraire, elle n'est plaisante que pour son propre auteur : 
liiii se donne alors h soi-m^me et k soi seul le plaisir de 

tfeacer son prochain dans une situation ridicule. 
" li'ironie est moqueuse, quand elle presente comme bon 
ifee qui est mauvais : 
^'■ 

^ Je le declare done, Qiiinault est un Virgile, 

^' Pradon comme un soleil dans nos ans a paru. .. 

61ogieuse, quand elle affirme mauvais ce qui est bien ; elle 
Igprend alors le nom d'asteisme. Tel est le discours de la Mol- 
;se dans le Lutrin : 



o HelasI qu'est devenu ce temps, cet heureux temps, 
■"? Ou les rois s'honoraient du nom de faineants!... 

Ce doux siecle n'est plus. Le ciel impiioyable 
A place sur le trone un prince infatigable. 

* - II brave mes douceurs, il est sourd a ma voix ; 

A' Tous les jours il m'eveille au bruit de ses exploits... » 

Elle pr6sente comme grand ce qui est petit : 

^' « De mon heros les illuslres malheurs 

Peuvent aussi se promettre vos pleurs. 
'~ Sur sa vertu par le sort traversee, 

* Sur son voyage et ses longues erreurs 
On aurait pu faire une autre Odyssee, 

Et par vingt chants eudormir les lecteurs... » 
^* {Vert'Vert.) 

^J} ne s'agit que d'un perroquet. 

^.. Comme petit ce qui est grand, et c'est ce qu'on appelle le 
Jourlesque : on en trouve de nombreux exemples dans les 
fparodies, c'est-k-dire dans les oeuvres d'art qui ont pour fin 
j^e rendre plaisant ce qu'une autre oeuvre a presents comme 
lli^rieux. Scarron veut tracer un portrait de Didon ; 



k. 



C'^tait une grosse dondon, 
Grasse, vigoureuse et bien saine, 
Un peu camuse a TAfricaine, 
Mais agreable au dernier point... ; 



Comme possible ce qui est impossible; c'est ce qui nous 
arrive quand nous adressons la parole k des objets inanimes 



222 PLAISIRS POSITIFS 

ou aux animaux qui ne peuvent nous comprendre. Nov! 
pouvons citer ici le dialogue de Sosie avec sa lanterne. Ul 
sarcasme tire souvent parti de cette forme de rironie;i 
commande ce qui ne pent 6tre ex6cut6 ; c*est, par exemple, 
le reproche du Parthe, qui verse de Tor dans la bouche de 
Grassus, ou le mot de Thomyris, qui plonge dans un vase 
plein de sang la t6te de Gyrus. 

L'ironie s'applique aux choses sublimes comme aux objets 
les plus bas; on la retrouve 6galement dans la trag^die et 
dans la corn^die. Elle a g6n6ralement pour effet d'attirer 
Tattention sur son objet, quel qu'il soit ; d'emp^cher qtfil 
ne passe inapergu, et d'aj outer le rire k Timpression qu^fl 
produit. 

Une autre forme commune de la plaisanterie est F^qui- 
voque, qui consiste k se servir de mots ou de gestes qui 
sont le signe commun de termes ou de rapports diff^rents; 
de telle sorte que, dans le m6me instant, nous paraissoDS 
aux autres personnes avoir dit ou fait une chose et en avoir 
dit ou fait une autre. L'6quivoque est beaucoup plus difficile 
que rironie ; car il est beaucoup plus ais6 de trouver le con- 
traire d'une proposition que de trouver le moyen d'exprimer 
celle-ci par des signes qui soient en m6me temps Fexpres- 
sion d'une autre proposition. Nous reconnaissons, toutefois, 
que rironie, Tdquivoque et, en g6n6ral, toutes les plaisan- 
teries, deviennent 6galement difficiles, quand 11 s'agit de les 
rendre spirituelles ou de leur donner une certaine port^e. 
L'6quivoque qui porte sur un seul mot constitue le calem- 
bouTy qui, le plus souvent, ne compte m^me pas avec Tor- 
thographe et consiste uniquement dans ridentit6 des sons. 
Mais, d'autres fois, T^quivoque s'6tend sur des propositions, 
sur des phrases, sur des discours entiers; ce sont les jeux 
de mots, le style k double entente. 

La plaisanterie pout 6tre un eflet soit de la gaiety, soit de 
la tristesse. Dans la gaiety, elle est un moyen d'utiliser un 
superflu de forces qui saisit toutes les occasions de se d6- 
penser et fioit par s'employer en faits intellectuels. Dans 
la tristesse, la plaisanterie est Femploi de forces rendues 
disponibles par Tabolition d'une source de reaction intelleo- 



l'humour 223- 

tuelle. La plaisanterie gaie r^sulte d'un exc^s d'^nergie, la 
plaisanterie triste r^sulte d'un d^tournement d'energie. La 
tristesse consistant dans la suppression dun emploi ordi- 
naire de la force, il est tout naturel que celle-ci cherche un 
autre cours. On donne le nom d' humour aux plaisanteries 
inspir^es par la tristesse ; elles s'appliquent d'ordinaire aux 
objets m^mes d'ou la tristesse precede, parce que ce sont 
ces objets qui, en pareil cas, occupent le plus fortement Tat- 
tention. Aussi les humoristes s'attachent-ils si souvent aux 
imperfections des facultes humaines, aux vices des societes, 
aux miseres de la vie. La melancolie de Yhumour pent ins- 
pirer de longues oeuvres po^tiques tout enti^res, et devenir 
m6me, comme la flamme jaillit du sombre charbon, T^me 
qui vivifie toutes les productions d'un po^te. Elle pent ins- 
pirer, dans un drame ou un roman, la creation de person- 
nages qui n'ont rien de m^lancolique ; et cependant leurs 
plaisanteries sont encore indirectement de Yhumour; car 
au fond, ce sont les plaisanteries du poete, et c'est Yhumour 
qui en est la premiere cause. Telles sont celles de Mercutio 
dans Rom4o et Juliette^ et celles de Sancho Panga dans 
Don Quichotte. 

II nous reste h dire quelques mots de Tusage et des appli- 
cations qu'on pent faire de la plaisanterie. Tant6t elle est h 
elle-mSme sa propre fm, tant6t elle n'est qu'un moyen d'at- 
tirer plus fortement Tattention sur un objet. Dans le premier 
cas, on plaisante pour plaisanter et uniquement pour causer 
le plaisir du rire ; c'est ce qu'on appelle de la bouffonnerie : 
les calembours les plus insipides, les grimaces les plus sau- 
grenues, les gestes les plus inconvenants, tout lui est egale- 
ment bon : elle n'a rien k faire avec le goftt ou avec la v6rit6 ; 
consistant uniquement dans la forme et dans la mani^re de 
presenter les choses, elle s'exerce sur les plus insignifiantes 
et occupe inutilement I'attention; elle est tout au plus un 
remade d6sesp6r6 centre I'ennui. Faire rire uniquement 
dans le but de faire rire, c'est-Si-dire faire le boufifon, est le 
signe d'un esprit desoeuvr6 qui perd grossi^rement son 
temps ou qui cherche k le tuer, ou d'un esprit sans 616va- 
tion, incapable de s'exercer sur des occupations plus hautes 



224 PLAISIRS POSITIFS 

et plus difficiles. « II n'est pas ordinaire, dit La Bruyfere, 
que celui qui fait rire se fasse estimer. » Un homme d'es- 
prit, de bon sens, d'instruction a, quand 11 est avec les 
autres, d'autres ressources en lui-m^me, pour les d^sen- 
nuyer, que de feindre la sottise. II y a, k la verity, des socie- 
t6s qu'il est difficile d'amuser autrement que par des calem- 
bours ou par ce qu'on appelle des b^tises et des niaiseries; 
mais ce ne sont pas celles dont la fr6quentation fait estimer, 
et que recherchent les esprits distingu^s. 

La plaisanterie a droit au contraire au meilleur accueil 
toutes les fois qu'elle est un instrument ou un moyen pour 
un but utile. En g6n6ral, la plaisanterie n'a de valeurque 
dans la bouche des gens s6rieux. Le risible peut servir a* 
rendre un objet plus frappant, car il en fait une cause de 
plaisir, ou plut6t il ofTre un plaisir que Tesprit ne peut 
goClter qM'k la condition de faire en m6me temps attention k 
Tobjet pr6sent6 sous un aspect risible. Employee pour faire 
ressortir les travers de quelqu'un, la plaisanterie devient 
une arme terrible, et les d^fauts les plus 16gers, fix6s dans 
notre m^moire par une plaisanterie, y deviennent ineflaca- 
bles. La moquerie, c'est-Si-dire le rire ajout6 h la disappro- 
bation, produit bien plus d'eflet que la disapprobation seule. 
La plaisanterie emp6che des v6rit6s utiles ou des traits spi- 
rituels, de passer inaperQus. C'est pour faire penser k la 
vanit6 de I'ambition et de Torgueil qu'Hamlet plaisante 
am6rement dans le cimeti^re : « Va maintenant, pauvre 
Yorick, te poser sur la toilette d'une de nos belles ; dis-lui 
qu'elle a beau se mettre un pouce de fard, qu'il faut qu'elle 
en vienne h cette gracieuse metamorphose I Fais-la sourire 
k cette id6e. » Les plaisanteries de Moli^re, dans les Pr4- 
cieuses ridicules^ ont suffi pour corriger Tabus que, de son 
temps, on faisait du style m^taphorique, et plus d'une fois 
celles de Voltaire ont battu en br^che des pr6jug6s nuisibles 
et enracin6s. Le rire peut d^sarmer la colore; on Ta vu 
arracher k des juges la grjice d'un coupable. 

Dans les arts satiriques. dans la po^sie comique, le risible, 
il est important de le noter, n'est qu'un accident; 11 n'est 
pas essentiel k ces arts, bien loin d'etre leur but. On prend 



LE RISIBLE ET LE COMIQUE 225 

souvent, mais a tort, le mot comique comme synonyme de 
risible. Le comique est simplement ce qui convient h la 
comedie. Or, les mots de comedie et de tragedie doivent 
leur origine aux circonstances historiques qui ont accom- 
pagne la naissance des deux grands genres dramaliques, bien 
plus qu'aux caracteres qui les distinguent ou aux Elements 
dont ils se composent ; la designation de comique a ete eten- 
due dans la suite aux diflerents poemes qui, sous une forme 
differente, mettent en oeuvre la m^me matiere que le drame 
comique; il y a des 6pop6es comiques, la poesie lyrique a 
ses productions comiques. L'analogie rend legitime cette 
extension du terme, mais elle est impuissante k justifier son 
emploi pour designer proprement ce qui cause le rire. Beau- 
coup de choses risibles ne conviennent pas h la comedie, et 
celle-ci ne renferme pas n^cessairement des choses qui fas- 
sent rire. Si par suite des conditions materielles qui d^coulent 
de sa nature et de sa fin, elle doit souvent rencontrer le rire 
sur sa route et s'en servir coinme d'un instrument, elle ne 
se le propose pas exclusivement pour but et pent k la rigueur 
se passer de lui. Si nous voulions donner des exemples, les 
comedies oil il ne se trouve pas un seul mot pour rire ne 
font pas defaut sur le theatre contemporain ; et d'un autre 
c6t6, la po6sie romantique nous ofTre fr6quemment des traits 
ou des situations risibles au milieu d'un drame ou d'une tra- 
g6die : les chefs-d'oeuvre de Shakespeare sont dans ce cas. 
Le comique est quelque chose de permanent, de continu ; il 
appartient k Tensemble d'une oeuvre, k la totalite d'un carac- 
tere. Le risible est, au contraire, quelque chose de momen- 
tan6; c'est la quality d'une action particuliere, d'un trait, 
d'une parole, d'un geste, d'une saillie. Une piece comique 
fait rire k certains passages ; un caractere comique fait rire 
k certains moments. Le comique est le nom d'un genre po6- 
tique; le sentiment du risible est un mode particulier de la 
sensibility. L'^tude du comique appartient a la th^orie de 
Tart ; celle des causes du rire, a la science du plaisir et de la 
douleur. Le traite de Cailhava sur Vart de la comedie, et 
celui des Causes physiques et morales du rire, par Poin- 
sinet de Sivry, peuvent, quelque imparfaits qu'ils soient I'un 

DUMONT, 1^ 



226 PLAISIRS POSITIFS 

et Tautre, donner une id6e assez exacte de cette difference, 
Dans VEncyclopMie et dans les Elements de littei^ature^ 
Marmontel consacre avec raison deux articles distincts aux 
deux theories du comique et du plaisant. Cast pour avoir 
ini^connu cette distinction que les esth^ticiens des 6coles 
de Schelling et de Hegel, trop preoccup6s d'introduire par- 
tout ridentit6 et d'6tablir une correspondance rigoureuse 
entre les formes de Tart et les modes de la sensibilite, ont, 
sous le titre du comique, traits de la nature et des applica- 
tions du rire, et associ6 deux theories incompatibles. Cast 
encore la m^me erreur qui a conduit Tun d'eux, Zeising, a 
trouver comique Texcellente definition qu'un maitre de la 
grande ^poque, Schiller, avait donn6e du comique. 



§ 3. — PLAISIRS DU GGEDR : JOIE, ESPitRANGE. 

L'introduction dans Tesprit d'une id6e nouvelle qui r^agit 
sur Tensemble des autres id6es cause le plaisir de lajoie. 
Quand par exemple nous apprenons un 6v6nement heureux, 
une foule d'id6es dont la representation etait subordonn6e h 
celle de cet 6v6nement deviennent possibles ; la sphere de 
notre intelligence se trouve agrandie ; ce qui auparavant ne 
pouvait 6tre congu que comme une esp^rance devient une 
certitude. Le champ de nos desirs se trouve aussi 61argi ; ce- 
lui qui apprend que sa fortune est augment6e, peut vouloir 
bien des choses qui d^passaient auparavant son pouvoir ; il 
aura des d6sirs pour des objets qu'auparavant il ne pouvait 
m^me pas songer h poss6der. La vanit6, Tamour, Fambition, 
I'amiti^, la haine, ont aussi leurs joies ; et dans toutes ces 
Amotions Tindividu s'enrichit d'une conception mere qui est 
pour lui comme s'il avait acquis un nouvel organe. Le plaisir 
caus6 par la joie dure jusqu'Si ce que Thabitude en ait 
^mousse li-^ipression. 

L'acquisition d'une v6rite qui est le point de depart ou la 
base d'une s6rie d'autres id6es, qui ouvre h I'enten dement 
des vues originales, qui I'excite h mettre I'ensemble de ses 
notions ant^rieures en harmonic avec la nouvelle venue qui 



JOIE, ESPIERANCE 2-27' 

est la clef de decouvertes nouvelles, qui supprime les em- 
barras de Tobscurite et du doute, une telle acquisition pro- 
duit un plaisir tellement vif, une telle excitation de I'imagi- 
nation que Findividu en semble pour ainsi dire enivr6 ; il 
oublie le monde entier et se livre quelquefois k des transports- 
voisins de Textravagance. Archimede, enthousiasme d'une 
formule math^matique qui vient de surgir dans son esprit, 
se met k courir nu dans les rues de Syracuse. G*est qu'une 
idee de plus est une fonction de plus ; par des augmentations 
de ce genre Thomme accroit sa valeur, son merite, son pou- 
voir sur le reste du monde et s'eleve au-dessus de ses- 
semblables. 

L'esperance d'un evenement heureux produit une joie de 
meme espece que celle de sa realisation. « L'homme peut 
en effet, dit tres-bien Spinoza, etre affects d'une impression 
de joie et de tristesse par Timage d'une chose future, comme 
par celle d'une chose pr^sente... Tant qu'il est affecte par 
Timage d'une certaine chose, il la voit comme pr6sente, alors 
m^me qu'elle n'existerait pas, et il ne Timagine comme pas- 
s6e ou comme future qu'en tant que son image est jointe k 
celle d'un temps ecoul6 ou k venir. Ainsi done, Timage d'une 
chose, prise en soi, est toujours la m^me, qu'elle se rapporte 
au passe ou k I'avenir, ou bien au present; en d'autres 
termes, I'etat ou I'affection du corps sont les m^mes, que 
I'image se rapporte au pass6 et k I'avenir ou bien au pre- 
sent; et par consequent la passion de la joie et de la tristesse 
est la meme, que I'image se rapporte au pass6 et k I'avenir, 
ou bien au present. » II faut cependant reconnaitre que si 
les joies de Tesperance sont semblables k celles qui accom- 
pagnent I'accomplissement r6el des faits, elles ont en g6n6ral 
moins d'intensite, parce qu'elles sont compens6es en partie 
par la peine du doute, et que la certitude seule peut donner 
un plaisir sans melange. D'un autre c6t6, si I'esp^rance im- 
pressionne moins vivement que la r6alit6, elle est souvent 
une source plus f^conde de jouissances, parce que nous 
sommes libres de nous repr6senter I'avenir k notre guise, 
sauf k nous preparer des deceptions ; nous nous arrangeons 
de maniere k ce que les faits congus par nous soient con-^ 



228 PLAISIRS POSITIFS 

formes h notre gout, h nos passions, k nos associations 
d*id6es. Que de plaisirs n'ont jamais ete go(lt6s que par es- 
p6rance ! 

Les joies de Tesp^rance sont pour beaucoup dans Tat trait 
des jeux de hasard. La vie du joueur est un passage conti- 
nue! des Amotions de plaisir caus6es par Fesp^rance et le 
gain aux Amotions de tristesse caus6es par la perte ; mais Ja 
somme des joies Femporte n6cessairement sur celle des 
peines ; car les joies de Tesp^rance , venant s'ajouter a 
celles du gain, toutes deux r^unies Temportent sur les cha- 
grins de la perte. Aussi, la plus grande source de peine 
pour un joueur n'est-elle pas d'avoir perdu, mais d'etre 
priv6 de la possibility de jouer. 

Les joies de Tesp^rance ont encore sur celles de la posses- 
sion Tavantage de pouvoir durer plus longtemps. On s'habi- 
tue vite k Tid^e d'un fait accompli, quelque important qu'il 
soit ; tandis que Tesp^rance est sans cesse raviv^e par des 
moments de doute et d'inqui^tude. En amour surtout, I'es- 
p6rance pent aiguiser longtemps nos d6sirs et la possession 
les calmer tres-rapidement. 

Quand I'esp^rance est m^l^e de trfes-peu de doute et touche 
presque k la certitude, le plaisir procure par elle est aussi 
vif qu'un plaisir caus6 par la r6alit6, et en ce cas I'^v^ne- 
ment lui-m6me, lorsqu'il s'accomplit, nous impressionne 
tr^s-peu ; son plaisir a 6t6 escompt^. Moins un 6v6nement a 
6t6 esp6r6, moins nous en avons joui d'avance, et plus il 
affecte vivement. 

Comme tout d^sir non satisfait s'accompagne de peine et 
que Tabsence de tout objet d6sir6 produit une insuffisance 
de reaction sur Tensemble de nos id6es et de nos actes, Tac- 
complissement d*un d^sir s'accompagne toujours d'une aug- 
mentation de reaction, et par consequent de joie. La reus- 
site d'une affaire, le succes d'une entreprise, un proems 
gagne, un prix obtenu, I'accomplissement d'un 6v6nement 
attendu, permettent k toute une s6rie de pens^es plus ou 
moins longtemps emp^ch^es, de reprendre leur cours. 

Notre sympathie, notre tendresse, notre amour pour nos 
semblables, multiplient pour chacun de nous les occasions 



PLAISIRS DU CCEUR 229 

de joie, comme elles augmentent aussi, malheureusement, 
les occasions de chagrin et de tristesse. Nous d^slrons le bien 
des personnes qui nous sont cheres, et par consequent Tac- 
complissement de leur bien nous impressionne comme celui 
du n6tre ; ce qui est une source de joie pour elles est une 
source de joie pour nous-m^mes et reagit sur toutes celles 
de nos idees et de nos habitudes qui se rapportent h elles. 
Par compensation, notre antipathie et notre haine nous fai- 
sant desirer le mal d'autrui, nous font ressentir de la joie 
pour tout cequi les attriste et contrarie leurs d6sirs. 

Les differentes joies sont generalement designees par Tex- 
pression de plaisirs du coeur. Ce n'est pas le coeur cependant 
qui ressent le plaisir, mais la joie a pour effet, de m6me que 
la tristesse, d'affecter d'une mani^re tres-vive les fonctions 
de circulation. On comprend qu'une grande quantite de force 
passant de la sphere de I'inconscience k celle de la con- 
science, il se produise un trouble profond dans I'organisme, 
et que ce trouble dure jusqu'au relablissement de Tequilibre. 
La joie fait momentanement battre le coeur, et les palpitations 
sont en general le signe d'un affaiblissement, d'un manque 
d'excitation des nerfs moderateurs, Toute occupation tr^s- 
forte de I'intelligence produit d'ailleurs le m^me effet; Male- 
branche raconte qu'il fut agit6 de violentes palpitations pour 
avoir lu rHomme, de Descartes, Touvrage le moins senti- 
mental qui fut jamais. La joie fait rougir et la tristesse pdlir 
parce que la premiere emprunte de la force au syst^me vaso- 
moteur qui r^gle le calibre des pelits vaisseaux et que la 
tristesse au contraire lui en restitue. Gette impression d^bili- 
tante de la joie est d'ailleurs momentan^e et localis^e dans 
les organes de circulation ; car, en dernifere analyse, la joie 
consiste dans un accroissement de Findividu, dans une aug- 
mentation de force, et Torganisme tout entier doit s'en res- 
sentir au bout d'un certain temps. Les affections tristes, au 
contraire, produisent d'abord une stimulation considerable 
des nerfs moderateurs, stimulation qui peut produire la syn- 
cope, mais en dernier lieu elles am^nent Tatonie et la fai- 
blesse, parce qu'elles ont amoindri I'organisme. 



GHAPITRE VI 



l'eXPRESSION DES l^MOTIONS CHEZ L HOMME £T 

LE3 ANIMAUX. 



§ i. — LA THfeORIE DE DARWIN. 

Aristote, Lavater et presque tous ceux qui se sont oc- 
•cup6s de la physionomie ant6rieurement k notre sifecle, ne 
Tont consid6r6e que dans ses rapports avec le caractere et 
comme un moyen de juger ext^rieurement des penchants, 
des instincts, des habitudes morales des individus; il est 
tres-rare qu'ils I'aient observ6e dans sa mobility, lorsqu'elle 
est le signe de sentiments actuels, d'6motions passageres, et 
devient par Ik une sorte de langage; et cependant, la physio- 
nomie consideree comme signe permanent du temperament 
moral ou du caractere depend, suivant I'observation tr6s- 
Juste de Haller, du different d6veloppement des muscles du 
visage ; or, ces differences de developpement proviennent 
elles-memes de I'usage plus ou moins frequent que Findividu 
ou ses ancetres ont fait de tel ou tel muscle, pour exprimer 
des sentiments particuliers. II faut faire une exception pour 
le peintre Lebrun qui pubha, en 1667, une Conference sur 



l'expression des emotions 231 

V expression generale et particuliere ; mais son syst^me n'a 
point de valeur scientifique, car il est presque entierement 
6labor6 a priori sur les bases du Traite des passions de 
Descartes ; tout y est deduit des fonctions de la glande pineale 
et du mouvement des esprits animaux. Les premiers tbnde- 
ments scientifiques d'une theorie de Texpression ont ete pos6s 
par Charles Bell en 1806, dans son Anatomie et philosophie 
de Vexpression, Get auteur a 6claire d'un jour nouveau les 
fonctions des diff^rents muscles, et a eu surtout le merite de 
signaler I'intime relation, qui existe entre les mouvements 
de Texpression et ceux de la respiration ; cette relation est 
d'une telle importance que si Thomme avait respire — hy- 
pothese impossible d'ailleurs — par des branchies s'ouvrant a 
I'exterieur, au lieu de le faire par la bouche et les narines, ses 
traits n'auraient exprim6 ses sentiments que dans la mesure 
pr^caire ou les expriment ses mains et ses jambes. Malheureu- 
sement Ch. Bell, qui a admirablement decrit les phenom^nes 
d'expression, n'a pas aussi bien reussi h les expliquer. 

A peu pr^ k la m6me 6poque, un medecin frangais, 
Moreau (de la Sarthe), r6editait I'ouvrage de Lavater et 
y ajoutait un certain nombre d'articles dans lesquels il 
«outenait cette these, que chaque muscle du visage a pour 
fonction propre d'exp rimer un sentiment particulier; ainsi 
le muscle orbiculaire superieur des paupieres exprimerait 
Forgueil; I'inf^rieur, I'humilite; le dilatateiir des narines, 
la severite ; I'elevateur de la levre superieure, le plaisir, 
ei ainsi des autres. Cette theorie exclusive n'est pas con- 
forme k I'observation ; car il y a bien peu de cas ou une 
Amotion ne soit accompagnee de la contraction ou du reld- 
€hement d'un certain nombre de muscles ; toute expres- 
sion naturelle est complexe. On pent reprocher k M. Du- 
chenne (de Boulogne) ^ une exageration semblable ; il a 
isole chaque muscle et, au moyen d'excitations galvaniques, 
a produit sa contraction ; il a obtenu par ce proc6d6 toute 
une serie d'6tats du visage, et k chacun de ces 6tats causes 
par la contraction d'un seul muscle, il a assigne Texpression 

1. Le mecanisme de la physionomie, 1862. 



232 l'expression des Amotions 

d'un sentiment special ; mais il n'a fait en r6alit6 que pro- 
duire des 6tats artificiels ne correspondant que tr^s-impar- 
faitement aux ph6nom6nes ordinaires de la physionomie, et 
ressemblant souvent k des grimaces plut6t qu*^ de verilables 
modes d'expression. Les observations de Duchenne (de Bou- 
logne) n'en sont pas moins pr6cieuses, parce qu'elles ont 
permis de determiner d'une maniere plus exacte quels sont les 
muscles en jeu dans chaque mouvement du visage ; il a fait 
faire un grand pas h Tanalyse des elements de la physionomie. 

Nous devons citer encore Gratiolet, qui a fait en 1865 une 
conference remarquable sur la physionomie et les mouve- 
ments d'expression < ; Darwin lui a adress^ avec raison le 
reproche d'avoir m6connu le principe de I'habitude h^r^di- 
taire et m^me de Thabitude en general; il consid^re presque 
tous les mouvements du visage comme des actes volontaires 
ou determines par une finalite. 

Un philosophe distingue, M. Albert Lemoine, a ecrit 
aussi sur le meme sujet un livre tres-interessant 2, dans 
lequel il a eu le merite de reprendre les vues les plus justes 
de Ch. Bell; il a tres-bien etabli que les mouvements 
d'expression etaient purement instinctifs, qu'aucun muscle 
n'a ete expressement etabli en vue de manifester les etats 
de I'dme, qu'ils ont tous ete primitivement affectes h d'au- 
tres fonctions et ne sont devenus des signes qu'acciden- 
tenement ; mais si M. Lemoine admet que Texpression est 
instinctive, il pretend que son interpretation ne Test pas, et 
sur ce point il s'est attire de la part de Darwin de serieuses 
objections ; M. Lemoine croit que I'enfant doit apprendre 
par experience la signification de chaque geste, de chaque 
mouvement du visage, et, dans cette education speciale, 
aucune part ne reviendrait k I'heredite. Ce qui se passe chez 
les jeunes animaux vient k I'encontre de cette maniere de 
voir ; si le jeune poulet, k peine sorti de I'ceuf, discerne les 
aliments qui lui conviennent sans avoir besoin de passer par 
une serie d'experiences, il n'est pas plus difficile d'admettre 

1. La physionomie, theorie des mouvements d*expres8ion {Revue des 
cours 8(ientifiques)f 18C5. 

2. De la physionomie et de la parole, Germer Baillidre, 18G5. 



THEORIE DE DARWIN 233 

que Tenfant, des qu'il est capable de percevoir et de juger, 
reconnait instinctivement I'expression de certains gestes ou 
des modiQcations de la voix. Des deux cotes, c'est la meme 
faculty qui est en jeu ; Toiseau a le don hereditaire de recon- 
naitre sa nourriture h certains signes, et c'est h certains si- 
gnes aussi que Tenfant a le don de reconnaitre les sentiments 
des personnes qui Tentourent. Nous ne contestons pas, d'ail- 
leurs, que cet instinct, comme tons les autres, soit consi- 
derablement perfectionne par Teducation et Texperience 
personnelles ; mais un grand nombre de faits prouvent que, 
des la naissance, les enfants le possedent deja k un certain 
degr^. Darwin s'est assure par des experiences qu'ils com- 
prennent le sourire, en sont agreablement impressionnes, et 
y repondent par un sourire semblable, bien avant V^ge ou ils 
sont devenus capables d'apprendre quelque chose. A T^e 
de cinq mois, Tenfant est dejSi affects par les modifications 
tendres de la voix ; vers T^ge de six mois, lorsqu*il entend 
un cri m^me pour la premiere fois, il prend dejk un air 
triste et Ton voit les coins de sa bouche s'abaisser. Un enfant 
de quinze jours tressaille d^jSi sous I'impression d'un grand 
bruit, et certainement il n'a pas encore eu le temps de faire 
des reflexions sur les rapports qui existent entre le bruit et 
le danger. 

L'ouvrage de Darwin sur VExpression des sentiments 
chez Vhomme et les animaux n'est en quelque sorte que le 
complement de son trait6 de la Descendance de Vhomme, 
Peut-6tre meme les deux publications auraient-ellesgagn^ k 
dtre reunies en une seule ; car ce qu'il y a de plus impor- 
tant et de plus original dans la plus r^cente, c'est qu'elle 
apporte quelques arguments nouveaux en faveur de la th6orie 
transformiste dans son application Si notre espece. Les vues 
generales que I'auteur avait d'abord expos^es sur notre ori- 
gine auraient certainement profits de la lumiere projet^e 
sur Tensemble de son syst^me par les faits particuliers de 
physionomie auxquels il les 6tend aujourd'hui. Ces derni^res 
etudes lui ont permis de determiner avec plus de certitude 
plusieurs phases de revolution humaine : il a recueilli, par 
exemple, un nombre tres-considerable d'observations, pour 



234 l'expression des i^motions 

prouver que les principaux modes d'expression sont com- 
muns k toutes les races de notre espfece, et il en tire des 
conclusions favorables h Thypoth^se du monog^nisme on 
monophyl6tisme, c'est-k-dire d'une seule origine. La souche 
unique dont tous les types actuellement vivants sont des- 
cendus, a d<!l, en effet, d'apr^s les arguments fournis par Ta- 
nalyse etla comparaison des expressions, 6tre d6jk complete- 
ment humaine au point de vue morphologique, d^s T^poqae 
oil les difT6rentes races ont commence k diverger les unes 
des autres. De plus, I'expression de certains sentiments, tela 
que la colore ou la defiance, fait supposer que rhomme pro- 
vicnt d'animaux ayant Thabitude de se d6fendre et de com- 
battre avec les dents. C'est le seul moyen, en effet, d'expli- 
quer pourquoi, dans la colore, les l^vres se portent en avant 
et laissent les dents k d^couvert comme pour mordre et 
d6chirer une proie; pourquoi, dans la defiance, la Ifevre 
sup6rieure se contracte d'un c6t6 de mani^re k laisser aper- 
cevoir une des canines. Ge sont 6videmment, chez Thomme, 
des restes d'habitudes h6r6ditaires ayant surv6cu aux causes 
qui leur avaient donn6 naissance, et il y a lieu d'en donner 
la m6me explication que des organes rudimentaires, der- 
niers vestiges d'anciens organes devenus graduellement 
inutiles. Ges faits acquierent une valeur plus grande encore 
quand on les rapproche de Fopinion 6mise par I'auteur 
dans son traits de la Descendance de Vhommey et d'a- 
pr6s laquelle nos anc^tres mftles auraient eu, comme les 
singes anthropoides, de grandes dents canines qui leur ser- 
vaient d'armes formidables ^ Haeckel rapporte aussi, dans 
sa Morphologic gdndrale, que si Ton examine un certain 
nombre de cranes humains, il s'en trouve toujours dans les- 
quels les canines d6passent consid6rablement le niveau des 
autres, comme chez les singes anthropomorphes, et que dans 
ces cas un vide est r6serv6 derri^re chaque canine d'une 
mdchoire pour recevoir la saillie de celle de la mftchoire 
oppos6e. Les enfants, et surtout ceux des sauvages, lorsqu'ils 
sont irrit^s, manifestent encore une tendance k mordre. 

1. Traduction frangaise de Moulini6, t. I, pp. 135 et 223. 



HABITUDES HEREDITAIRES 235 

Cest ainsi qu'un grand nombre de fails, se rapportant k 
I'expression des sentiments, viennent k Tappui des theories 
transformistes proposees par Darwin sur Torigine de notre 
esp^ce. 

Pour 6tablir sa theorie de Texpression des Amotions, 
Darwin a d'abord tir6 tout le parti possible des theories de 
ses devanciers. 11 s'est en outre livre personnellement h un 
grand nombre de recherches et d'observations ; il a observe 
les ph6nom6nes d'expression chez plusieurs expfeces d'ani- 
maux, et ses connaissances si 6tendues dans les sciences 
naturelles lui ont permis de recueillir sur les autres especes 
de precieux renseignements. II a soumis ses propres en- 
fants k de nombreuses experiences. II s'est mis en relation 
avec des personnes habitant des pays oii vivent des races 
sauvages, afin de comparer les mouvements de la physio- 
nomie dans les differentes branches de Thumanite, et de 
s'assurer qu'ils sont partout a peu pres les memes. II s'est 
informe des ph6nom6nes d'expression les plus remarquables 
chez les ali^n^s qui sont tres-curieux Si etudier k ce point 
de vue ; car ils sont souvent sous I'empire d'une passion 
pr6ponderante k laquelle ils se livrent sans aucune con- 
trainte. Darwin aeu aussi plus d'une fois recours k I'expres- 
sion des sentiments dans les oeuvres d'art et aux descriptions 
des poetes et des romanciers. II n'a par consequent n6glig6 
aucune des sources de renseignements qui pouvaient con- 
tribuer k rendre son oeuvre plus solide et plus complete. 

La preoccupation constante de Darwin est de rendre raison 
des phenomenes d'expression par des causes purement na- 
turelles, accidentelles m6me, et d'ecarter compietement 
toute hypoth^se de finalite. II montre, avec beaucoup de 
sagacite, qu'aucun organe, aucune fonction n'ont 6t6 primi- 
tivement destines k I'expression, et que les mouvements de 
rorganisme, produits d'abord dans un tout autre but que 
Texpression, ne sont devenus les signes de certains 6tats 
que par suite de leur coexistence ordinaire avec ces der- 
niers. Ch. Bell et M. Alb. Lemoine s'etaient du reste places 
dejSi k ce point de vue. « S'il est, dit M. Lemoine, une verite 
que Gh. Bell ait clairement demontree, c'est qu'avant d'etre 



236 l'expression des ^imotions 

des organes de Texpression, les muscles de la face humaine 
remplissent d'autres fonciions animales, de sorle qu'avant 
de voir dans chaque contraction musculaire Tindice de quel- 
que 6tat de T^me, il faut y voir un ph^nom^ne physiolo- 
gique, et que la raison finale est, en quelque sorte, greffee 
sur la raison physiologique, comme les organes de la parole 
et de Fexpression faciale sur ceux de la respiration, de la 
mastication et de la vue ^» 

La th^orie de Darwin consiste k ramener h trois principes 
g6n6raux tous les ph6nom6nes d'expression. Le premier est 
celui de Tassociation des habitudes utiles k I'individu; il 
donne au second le nom de principe de Tantith^se ; le troi- 
si6me est celui des ph6nomenes qui, ind6pendants de la 
volenti et, dans une certaine mesure, de I'habitude, tiennent 
essentiellement k la constitution du syst^me nerveux. 

Nous admettons le premier et le dernier de ces principes; 
mais le second, celui de Tantithese, nous parait une hypo- 
thfese purement gratuite, attendu que tous les faits d'expres- 
sion rapport6s par Darwin k ce principe peuvent etre expli- 
qu6s beaucoup plus naturellement par les deux autres. 

Et d'abord qu*est-ce que Darwin entend par antithese? Ce 
mot ne signifie pas assur6ment que des sentiments contrai- 
res, accompagn^s de d^sirs contraires, doivent s'exprimer 
par des gestes opposes, parce qu'ils tendent pr^cisement 
vers des buts opposes. S*il ne s'agissait que de cela, les faits 
rentreraient dans le groupe des ph6nom6nes utiles ; les deux 
mouvements contraires s*expliqueraient exactement de la 
m6me mani^re ; des deux c6t6s, il y aurait 6galement des 
gestes servant k la satisfaction des d6sirs de Tindividu, et ne 
diff^rant que parce qu'ils correspondraient Si des besoins di- 
vers. Darwin n'a pas voulu dire non plus que le plaisir et la 
peine, agissant d'une mani^re oppos^e sur la constitution 
nerveuse, doivent se traduire aussi par des mouvements dia- 
m^tralement contraires ; car il explique les faits de ce genre 
par son troisi^me principe. Mais il a pens6 que certains faits 
de geste ou de physionomie, inutiles d'une part pour la satis- 

1. De la physionomie et de la parole, ch. IV. 



THlfeORIE DE DARWIN 237 

faction d'aucun desir, completement ii>dependants d'autre 
part de Tinfluence du plaisir et de la peine, n*avaient pas ' 
d'autre raison qu'une disposition primitive et g6n6rale k 
faire accompagner un sentiment par des gestes contraires k 
ceux qui servent d' expression au sentiment oppos6. Certains 
mouvements seraient devenus habituels et instinctifs, non 
parce qu'ils auraient ete originairement utiles et fixes par 
selection, non parce qu'ils resulteraient d'une surabondancc 
d'excitation nerveuse qui doit absolument trouver a se de- 
penser, non parce qu'ils deriveraient, comme dans T^puise- 
ment ou la fatigue, d'un reldchement des muscles et d'une 
insuffisance d'excitation, mais uniquement parce qu'ils se- 
raient les contraires d'autres mouvements. Un tel principe 
nous parait difficile k admettre au point de vue physiolo- 
gique ; ce serait rapporter I'origine d'habitudes positives k 
des causes purement negatives. D'un autre c6t6, s'il est 
facile de determiner le contraire de tel jugement ou de telle 
idee, il n'est pas aussi aise de dire ce que c'est que le con- 
traire de tel sentiment particulier, attendu que les emotions 
sont en general des etats eminemment complexes. Quel est 
par exemple le contraire de I'esperance, c'est-k-dire de Femo- 
tion accompagnant Tidee d'un bien possible? Est-ce le senti- 
ment de contentement qui suit la realisation de cette idee? 
Est-ce le desespoir, c'est-a-dire le desir d'un bien impos- 
sible? Est-ce le regret, c'est-a-dire le d6sir d'un bien passe? 
Est-ce la peur, c'est-a-dire la crainte d'un mal possible? Tous 
ces sentiments sont, k des points de vue diff6rents, les con- 
traires du desir d'un bien possible. Quel est celui d'entre eux 
qui sera appel6 k 6tre exprim6 par des gestes diametralement 
opposes k ceux qui sont les signes de I'esperance? Mais I'ar- 
gument le plus serieux que nous avons k faire valoir centre 
Darwin, c'est que les fails allegues par lui (et ils sont peu 
nombreux), pour servir de fondements k sa theorie de I'an- 
tithese, sont susceptibles d'une tout autre explication. Nous 
allons les examiner I'un apres I'autre. 

Darwin s'appuie surtout sur la difference d'expression chez 
le chien et le chat, a I'egard des sentiments affectueux. II 
semblerait, en effet, que I'affection etant un meme senti- 



138 L*EXPRESSION DES ^MOTIONS 

ment chQz tous les animaux, elle dut se manifester chez tous 
* par les m^mes gestes. D'ou vient que cependant le chien 
t^moigne son afTection pour son maltre en imprimant h son 
corps des mouvements souples et sinueux, en se couchant, 
en baissant les oreilles et la queue, tandis que le chat, dans 
les m^mes circonstances, se roidit, se dresse sur ses pattes, 
fait le gros dos, dresse la queue et les oreilles? Darwin trouve 
qu'aucun de ces mouvements ne s'explique directement ni 
indirectement par Tutilit^; on ne peut en rendre raison, se- 
lon lui, qu'en les consid6rant comme contraires aux mouve- 
ments qui servent chez le chien et chez le chat h manifester 
les sentiments opposes k Taffection. Or tous les animaux, 
dans les emotions haineuses ou malveillantes, se livrent ins- 
tinctivement aux gestes qui servent de preparation k atla- 
quer un ennemi ; et ici Tattitude du chien devient toute dif- 
f^rente de celle du chat, pour cette raison qne le chien 
combat surtout avec les dents et le chat avec les griffes. 
L'expression de Taflection chez le chien consisterait done, 
suivant Darwin, dans le contraire des mouvements qui ser- 
vent Cannoneer une attaque avec les dents, tandis que cette 
expression chez le chat ne serait que le contraire des gestes 
qui servent k preparer une attaque avec les griffes. 

La principale objection que nous devons opposer k cette 
interpretation des faits, c'est que le chien et le chat, lors- 
qu'ils caressent leur maitre, n'6prouvent pas du tout des 
sentiments semblables et qu'il n'est pas etonnant par con- 
sequent de les voir se livrer k des modes d'expression com- 
pietement differents. On sait combien sont eioign^s les ca- 
racteres de ces deux animaux; rien n'est plus d6vou6 que le 
chien, rien n'est plus egoiste que le chat. « Les chats, dit 
Buffon, n'ont que Tapparence de Tattachement ; on le voit 
k leurs mouvements obliques, h leurs yeux equivoques; lis 
ne regardent jamais en face la jpersonne aimee; soit defiance 
ou faussete, ils prennent des detours pour en approcher, 
pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles 
que pour le plaisir qu'elles leur font. Bien different de cet 
animal fideie dont tous les sentiments se rapportent k la 
personne de son maitre, le chat parait ne sentir que pour 



L'EXPRESSION CHEZ LE CHAT ET LE CHIEN 239^ 

soi, n'aimer que sous condition, ne se livrer au commerce 
que pour en abuser. y> Quand le chien caresse, il 6prouve 
un double sentiment, d'abord un sentiment de plaisir, et ce 
plaisir se traduit par une surabondance d' excitation nerveuse 
qui se depense en mobility ; ensuite un sentiment de d^voti- 
ment par lequel il se livre h Thomme et se reconnait son es- 
clave ; ce dernier sentiment s'exprime par la cessation de 
tout eJQfort, par le reldchement de tous les muscles du corps, 
et c'est ce qui produit cette attitude humble, souple, sup- 
pliante, par lequel Tanimal fait le renoncement de lui-meme 
et s'abandonne tout entier. Le chat, quand il caresse ou plu- 
tot quand il se fait caresser, n'a absolument h exprimer que 
le plaisir; le plaisir produit chez lui, comme chez le chien, 
une surabondance d' excitation nerveuse, mais cette sura- 
bondance ne prend pas tout h fait le meme cours ; tandis 
que chez le chien elle se traduit en mobilite, chez le chat 
elle se depense en ces contractions de muscles d'oii r^sulte 
le gros dos et le roidissement du corps entier de Tanimal. 
La renonciation h tout effort ne permet chez le chien que 
les contractions momentanees et fugitives qui produisent le 
mouvement ; tandis que chez le chat, oil cet abandon ne se 
produit pas, rien ne vient empecher le supplement de force 
nerveuse de s'employer en contractions fixes et prolongees. 
Ni dans Tun ni dans I'autre cas, il n'est n^cessaire de faire 
intervenir un principe special sous le nom de principe d'an- 
tithese ; tout s'explique, soit par des gestes primitivement 
volontaires et devenus instinctifs, soit par le principe de la 
surexcitation nerveuse. 

Darwin cite ensuite I'exemple d'un chien qui, passant su- 
bitement d'un sentiment de plaisir h une vive contrariety, 
montre h I'instant meme une transformation complete dans 
son attitude et sa physionomie. Mais n'est-il pas Evident que 
ce changement vient de Tinfluence toute differente exerc6e 
sur le syst6me nerveux par le plaisir et la peine? Notre au- 
teur reconnait lui-m6me que cette influence cc pent avoir 6t6 
en partie la cause du changement d' expression y>. Pourquoi 
cette cause ne suffirait-elle pas h expliquer le changement 
tout entier ? C'est, repond Darwin, parce qu'il est tellement 



240 l'expression des Amotions 

rapide que les modifications des syst^mes nerveux at circu- 
latoires n'auraient pas eu le temps de se produire. C'est une 
erreur; car I'influence produite surtout Torganisme par cer- 
taines Amotions p6nibles, telles que la peur, la douleur, la 
colere, est ^videmment inslantan6e. 

L'habitude de porter la main en avant en signe d'approba- 
tion est donn6e par Darwin comme un autre fait explicable 
par le principe de Tantithese. II ajoute, il est vrai, que le 
cas est douteux. Nous expliquerons plus loin ce geste comme 
une extension de Thabitude d'6tendre le bras pour saisir les 
objets qui nous plaisent. 

Dans le cas de la resignation, quand Thomme a le senti- 
ment de son impuissance, on le voit hausser 16gferement les 
^paules en les rapprochant Tune de Tautre, baisser la t6te 
vers la poitrine en la penchant d'un c6te, montrer la paume 
des mains et 6tendre les doigts. Darwin trouve qu'aucun de 
ces mouvements ne s'explique comme actuellement ou pri- 
mitivement utile, et 11 a recours au principe de Tantith^se. 
Nous ne pouvons partager encore son opinion ; nous pen- 
sons que tous les signes ext6rieurs de Timpuissance et de la 
resignation sent pr6cis6ment les gestes que fait Thomme 
pour se preparer h essuyer un choc" ou une attaque qu'il 
n'est en 6tat ni d'^viter ni d'emp^cher; il se ramasse sur 
lui-m6me pour ofTrir le moins de surface possible; de Ih les 
mouvements de la tete et des epaules ; et il ouvre les mains 
pour recevoir et amortir le coup. G'est encore un example 
d'habitude detourn^e, ayant survecu k ses causes primi- 
tives. 

Darwin veut encore expliquer par son principe de Tanti- 
th^se le fait de lever les bras en fair pour exprimer I'eton- 
nement et la surprise. Ce n'est, selon lui, que le contraire 
de fetat de station calme et tranquille. II nous semble plutot 
que c'est simplement une derivation de f habitude de lever 
les mains devant le visage pour le proteger centre I'objet 
qui nous surprend et de la nature duquel nous n'avons pas 
encore eu le temps de nous faire une idee. L'habitude se 
transporte ici, comme dans la plupart des cas, des objets 
physiques aux objets moraux. 



HABITUDES D'ORIGINE INVOLONTAIRE 241 

Ces exemples sont Jes seuls sur lesquels Darwin appuie 
sa th^.orie de Tantithese; ils ne nous paraissent pas suffi- 
sants pour 6tablir sa verit6. 



§ 2. — HABITUDES d'eXPRESSION d'ORIGINE INVOLONTAIRE. 

Tous les mouvements du corps, quels qu'ils soient, sont 
determines par la constitution nerveuse. Cependant Darwin 
a cm devoir plus specialement rapporter a cette influence 
les phenomenes qui ne sont pas sous la d6pendance de Tha- 
bitude et de la volont6. Le mot habitude n'est pas non plus 
ici d'une rigoureuse exactitude ; car il n'y a pas une seule 
fonction, un seul exercice d'organe dans lequel I'liabitude 
n'intervienne pas : mais Darwin n'a voulu designer par cette 
expression que les faits qui, ayant 6te primitivement volon- 
taires, sontdevenus involontaires, parce queThabitude a fini 
par rendre inutile pour leur accomplissement le secours de 
rintelligence. 

Darwin aurait peut-6tre ete plus clair s'il avait formule de 
la maniere suivante la distinction entre les deux groupes de 
ph6nomenes d*expression : 1° ceux qui sont independants 
de lavolonte, non-seulement actuellement, mais originaire- 
ment; 2° ceux qui sont dependants de la volonte ou lont du 
moins 6t6 a Forigine de I'habitude qui preside actuellement 
k leur execution. Les premiers ont pour caractere d'etre 
compietement inutiles k la satisfaction des d6sirs ou des 
sentiments qu*ils expriment; les seconds, au contraire, sont 
dans rindividu ou ont 6te chez ses anc^tres utiles k cette 
satisfaction. Nous examinerons en premier lieu les faits 
essentiellement involontaires. 

Herbert Spencer avait d6jSi soutenu cette doctrine que la 
quantity de force nerveuse mise en liberte, qui produit en 
nous, d'une maniere inconnue, I'^tat que nous appelons 
sentiment, doit ji6cessairement se depenser dans une direc- 
tion quelconque, en d'autres termes doit engendrer quelque 
part une manifestation de force 6quivalente. Quand, par 
consequent, cet exces d'innervation n'est pas dirige par la 

DUMONT ^ 



242 l'expression des i&motions 

volont6, il prend d'abord les routes les plus habituelles, et 
si celles-ci ne suffisent pas Si T^puiser, il s'6coule par celles 
qui le sont moins ^ II se produit alors la m^me chose que 
pour les mouvements reflexes qui, d'apr^s Claude Bernard, 
peuvent, par suite de la solidarity g6n6rale du systeme ner- 
veux, « se propager d'une paire de racines directement 
irrit^e h la paire sym6trique dans I'autre partie de la moelle, 
puis aux racines sup6rieures et inf^rieures, et dans le corps 
tout entier, grAce aux communications qui r^unissent toutes 
les cellules entre elles. Cette communication s'^tendra ainsi 
plus ou moins loin dans Torganisme, suivant la force de 
r^branlement primitif 2. » Darwin dit k son tour : « Quand 
le sensorium est vivemcnt excite, il se produit un exc^s de 
force nerveuse qui se transmet dans certaines directions, 
46terminees par la connexion des cellules nerveuses, et, en 
<je qui concerne le systeme musculaire, par la nature des 
mouvements habituels. » Darwin a pris soin d'indiquerla 
contre-partie du ph6nom6ne et ajoute que, dans certains 
•cas, le courant de force nerveuse pent au contraire toe 
interrompu. 

C'est d'apr^s ces principes que Ton a souvent class6 les 
Amotions en deux groupes : celles qui excitent et celles qui 
d^priment. Sous Tiniluence des premieres, toutes les fonc- 
tions gen^rales de respiration, de circulation, de locomotion, 
s'accomplissent avec plus d'6nergie et de rapidity que d'or- 
dinaire ; sous riniluence des autres, ces m6mes fonctions 
sont ralenties ou m6me compl6tement arr6t6es. 

Nous pouvons poser en fait que toutes les Amotions de 
plaisir sont excitantes. Elles sont quelquefois suivies de 
fetigue ou d'6puisement ; mais cela tient pr6cis6ment h la 
d6pense excessive d'^nergie nerveuse qu'elles avaient d'a- 
bord provoqu6e dans un espace de temps plus ou moins 
court. La joie se 'traduit toujours par un grand besoin de 
mouvement ; cela est tres-frappant surtout chez les enfants 
et les jeunes animaux ; I'individu ne pent tenir en place, il 

« 

1. Essais scientifiques, poUtiques, etc, seconde 8§rie, p. 109 et iii. 

2. Legons sur les proprietes des tissue vivants, r^digees par Em. Al' 
4;lave, p. 316. 



EMOTIONS EXCITANTES ET DEPRIMANTES 243 

faut absolument qu'il depense de I'^nergie musculaire, il 
saute, danse, court et se livre k une succession de gestes 
sans signification ; I'excitation se communique meme k Fin- 
telligence qui trouve les idees avec plus de verve, ce qui 
constitue la gaiety. En meme temps tous les muscles du 
visage ont une tendance k se contracter, ce qui produit 
r^panouissement de la physionomie et particulierement le 
sourire qui se retrouve sous I'expression de tous les plaisirs. 
Dans un grand nombre de circonstances, la douleur s'ac- 
compagne aussi d'une apparence d'excitation. Une blessure, 
une 16sion douloureuse sont presque toujours suivies d'un 
travail inilammatoire, de fievre, d' agitation. L'homme qui 
rencontre une cause de douleur est instinctivement stimuli 
h des efforts plus ou moins energiques pour F^carter ou s'y 
soustraire. Mais dans tous ces cas, I'excitation n'est pas de 
la m6me espece que dans le plaisir et precede d'une autre 
source. Dans le plaisir, nous ne faisions qu'employer un 
surcroit d'energie venue du dehors ; nous ne depensions 
que ce que nous avions regu en supplement de notre equi- 
libre normal; dans la douleur au contraire, la depense 
d'energie a laquelle nous sommes determines se fait toujours 
au detriment de Torganisme ; ce n'est plus un supplement, 
ce sont nos propres ressources que nous brCilons. L'excita- 
tion n'a ici qu'un caract^re essentiellement relatif, et n'em- 
peche pas qu'en derni^re analyse il y ait une diminution de 
force. Dans le cas de lesion, de blessure ou d'obstacle h 
Texercice d'une fonction, I'inflammation ou I'agitation qui se 
manifestent tiennent k ce que par suite de la destruction 
totale ou partielle d'un organe ou de la g^ne apport^e k ses 
mouvements, une certaine quantity de force se trouve 
d6tourn6e de sa destination et est obligee de s'^couler par 
une autre voie ; mais il n'y arien d'ajout^ par Ik Si I'ensemble 
des forces organiques : il y a meme en somme une diminu- 
tion d'energie dont la mesure determine celle de la douleur. 
Cette diminution provient de la suppression de la reaction 
cxerc6e sur le reste de I'individualite consciente par les 
tissus detruits ou par la fonction empechee; la force rendue 
disponible par la destruction de Tobjet sur lequel elle s'exer- 



244 l'expression des i^motions 

Cait, se traduit par des cris, des troubles de la circulation, 
et les pleurs (jui en sont la consequence ; mais dans tous ces 
cas ruction, bien que changeant de cours, continue k ^tre 
une source de depense pour I'organisme, sans qu'il puisse 
desormais trouver, dans la reaction h laquelle il 6tait habitue, 
la reparation et la compensation ordinaires. Quant aux efTorts 
parfois trds-considerables qui ont pour but d'^carter une 
cause de douleur, comme ils ne consistent pas rion plus 
dans Temploi d'une excitation venue du dehors, ils ont pour 
r^sultat d'ajouter encore de la fatigue h la douleur elle- 
mdme ; et quand ils ont cess6 par suite d'6puisement ou de 
resignation, ou bien parce que la resistance k la cause du 
mal est devenue absolument impossible, les ph6nomenes 
d'affaissement qui subsistent seuls prouvent bien que la 
peine etait par elle-meme essentiellement unie h une depres- 
sion. 

Un ph6nomene d'une expHcation difficile est la rongeur 
du visage qui se manifeste dans les sentiments de honte, 
de pudeur et de modestie. Darwin a propose sur ce point 
une theorie fort ingenieuse. II fait d'abord observer que 
tous les sentiments de ce genre ont pour caractere commun 
d'etre eprouves lorsque nous pensons que d'autres per- 
sonnes ont Tattention fixee sur nous, soit pour faire notre 
eioge, soit au contraire pour nous bl^mer, soit simplement 
pour nous observer. Cette pensee a pour effet de reporter 
notre propre attention sur nous-memes et en particulier sur 
notre visage, parce que c'est principalement sur notre visage 
que les autres personnes fixent les yeux quand elles s'occu- 
pent de nous. Or Tattention sur une partie du corps, sur un 
organe, amene ordinairement une modification dans retat 
de cette partie ou le fonctionnement de cet organe. II suffi- 
rait done, suivant Darwin, de porter son attention sur son 
visage, pour que le systeme vaso-moteur fftt affecte et qu'il 
s'ensuivit une dilatation des vaisseaux capillaires et une aug- 
mentation de I'afflux du sang. Par suite de la repetition, une 
telle disposition serait devenue habituelle et hereditaire. 
Cette interpretation des phenomenes est en effet fondee sur 
quelques analogies ; ainsi il suffit de se tdter le pouls pour 



HABITUDES d'ORTGINE VOLONTAIRE 245 

que la circulation devienne irreguliere ; de penser h certaines 
s6cr6lions comme celle de la salive, pour qu'elle soit aug- 
mentee ; des hoinmes de beaucoup d'esprit, des 6crivains de 
talent deviennent comme stupides lorsqu'ils ont k parler 
en public et sont pr6occup6s de Tidee que d'autres personnes 
font attention Si ce qu'ils doivent dire. 



§ 3. — HABITUDES d'eXPRESSION d'oRIGINE VOLONTAIRE. 

Beaucoup de gestes du corps, beaucoup de mouvements 
du visage, ne sont que des moyens pour arriver k la satis- 
faction de d^sirs qui accompagnent les emotions ; de tous 
les ph^nom^nes d' expression, ce sont assur^ment les plus 
faciles k expliquer. Us 6taient evidemment volontaires k To- 
rigine et le sont encore dans un grand nombre de circons- 
tances ; toutefois, comme ils sont devenus habituels, ils ont 
fini par se produire ind^pendamment de la volenti, sans que 
rindividu y pens^t ; ils ont pris des lors tous les caract^res 
des actions reflexes. Telle est, par exemple, la fixation du 
regard sur les objets que nous desirous connaitre ; le cligne- 
ment des yeux en presence d'un objet qui menace de les 
blesser ; le dressement des oreilles, chez les animaux qui 
ont conserve la mobility de ces organes, lorsqu'il s'agit d'6- 
couter dans certaines directions ; les gestes qui tendent h 
repousser des objets desagreables et la fuite dans les cas oti 
nous voulons les eviter ; toutes ces actions se r^aliseht sans 
que le moi ait besoin d'en avoir conscience, des qu'il eprouve 
le d^sir correspondant. Plusieurs animaux ont contracte Tha- 
bitude de gonfler leur corps pour paraitre plus terribles ; ils 
le font involontairement des qu'ils se trouvent en presence 
d'un ennemi. Quand ces habitudes sont transmises par la 
voie de Ther^dite, elles engendrent des actions instinctives ; 
car on salt que Tinslinct, d'apres la th6orie de Darwin, n'est 
pas autre chose qu'une habitude originairement acquise, 
mais devenue h6r6ditaire. 

Quand les actions sont pass6es k I'^tat d'habitude ou d'ins- 
tinct, elles continuent k accompagner et, par consequent, h 



246 l'exprfpston des kmotions 

exprimer les sentiments qui leur ont donn6 naissance, alors 
m6me que, par suite de circonstances diverses, elles ont 
cess6 de servir h la realisation des d^sirs et n'ont plus 
aucune utility. Les chiens, lorsqu'ils veulent dormir sur un 
plancher ou sur un tapis, font ordinairement plusieurs tours 
et grattent le sol avec les pattes de devant comma s'ils 
avaient Tintention de fouler du gazon ou de se creuser un 
lit; c'est sans doute ce que faisaient leurs anc^tres quand ils 
habitaient, k T^tat sauvage, des for^ts ou des prairies. Les 
martins-p6cheurs ont I'liabitude de battre le poisson qu'ils 
ont pris, de mani^re h le tuer; on les voit de m^me, dans 
les jardins zoologiques, battre les morceaux de viande qu'on 
leur donne quelquefois pour leur nourriture. Le canard ta- 
dorne (Tadorna) qui cherche des vers pour se nourrir sur 
les plages laiss6es h d6couvert par la mar^e basse, frappe 
avec ses pattes autour des petits trous dans lesquels les vers 
sent enfouis, de mani^re h, les faire sortir; c'est ce qui expli- 
que pourquoi Ton voit ces oiseaux, k T^tat domestique, faire 
h peu pr^s le mouvement de danser lorsqu'ils ont faim et 
r^clament leurs aliments. Un exemple tr^s-curieux d'habi- 
tude qui a surv^cu k ses causes, est, chez Thorome, la ma- 
nifere de supplier en tendant les mains jointes : un auteur 
anglais, M. H. Wedgwood, qui s'est occupy de VOriginc du 
langage i, pense que ce geste vient de ce qu'autrefois les 
captifs prouvaient leur soumission complete en tendant les 
mains k leur vainqueur pour 6tre enchalndes (dare manus); 
ils se mettaient k genoux pour rendre cette operation plus 
facile; ainsi les gestes, Tattitude qui sont aujourd'hui Tex- 
pression instinctive de Tadoration, de la devotion, ne se- 
raient que. des vestiges des moeurs sauvages de Thumanit^ 
primitive. Lorsque nous sommes en colore contre quel- 
qu'un, nous serrons involontairement les poings comme 
pour frapper ou menacer, alors m6me que nous n'avons pas 
I'intention d'attaquer la personne que nous haissons ou que 
cette personne est absente ; c'est encore un reste des habi- 
tudes de combat de nos ancelres. Pourquoi, dans le m6ma 

1. 1866. 



HABITUDES Dl&TOURNEES DE LEURS CAUSES 247 

sentiment, les levres sont-elles contract6es de mani^re k 
mettre les dents k d^couvert, comme si nous nous prepa- 
rions k mordre? G'est que nous descendons, suivant Dar^ 
win, d'une espece d'animaux qui combattaient avec la t^te. 
On doit expliquer de meme I'habitude qu'ont encore cer- 
taines personnes de decouvrir une des canines sup6rieures 
lorsqu'elles expriment la defiance, mouvement que fait aussi 
le chien lorsqu'il se tient sur la defensive. 

Lorsqu'une expression a 6te associ^e par Thabitude k xm 
sentiment determine, elle continue k I'accompagner alors 
m6me que ce sentiment est cause par de tout autres objets 
que ceux qui Teveillaient originairement. De \k des devia- 
tions parfois singuli^res de Texpression qui en rendent I'ex- 
plication beaucoup plus difficile. Les chiens ont pris I'habi- 
tude de lecher leurs petits dans le but de les nettoyer; cette 
action s'est associ6e graduellement avec les sentiments d'af* 
fection, et elle est devenue un temoignage de tendresse 
qu'ils ont ^tendu k leur maitre et k tous ceux qu'ils ont Tin- 
tention de caresser. Nous nous frottons les yeux lorsque la 
vue est troubl6e; nous sommes amends ensuite k faire le 
meme geste toutes les fois que nous avons de la peine k 
saisir, k comprendre une idee obscure ou confuse. Quand 
on a la respiration gen6e par un obstacle, on tousse pour 
r^carter ; on tousse de meme l^gerement quand on se trouve 
embarrass^ par une difficulte quelconque. Gratiolet, dans sa 
conference sur la physionomie, a r6uni un grand nombre 
de faits de ce genre, et ce sont les phenom^nes d'expression 
qu'il a le mieux decrits, bien qu'il n'ait pas compris qu'ils 
devaient 6tre expliqu^s par Tinstinct et Thabitude. II cite 
Fexemple des joueurs de billard. Si une bille devie l^g^re- 
ment de la direction que le joueur pr6tendait lui imprimer, 
on le voit la pousser du regard, de la tete et m6me des 
6paules, comme si ces mouvements pouvaient rectifier son 
trajet. Des mouvements non moins significatifs se produi- 
sent quand la bille manque d'une impulsion suffisante. Chez 
les joueurs novices, ils sont quelquefois accuses au point 
d'eveiller le sourire sur les levres des spectateurs. Ce n'est 
6videmment qu'une consequence de I'habitude de pousser 



248 l'expression des emotions 

les objets vers le lieu oh nous d6sirons les placer. On ferme 
les yeux, on d6tourne le visage pour ne point voir un objet 
d6sagr6able; on en fait autant iorsqu'on d^sapprouve una 
opinion. Quand au contraire on approuve les id^es 6mises 
par un interlocuteur, on penche la t6te en avant, on ouvre 
largement les yeux comme lorsque Ton contemple ardem- 
ment un objet qui int^resse. Darwin fait observer avec rai- 
son que ces modes d'expression d6tourn6s de leur applica- 
tion primitive ont une tendance h se produire m6me dans 
Tobscurit^. Gratiolet fait observer aussi qu'un chien k oreil- 
les droites auquel son maitre pr6sente de loin quelque viande 
app6tissante, porte les deux oreilles en avant comme si cet 
objet pouvait 6tre entendu. Duchenne (de Boulogne) fait 
remarquer que, dans les cas oti Ton a de la peine h se rap- 
peler un souvenir, on 16ve les yeux, on prom^ne les regards 
autour de soi comme pour cbercber quelque cbose. Lorsqye 
nous sommes absorb6s dans une profonde meditation, nous 
retenons notre respiration; cela tient h ce que nous avons 
contracts Thabitude de le faire toutes les fois que nous 6cou- 
tons avec une tr6s-grande attention, de telle faQon que le 
moindre bruit de souftle ne puisse rien nous faire perdre de 
ce que nous d6sirons entendre. On pent encore expliquer 
comme des extensions de certains gestes, fondles sur la res- 
semblance des sentiments, les signes ordinaires d'affirmation 
et de negation. Pour affirmer, nous imprimons k la t6te un 
mouvement en avant; c'est un geste d'acceptation, prove- 
nant sans doute de ce que les anc6tres de I'homme saisis- 
saient principalement avec la bouche les objets qui leur 
agr^aient. Dans la negation, nous tournons la t6te d'un c6t6 
k Tautre; c'est exactement ce que font les animaux et les 
enfants quand on leur place devant la bouche un objet qu'ils 
refusent de prendre. Nous proposons de rapporter k des en- 
gines semblables Tusage de siffler pour d^sapprouver, et 
celui d'applaudir pour t6moigner sa satisfaction. Le fait de 
siffler est-il autre chose qu'une transformation des ph^no- 
mfenes par lesquels nous exprimons le d^dain, le m6pris, le 
d^goOt, et qui sont exactement semblables a ceux par les- 
quels nous rejetons de la bouche un mets nauseabond ou un 



. l'expression de la tristesse 249 

objet desagreable? L'air chasse avec vigueur produit alors 
les sons que Ton traduit, dans la langue ecrite, par les inter- 
jections fi! peuh! pouah! ou bien en passant entre les 
dents incisives, il cause un autre son qui pent s'ecrire pst ; 
de Ih au sifflement il n'y a plus grande distance. Quant a 
Tusage d'applaudir en signe de contentement, ne provient-il 
:pas de I'habitude de tendre les bras vers les personnes ou les 
bbjets agreables que nous apercevons? c'est un effort tout na- 
turel pour embrasser, et lorsque Tobjet est trop 61oign6 pour 
6tre saisi, les mains se rencontrentnecessairement; cem^me 
mouvement repute plusieurs fpis de suite constilue Fapplau- 
dissement. Ges exemples de deviations d'habitude pourraient 
6tre indefiniment multiplies; aussi Diderot avait-il raise :i de 
dire, dans safameuse Lettre sur les aveugles^ que les gestes 
sont le plus souvent des metaphores. 

Darwin fait observer que des mouvements, associ^s par 
I'habitude avec certains 6tats de 1' esprit, peuvent etre repri- 
mes par la volonte; dans ce cas, les muscles qui sont moins 
rigoureusement soumis au controle de cette faculte ou qui 
lui 6chappent entierement, sont les seuls qui continuent h 
agir, et leurs mouvements deviennent alors expressifs h un 
tr^s-haut degre. Pourquoi par exemple les sourcils pren- 
nent-ils dans Fimpression d'une emotion penible une posi- 
tion oblique? En voici la raison : quand les enfants orient 
fortement sous Tinfluence de la faim ou de la douleur, Fac- 
tion de crier modifie profondement la circulation ; le sang se 
porte a la tete et principalement vers les yeux, d'ou r^sulte 
une sensation d6sagreable; on doit h Ch. Bell Fobservation 
que, dans ce cas, les muscles qui entourent les yeux se con- 
tractent de mani^re k les proteger; cette action est devenue, 
par Feffet de la selection naturelle et de Fher6dit6, une ha- 
bitude instinctive. Parvenu k un dge plus avance, Fhomme 
cherche k r6primer en grande partie sa disposition k crier, 
parce qu'il a reconnu que les oris sont penibles; il s'efforce 
aussi de r^primer la contraction des muscles corrugateurs, 
mais il ne pent arriver k empecher celle des muscles pyra- 
midaux du nez, tres-peu soumis k la volenti, que par la 
contraction des fibres centrales du muscle frontal; c'est pr6- 



250 L'EXPRESSTON DES tilMOTTONS 

cis6ment la contraction du centre de ce niuscle qui relive 
las extr6mit6s inf6rieures des sourcils et donne h la physio- 
nomie Texpression caract6ristique de la tristesse. 

II arrive souvent qu'une habitude d*expression est plus 
fortement associ^e h une id6e qui correspond li un senti- 
ment qu'^ ce sentiment lui-m6me et se manifeste meme 
dans les cas od les phc^nom^nes de sentiment causes par les 
objets de cette id6e sont compl^tement absents. On suit que 
les chats ont pour I'eau une tr^s-forte aversion et qu'ils 
secouent leurs pattes avec beaucoup de vivacit6, pour peu 
qu'elles en soient humect^es. Darwin raconte qu'il vit un 
chat, ayant entendu verser de I'eau dans un vase, agiter ses 
pattes comme si elles 6taient mouill6es. C'est peut-^tre aussi 
pour la m6me raison que ces animaux se frottent la tete 
comme pour Tessuyer, lorsque le temps est h la pluie, sans 
que cependant ils aient regu une seule goutte d'eau. Ces 
mouvements leur sont probablement sugg6r6s par des sen- 
sations vagues qui accompagnent g6n6ralement les condi- 
tions amosph^rique d'un temps pluvieux. 



CHAPITRE VII 



LA CONTAGION DES EMOTIONS. 



n nous reste k expliquer un fait tr^s-ordinaire : celui de 
la contagion des sentiments. Nous ne voulons point parler 
des cas ou plusieurs personnes sont soumises aux memes 
causes d'emotions, ni de ceux ou les m^mes modes de sen- 
timents se communiquent d'une personne a une autre par 
suite de T^change de leurs id6es, mais seulement de ceux 
oil I'emotion se communique directement par elle-meme ou 
par son expression. La cause de cette contagion consiste en 
ce qu'il est impossible de penser k un mode d' expression 
sans que le visage ait une tendance k s'y conformer dans 
une certaine mesure. Le fait d'expression et la notion de ce 
fait sont des ph6nom6nes ordinairement coexistants, et c'est 
k cette coexistence habituelle qu'ils doivent la propriete de 
se suggerer reciproquement. II suffit souvent de penser au 
b^lement pour avoir envie de boiler; il suffit de penser au 
sourire pour que le sourire vienne se placer immediatement 
sur nos l^vres; il suffit de penser au rire et aux pleurs, sinon 
pour rire et pleurer, du moins pour etre plus dispose h rire 
elk pleurer. 

On ne doit done pas s'etonner si le spectacle d'un de ces 
faits chez d'autres personnes, nous en suggerant directe- 
ment ridee par la perception que nous en avons, en pro- 



252 LA CONTAGION DES ^MOTIONS 

voque indirectement raccomplissement par nous-m^mes. 
Voili pourquoi il est difficile de voir bililler sans avoir envie 
de bAiller ; et il n'est nullement necessaire pour cela de par- 
tager les sentiments qui ont d6termin6 le bAillement chez 
les autres. Voili pourquoi encore Tenfant r6pond instincti- 
vement par un sourire au sourire de sa m^re, pourquoi il 
est presque impossible de contempler attentivement le por- 
trait d'uiie personne souriante et surtout de remarquer 
expressement qu'elle sourit, sans prendre nous-m^mes une 
expression souriante. Si un acteur vient k tousser au theatre, 
nous toussons instinctivement comme s'il s'agissait d'eclaircir 
notre propre voix. Nous expliquerions volontiers de la meme 
manidre les tr^pignements de Timpatience : si Ton agit trop 
lentement h notre gr6, nous agitons les pieds avec rapidite; 
ces mouvements ne r6pondent-ils pas simplement h I'idee 
de la Vitesse que nous voudrions voir les autres imprimer h 
leur activity. G'est un exemple de contagion negative, caus6 
non par la perception d*un fait present, mais par I'idee d'un 
fait absent et desire chez une autre personne. La contagion 
du rire et des larmes est bien connue : 

Ut ridentibus arrident, ita flentibus adsunt, 
Humani vullus... 

Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez. 

Cette contagion du rire r^agit n^cessairement sur les sen- 
timents; elle a d'abord pour effet d'attirer plus fortement 
Tattention sur Tobjet qui cause chez les autres I'expression 
de ce sentiment ; quand nous voyons rire quelqu'un, nous 
sommes involontairement conduits h nous enquerir de quel 
il rit, tandis que sans cela nous n'y aurions peut-^tre nulle- 
ment song6. De plus, nous sommes presque forces de con- 
centrer notre attention sur Tobjet risible aussi longtemps que 
cette autre personne rit, k moins d'exercer sur nous-memes 
un veritable effort pour Ten d^tourner ; il en resulte que nous 
sommes determines dans la compagnie d'autres personnes k 
rire plus souvent et plus longtemps que nous n'eussions fait 
si nous avions 6te seul; on pent m6me dire que lorsque plu- 



LA CONTAGION DU RIKE 253 

sieurs personnes rient ensemble, chacune d'elles est deter- 
min6e k rire aussi longtemps que celle qui par son tempera- 
ment ou par les circonstances 6tait dispos6e a rire le plus. 
La suggestion d'une expression par son id6e determine meme 
jusqu'a un certain point son intensite ; ainsi nous avons une 
tendance h rire au m6me degre ou nous voyons rire les 
autres; c'est pourquoi dans un cercle de rieurs tons sont 
port^s h se mettre h I'unisson de celui qui rit le plus forte- 
ment. Nous expliquerions par cette association du fait phy- 
sionomique avec sa notion, association qui est une forme de 
I'habitude, presque tons les phenomenes attribues par les 
psychologues k de pr^tendues facultes speciales de sympa- 
thie ou d'imitation. Ajoutons que ce qui est vrai de I'expres- 
sion par certains gestes naturels, tels que le rire, le bS,ille- 
ment, les pleurs, le sourire, etc., ne Test pas moins de 
I'expression pathetique par la parole. L'accent triste d'un 
orateur peut suffire pour nous faire prendre une expression 
triste de physionomie, parce que cette expression est habi- 
tuellement associee cbez nous k Fidee de certaine modifica- 
tion des sons de la voix. 



y 



CHAPITRE VIII 



INFLUENCE DES EMOTIONS SUR LA V0L0NT£. 



> 



L AMOUR OU PLAISIR. 



Le plaisir 6tant la conscience de Taugmentation de la force 
et la peine, la conscience de sa diminution, 11 est Evident 
que le plaisir et la peine consid6r6s en eux-m6mes, ne peu- 
vent 6tre les causes d'aucun ph6nom6ne ni devenir des 
motifs de la volenti. Les causes d'un ph6nom6ne, ce sent 
les autres ph6nom6nes qui sont ses conditions ; or le plaisir 
et la douleur ne sont pas les antecedents d'un ph6nom6ne, 
ce sont des modes de sensibility accompagnant sa produc- 
tion. Le motif de la volonte est g6neralement rid6e du r6- 
sultat d'une succession d'actes ; or le plaisir et la peine ne 
sont pas des idees. S'ils ont une influence sur la volonte et 
sur la conduite de I'homme ou des animaux, ce ne pent etre 
que d'une mani^re indirecte, et c'est cette influence indi- 
rectc que nous aurons h determiner. 

On a essaye souvent d*attribuer au plaisir et h la douleur 
une valeur particuliere au point de vue des causes finales. 
On a cru que Tassociation du plaisir avec raugmentation 
des forces de Tindividu, que I'association de la douleur avec 
la destruction ou la desorganisation de ces m^mes forces, ne 
pouvaient etre que le resultat d'une sage combinaison de 
moyeii en vue d'une fin, et n'avait pu etre congue que par une 



INFLUENCE DES EMOTIONS SUR LA VOLONTE 255 

intelligence, executee que par une volenti. La douleur a 6t6 
surtout consideree comme un symptome, le plaisir comme 
une excitation au perfectionnement, tons deux comme des 
signes et des avertissements. Gette pr6tendue utilite de la 
douleur et du plaisir a cependant ete dejk refuted, notam- 
ment par Bayle, dans ses Reponses aux questions d'un 
provincial^ ou il examine cette question : Si les senti- 
ments de la douleur sont necessaires! — Bayle montre d'a- 
bord qu'en admettant la necessite d'une affection quelconque 
pour nous determiner h agir d'une maniere plutot que telle 
autre, il ne s'ensuivrait pas que la douleur fut necessaire, et 
qu'une difference entre les degres de plaisir suffirait : « Les 
animaux pourraient eviter ce qui pent leur nuire aussi 
promptement, aussi surement par le seul attrait des plaisirs 
augmentes ou diminues, selon certaines propositions. Un 
avant-goM de joie plus grande a recueillir sur une chaise 
eloignee d'un grand feu, ne vous ferait-elle pas quitter le 
voisinage de ce grand feu, sans qu'ii fut besoin que vous en 
sentissiez I'incommodite. » Mais Bayle va plus loin encore 
et pretend que la seule idee de ce qui serait conforme ou 
contraire a notre conservation suffirait pour 6clairer et sti- 
muler notre activite, sans Fintervention d'aucune affection 
de plaisir ou de peine : « Que Tame ait a point nomm6 une 
id6e claire du peril qui environne sa machine, que cette idee 
soit suivie de la meme promptitude des esprits animaux qui 
accompagne aujourd'hui le sentiment de douleur, on s'eloi- 
gnera du peril toutes les fois qu'il le faudra, comme on s'en 
6carte presentement. » 

Mais ce qui prouve surtout que le plaisir et la douleur 
n'ont pas 6t6 associes par une volont6 intelligente k I'aug- 
mentation ou a la diminution de la force, c'est qu'ils n'en 
sont pas separables. On n'a pu associer par suite d'une 
combinaison prem6ditee des choses qui ne sont pas diff6- 
rentes, mais identiques. Le plaisir etant la conscience m6me 
de Taugmentation, et la douleur, la conscience meme de 
I'affaiblissement, il est absurde de dire que le premier fait a 
^te ajoute a Tautre, la conscience d'un fait etant la m6me 
chose que ce fait lui-meme sous sa face subjective. 



250 INFLUENCE DES ^MOTIONS SUR LA VOLONXfe 

» 

Ni le plaisir ni la douleur ne peuvent causer aucun mode 
d'activit6. Ce qui nous determine h agir, ce sont ou des 
instincts ou des idees. II est vrai que parmi les instincts se 
trouve Tamour du plaisir, mais ce n'est pas la m6me chose 
que le plaisir. II est vrai aussi que parmi les id6es, se trou- 
vent celles des objets agreables, mais ces id6es ne sont pas 
non plus la mOme chose que le plaisir. II faut ajouter en 
outre que Tefficacitd de ces instincts et de ces idees pour 
diriger notre activity vers des objets qui doivent nous pro- 
curer du plaisir ou la detourner d' objets qui doivent nous 
causer de la peine, n'existe que chez les 6tres sup6rieurs; 
elle r6sulte d'une adaptation des desirs et de la volenti h 
certaines impulsions, et cette adaptation est elle-m6me I'ef- 
fet d'une selection naturelle. On comprend facilement que 
cette adaptation aurait pu ne pas exister, et en efTet il y en 
a de tout autres qui sont peut-6tre plus profitables encore 
il rindividu ; rint6r6t personnel qui est loin de se confondre 
dans tons les cas avec le plaisir, le sens moral qui est un 
instinct plus conforme au d6veloppement de I'esp^ce qu'au 
plaisir ou m6me aux inter^ts de I'individu, agissent sur la 
volenti de la m6me mani^re que I'amour du plaisir. Ainsi 
les m6mes volont^s auraient pu, par suite d'une organisa- 
tion toute dilTerente, d^pendre comme consequences n6ces- 
saires, non de Tid^e de plaisir, mais d'id6es toutes diffc- 
rentes et par exemple de rid6e indiqu6e par Bayle, qui est 
celle de la conservation de I'animal. 11 n'est m6me pas ne- 
cessaire pour qu'un 6tre se perfectionne et se conserve que 
son activity soit guid6e par des id^es; les v6g6taux qui ne 
sont pas intelligents se conservent neanmoins; cela prouve 
bien que leurs mouvements sont attaches h des causes qui 
les dirigent dans le sens de leur conservation, sans qu'ils 
aient besoin de rid6e du plaisir. 

Les trois instincts du plaisir, de Tintt^r^t et du devoir sont 
ordinairement en lutte chez les individus, et des circons- 
tances particulieres favorisent tant6t la predominance de 
Tun et tant6t celle d'un autre. II y a des hommes raffin^s 
dont toutes les actions n'ont que le plaisir pour but; ils lui 
sacrifient leurs propres int6r6ts, ruinent leur fortune et leur 



l'amour du plaisir . 257 

sant6, compromettent leur position dans la soci6t6, et ont 
des habitudes morales qui ameneraient, si elles devenaient 
celles de la majority des hommes, I'extinction de la societe 
k laquelle ils appartiennent. La selection naturelle est la 
veritable sanction morale. Les races corrompues qui sont 
enti^rement vou^es au plaisir, sont un jour ou Tautre sup- 
plant6es dans la lutte pour Texistence par celles dont les 
moeurs tendent au contraire k I'accroissement de la richesse, 
de rintelligence, de la population et de la force nationale. 

L'amour du plaisir ne devient toutefois nuisible que dans 
le cas oil il Temporte sur le sens moral. Subordonn6 k ce der- 
nier et contenu dans sa juste mesure, il ne peut toe qu'avan 
tageux. S'il en 6tait autrement, la selection naturelle ne lui 
aurait pas permis de se d6velopper k un degr6 aussi intense. 
Un accroissement particulier de force n'est pas toujours con- 
forme au perfectionnement de Tindividu ou de I'esp^ce; 
mais dans Tensemble de tons les cas possibles, il est cepen- 
dant certain que ce perfectionnement r^sulte d'accroisse- 
ments d'une forme d6termin6e; le plaisir est done quelque- 
fois en opposition avec I'int^r^t ou la morality, mais il leur 
est conforme dans un grand nombre de cas, et le gotlt du 
plaisir, quand il peut ne s'appliquer qu'aux faits de cette der- 
ni^re cat6gorie, rend de grands services k la lutte pour Texis- 
tence, et par consequent St la civilisation, en excitant les 
volont6s particuliferes dans un sens favorable k rhumanit6. 

Ce que nous venons de dire s'applique aussi bien aux 
plaisirs qui- r^sultent de Tart qa'k ceux qui ont des causes 
naturelles. 



DVVOKfi W 



CHAPITRE IX 



PRODUCTION VOLONTAIRE DE CAUSES DE PLAI8IR. l'aRT 



Dans racception la plus large du mot. Tart est le contraire 
de la nature. C'est la production volontaire par opposition h la 
production instinctive ou naturelle. Pour son etymologic, le 
motari, comme ceuxd'6(p6pov, d' articulation^ d'article 6veille 
rid^e d'agencement, d'ajustement, decombinaison de moyens 
en vue d'une fin, et par consequent de disposition volon- 
taire. La production volontaire pent avoir pour objet une 
utility ou une jouissance; de Ik la distinction tr^s-importante 
des arts utiles et des arts d'agr^ment. Au point de vue ^co- 
nomique, les premiers sont consid6r6s comme des sources 
de production reproductive ; les seconds comme des sources 
de luxe ou de production non reproductive. Le gotit du luxe 
et des arts d'agr^ment doit ne jantais devenir excessif et 
rester continuellement subordonnS au sen& moral et m^me 
k Tinteret personnel. Nous n'entendons point par Ik qu'une 
oeuvre d'art doive renfermer positivement un enseignement 
moral, car en ce cas elle se rangerait parmi les productions 
utiles ; nous voulons dire simplement que la recherche du 
plaisir en g6n6ral ne doit jamais se mettre en contradiction 
avec le soin de nos devoirs et de nos int^r^ts. 

Les arts d'agr^ment, c'est-^-dire la production volontaire de 
causes de plaisir, out pour raison d'etre le ddsir de supplier 



PRODUCTION VOLONTAIRE DE CAUSES DE PLAISIR 25^ 

h I'insuffisance et h la raret6 des causes de plaisir qui se 
produisent spontan^ment ou naturellement. Or nous avons 
dit plus haul que le plus 61ev6 de tous les sentiments 6tait 
celui du beau, parce qu'il se rapportait plus ou moina 
directement au sens de la perfection ; le gout de la beaut6: 
physique qui coincide avec le degr6 d'616vation dans 1*6- 
chelle du d^veloppement organique r6agit sur la selection 
sexuelle; la beaut6 morale coincide avec Timpression esth6-^ 
tique produite par Futile, le bien, la v6rit6, la science, I'or- 
ganisation politique. L'amour particulier du beau est dona 
k beaucoup plus de titres que le goiit des autres plaisirs,. 
un instrument de progr^s et de civilisation, et il a droit, 
par consequent, h ^tre exceptionnellement encourag6. Les- 
beaux -arts etant moins ftivoles que les autres sources 
volontaires d'amusement, c'est ce qui explique comment, 
les esth6ticiens en sont arrives h les consid6rer comme Vart 
par excellence. 

On a souvent r6p6t6 que la beaut6 dans Tart n'est pas la 
m6me chose que la beauts dans la nature. Cela n'est pas 
exact; il n'y a pour ces deux faits qu'un seul et m6me senti- 
ment. Mais ce qui est vrai, c'est que I'artiste, agissant vo- 
lontairement et avec intelligence, est libre de disposer les 
objets autrement qu'ils ne le sont dans la nature, et de les 
grouper difif^remment; il cr6e par consequent des beautSs 
nouvelles d'agencement et de composition. Un ^v^nement 
path6tique ne se pr6sente pas d'ordinaire dans la r6alit6 de 
mani^re k ce que nous puissions en saisir tous les 616ments 
dans runit6 d'une conception; c'est au contraire ce qui 
arrive dans un po^me ou un roman bien composes. Un objet 
laid de former peut, dans un tableau et par une habile dis- 
tribution de couleur ou de lumi^re, devenir r616ment d'un 
ensemble pittoresque. L'artiste peut done corriger la nature,, 
faire plus beau qu'elle, et causer plus de plaisir qu'elle n'en 
cause. II n'est pas d'ailleurs tenu d'imiter un modele, et 
pourvu qu'il procure I'impression de la beauts, peu importe 
qu'il le fasse avec les objets les plus fantastiques et les plus 
61oign6s de tout ce qui existe; il n'en a pas moins atteint 
son but comme artiste. Nous n'en voulons pas d'autre preuva 



2C0 PRODUCTION VOLONTAIRE DE CAUSES DE PLAISIR 

que la beaut6 musicale de la m^lodie qui ne ressemble h 
rien dans la nature. 

L'imitation cause, il est vrai, un plaisir particulier, celui 
de la comparaison entre Tobjet imit6 et la representation ; ce 
plaisir se rattache au plaisir de Toccupation en g6n6ral; 
mais il est fort different de celui de la beaut6 et n'est qu'ac- 
cessoire dans les beaux-arts. Les gens qui, dans une galerie 
de tableaux, arrivent simplement k reconnaitre que ceci est 
tel personnage, ceci telle sc^ne, ceci un cheval, ceci un arbre, 
peuvent s'amuser beaucoup ; mais ils n'ont pas pour cela le 
gotit des beaux-arts ; la peinture n'est pour eux qu'un systeme 
d'6criture h d6chiflfrer, et ce n'est pas h cela que se bornent 
en g6n6ral les vis6es des v6ritables artistes. 

Un autre plaisir accessoire, caus6 aussi par les beaux-arts, 
mais qui est cependant fort distinct du plaisir qu'ils ont pour 
but de procurer, est I'^motion d'admiration pour le talent de 
I'artiste ou du po^te : autre chose est admirer une oeuvre, 
autre chose en sentir la beaut6. L'artiste fait £ausse route 
quand il cherche avant tout k faire songer k lui-m6me et k 
son g6nie ; car nous avons vu que le plaisir du sublime 6tait 
beaucoup moins 61ev6 que celui du beau. 

Un grand nombre d'esth6ticiens ont pr6tendu que la po6- 
sie et I'art en g6n6ral poss6daient le don merveilleux de 
transformer en source de plaisir ce qui, dans la r6alit6, n'est 
qu'une cause de peine. Ceux qui ont 6mis cette opinion 
avaient principalement en vue I'attrait qui, nous portevers 
les spectacles tragiques, vers la representation Active d'6v6- 
nements propres k inspirer la terreur et la piti6, et qui sont 
loin, par consequent, de remplir les conditions d'objets 
agr^ables. II serait bien difficile de comprendre comment 
un m6me sentiment serait penible quand il serait excite par 
certains objets, et deviendrait agr^able, s'il etait excite par les 
memos objets dans des circonstances diflferentes. Pour refiiter 
cette doctrine, il suffit de faire observer que, dans la vie ordi- 
naire, nous nous interessons aussi aux evenements douloureux. 
La foule se presse avec avidite autour d'un accident arrive 
dans la rue comme elle court assister k la representation d'un 
meiodrame ; de grands faits historiques nous interessent aussi 



LES BEAUX- ARTS 261 

vivementque la lecture d'un roman;les dramas dont les 
details se d6veloppent devant les cours d'assises n'ont rien 
de fictif, Tart ne les a pas transfigures et cependant ils sont 
suivis avec une insatiable curiosity ; le peuple se porte en 
masse sur le th6dtre des crimes ; les executions capitales, 
les combats de taureaux, les tours perilleux de force ou 
d'agilite ont pour certaines personnes un charme irresis- 
tible, comme les combats degladiateurs et les jeux sanglants 
du cirque en avaient pour le peuple roiiiain. 

Selon nous, ce n'est pas le plaisir qui est la source de cet 
attrait, pas plus pour les oeuvres d'art que dans les spectacles 
de la r6alite. Ce qui nous attire et nous retient devant les 
objets de terreur et de piti6, n'est pas autre chose que I'in- 
terfet, c'est-^-dire un d6sir. En vertu de nos instincts so- 
ciaux, nous ne pouvons voir un de nos semblables menace 
d'un mal sans desirer le non-accomplissement de ce mal. Si 
au contraire la personne menacee nous est antipathique 
pour des raisons particulieres, nous desirous ce meme mal. 
Que le desir soit positif ou negatif, il y a interet aussi long- 
temps qu'il dure, et le propre de I'interet est de nous absor- 
ber tout entiers. Des que le desir est satisfait ou que la mort 
de la personne interessante rend le desir impossible, I'inte- 
ret prend fin, il y. a denoilment, et si le poete dramatique a 
la maladresse de continuer son oeuvre au delh de ce moment, 
les spectateurs se levent et partent avant la fin du spectacle. 
C'est par I'interet, non par le plaisir, que les poemes tragi- 
ques ou les meiodrames s'emparent de nous; s'ils nous font 
eprouver du plaisir, c'est celui des details sublimes, ou des 
graces du style, ou de la beaute de composition de I'oeuvre. 
Mais en tout cas ce qui fait souffrir dans la realite fait souf- 
frir dans I'art, et s'il y a une difference de degre dans la 
souffrance, cela tient uniquement h ce que, dans les fictions, 
I'illusion n'est jamais absolument complete; elle inspire par 
consequent un interet moins vif que les memes evenements, 
s'ils etaient reels. 

Cela explique bien, nous dira-t-on, comment, des que 
nous avons vu le commencement d'une piece ou lu les pre- 
mieres pages d'un roman, nous sommes empoignes par Tin- 



262 PBODUcnoN volontaire de causes de plaisir 

t6r6t et forces d'aller jusqu'au bout. Mais pourquoi, lorsque 
nous ne sommes pas encore entr^s au th^^tre ou que nous 
n'avons pas encore ouvert le livre, sommes-nous attires 
vers une oeuvre od nous nous attendons h rencontrer plul6t 
des causes d'^motions tristes que du plaisir ? C'est la mSme 
raison qui Cait courir la foule k ce spectacle de I'^chafaud 
qui doit cependant Taffecter d'une mani^re si p6nible. C'est 
une nouvelle preuve que la recherche du plaisir n'est pas le 
seul mobile des actions humaines. L'homme ob6it k des ins- 
tincts irr^sistiblesy qui non-seulement ne sont pas toujours 
conformes k ses plaisirs, mais leur sont quelquefois diam^- 
tralement contraires. II n'y a pas, nous Tavons d6jk dit, de 
-correlation directe entre le plaisir et Tinstinct social. Le plai- 
sir corresponds une augmentation momentan6e de force dans 
la sphere de la conscience c^r^brale ; il faut au contraire 
chercher le principe des instincts moraux et des passions 
qui en d6coulent dans oe qui est utile k la conservation et 
au progr^s de Tesp^ce. Que de sacrifices p6nibles commande 
quelquefois I'instinct maternel ! Que de d6vouements sont 
inspires par le seul amour de rhumanit6 ! Or, il y a chez 
tous les etres organises pour vivre en soci6t6, un instinct 
qui pousse Findividu k courir, mSme au risque d'un p^ril 
pourlui-m6me, partout od il y a danger pour son semblable. 
Les abeilles se pr6cipitent vers la ruche menac6e ; les four- 
mis se pressent en foule partout od il y a p6ril pour quel- 
ques-unes d'entre elles. La conservation dela soci6t6 Fexige 
ainsi, et la selection naturelle qui preside k la formation des 
instincts assure les conditions de cette conservation. De 
m^me Thomme ne pent rester insensible k tout ce qui int6- 
resse la vie et la s^curite de ses semblables ; sans cela, il n'y 
aurait jamais eu de soci^tS humaine : 

Homo sum, humani nihU a me alienum puto. 

Et comme le propre de tout instinct est de s'6tendre au 
delk des utilit^s particuli^res qui lui ont donn6 naissance et 
de s'appliquer k tous les cas simplement analogues, I'homme 
^continue k s'int^resser k toutes les souifrances de I'huma* 



LE GOUT DES BEAUX-ARTS 263 

nit6, vraies ou vraisemblables, alors m^me que son inter- 
vention personnelle ne pent avoir aucun r6sultat. Pour que 
rhomme fCit d6termin6 h porter secours h ses semblables en 
<ias de danger, il fallait bien qu'il fCit dou6 par la nature d'un 
instinct qui le force h prendre int6r6t m6nie k des 6v6nenients 
dans lesquelsilne pent rendre aucun service. Ily a beaucoup 
de cela dans I'attrait qui nous pousse vers les representa- 
tions tragiques. II y a en outre le d^sir d'6chapper au d^soeu- 
vrement, de s'instruire, d'assister h quelque chose de nou- 
veau (plaisir de I'occupation) ; il y a enfin, comme nous I'avons 
dit, I'espoir de rencontrer des beaut6s de composition, des 
charmes de style, des traits d'esprit, sans compter le talent 
des acteurs et le m6rite de I'auteur (plaisir de I'admiration). 
De mfime que I'amour du plaisir et m6me du plaisir du 
beau doit toujours rester subordonn6 au sens moral et aux 
int^r^ts des individus, de m6me la culture des beaux-arts 
ne doit jamais se developper au detriment de la production 
utile ou des institutions qui sont n6cessaires h la conserva- 
tion sociale. De deux nations 6galement riches, 6galement 
nombreuses celle qui, dominie par un gotlt raffm6 d'616- 
gance, consacrerait toutes ses forces disponibles aux beaux- 
arts et au luxe, ne tarderait pas, dans les conditions ac- 
tuelles de la civilisation, h 6tre 6cras6e dans la concur- 
rence internationale par celles qui plus prudentes auraient 
consacr6 une grande partie des m^mes forces h leur organi- 
sation militaire. L'histoire prouve d'ailleurs que les beaux- 
-arts ont toujours 6t6 le couronnement et non la source de la 
<5ivilisation ; expression d'une surabondance d'6nergie intel- 
lectuelle et d'une veritable exuberance de force id6ale, ils 
n'ont pu prendre d'extension considerable qu'apr^s une 
forte accumulation d'utilites et I'accomplissement de nom- 
breuses conditions economiques. Al'etat sauvage, les besoins 
materiels de la vie absorbent presque toute I'activite de 
I'individu ; I'homme n'a gu^re le loisir de songer aux plaisirs 
deiicats de ses facultes intellectuelles et, s'il voulait se pr6- 
occuper du plaisir des autres, il trouverait difificilement un 
public qui ett le loisir de recouter. En ce temps-1^, un 
Sophocle, un Shakespeare, un Moli^re auraient depens6 



264 PRODUCTION VOLONTAIRE DE CAUSES DE PLAISIR 

pour triompher d'une b^te f^roce, pour se procurer un gite 
ou un repas, le genie qu*ils ont pu consacrer, en des si^cles 
plus heureux, h la composition de leurs chefs-d'oeuvre. 

Quel a 6t6 le progr^s de I'architecture *? L'homme a d'abord 
habits le creux des arbres, les cavernes, tons les abris que 
la nature pouvait lui procurer ; puis il s'est construit avec 
des pierres, quelques branches, ou de Therbe, des demeures 
grossi^res ; plus tard seulement il a song6 h en rendre la 
disposition agr^able h I'ceil, sym6trique et r6guli6re ; ensuite 
sont venus les omements de toute esp6ce ; enfin on en est 
arriv6 k construire des Edifices sans utility directe, n'ayant 
pas d'autre fin qu'une fin esth6tique, des colonnes, des por- 
tiques et autres monuments de ce genre; c'est Ik le triomphe 
de la beaut6, le r^gne de Tart pour Tart. Ainsi chaque aug- 
mentation de la richesse dans une soci6t6 rend possible un 
progrbs dans la voie de Tagr^able et du luxe. 

II en est de mfime de la litt^rature. D'abord les hommes 
n'6changent que les id6es utiles ; celles qui sont purement 
agr^ables n'attirent que faiblement leur attention. Puis ils 
sont insensiblement conduits k ajouter quelques omements 
k la v6rit6 ; c'est alors que Thistoire, la philosophic, la mo- 
rale, la religion, se pr^sentent dans r6pop6e, les myst^res, 
les poemes didactiques, embellies des charmes de la versi- 
fication, delamusique et de la po6sie. En dernier lieu la 
po6sie, au theatre et dans le roman, se d^veloppe seule et 
ind6pendante : c'est la fiction pure, n'ayant plus d'autre but 
que de procurer des plaisirs k I'imagination et au goCit, et 
d6barrass6e de toute preoccupation historique, religieuse ou 
utilitaire. 

Ainsi trois p6riodes bien distinctes, caract6ris6es, la pre- 
miere par I'utilite pure, la seconde par une combinaison de 
Futile et de Tagr^able, la derni^re par le pur agr6ment. Cha- 
cun de ces progr^s se realise spontan^ment, d^s que ses 
conditions sont remplies. 

Si nous considerons les nations les plus civilis^es de I'Eu* 
rope moderne, nous trouvons que les peuples d'origine ger- 
manique sont presque exclusivement gouvern6s par la preoc- 
cupation de Futile, tandis que les peuples de race latine ont 



LE GOUT DES BEAUX-ARTS 265 

un goUt beaucoup plus prononc6 pour le plaisir, le luxe et 
les arts d'agr6ment. Les estheticiens allemands en general 
sont tenement inspires par le desir de rehausser TArt, de le 
presenter comme servant k une fin morale, qu'ils finissent 
par le d^naturer completement et en faire toute autre chose 
que TArt. Dans les ouvrages de Schelling, de Hegel, de Zei- 
sing, de Vischer, de Garriere, de Schopenhauer, de Hart- 
mann, nous voyons Tart consid6r6 presque exclusivement 
comme la source d'un enseignement m6taphysique et non 
comme une source de plaisirs du gout. Nous avons vu que 
Tart 6tait un objet de luxe, les Allemands en font une reli- 
gion. Leurs artistes d'ailleurs spnt k Tunisson des th^ori- 
ciens; la plupart d'entre eux, peintres ou musiciens, se 
croient investis d'un sacerdoce et se posent en r6v61ateurs 
du vrai et du bien ; ils r^ussissent seulement k prouver que, 
de I'autre c6te du Rhin, le gout est beaucoup moins exerc6 
que ne Test la pens^e savante ou philosophique. Mais cet 
esprit philosophique procure k I'Allemagne d'immenses 
avantages, parce qu'il se confond, dans la vie pratique, avec 
I'esprit de m^thode, de syst^me et d' organisation. 

En France au contraire, I'ensemble des instincts qui cons- 
tituent le gout, Famour du beau, de la gr^ce, de I'^l^gance, 
font sentir leur influence pr6dominante non-seulement dans 
les arts et dans les lettres, mais aussi dans les produits de 
Tindustrie, et jusque dans les mceurs. La patrie de Moli^re 
est, k rheure qu'il est, le seul pays qui ait v^ritablement un 
th6Mre; nos peintres sont aujourd'hui les premiers coloristes 
du monde et ont le bon sens de ne pas se donner pour des 
metaphysiciens ; notre pays est le seul qui sache introduire 
les raffinements d'un goM parfois exquis jusque dans les 
moindres d6tails de la vie ordinaire. Le don de la plaisan- 
terie, le sens des nuances les plus subtiles, le talent de saisir 
des rapprochements ing^nieux, rendent le caract^re frangais 
plus s6duisant qu'aucun autre. Mais il faut reconnaitre que 
nous avons, comme tons les peuples, les d6fauts de nos qua- 
lit6s, et ces defauts sont malheureusement fort graves. La 
predominance du goCit 6touffe, dans une certaine mesure, les 
facult^s philosophiques, et la culture rafiin^e de Timagina- 



266 PRODUCTION VOLONTAIRE DE CAUSES DE PLAISIR 

tion dans le sens de Tagr^able ou du beau fait souvent n^gli- 
ger celle de la raison dans le sens du bien et de Futile. En 
France, il s'agit moins de penser juste que de parler avec 
Eloquence ou d'^crire 616gamment. Les analyses patientes, 
les longues deductions, Tesprit de suite et de m6thode repu- 
gnent k notre vivacity. Nous avons assur^ment, dans toutes 
les sciences, un certain nombre d'esprits d'61ite qui se pla- 
cent sans d^savantage k c6t6 des illustrations savantes des 
autres peuples ; mais il n'en est pas moins vrai que Fins- 
truction est, au point de vue de Fextension, beaucoup moins 
r6pandue chez nous qu'elle ne Fest, par exemple, en Alle- 
magne; et quant k la culture des sciences morales, elle a 
pris en France une direction beaucoup moins pratique qu'en 
Angleterre. Tandis que FAUemagne met une certaine rudesse 
k vouloir fonder Fordre social sur la force et la v6rit6 m6me 
brutales, un id^alisme superficiel nous expose aux plus dan- 
gereuses illusions; c'est pour des raisons presque toutes 
emprunt6es au domaine du goUt et du sentiment que Fon 
repousse chez nous la plus f^conde th6orie du xix« si6cle, 
la th6orie de F6volution, qui seule pourrait cependant fbur- 
nir aux doctrines conservatrices une base v^ritablement 
scientifique. 



FIN. 



TABLE DES MATlfiRES 



INTRODUCTION 

I. Relativity de la philosophic et des sciences 1 

II. La M^taphysique et la Physique. Physique subjective ou 
Psychologie 7 

ni. Diffilcultes particulieres de la science de la sensibility 15 

PREMlfiRE PARTIE. 

ANALYSE G^N^RALE. 

CHAPITRE PREMIER. — Definitions : Sentiment, Affection, Sen- 
sibility, Emotion, Esth^tique 21 

CHAPITRE II. — Examen critique des theories 26 

I. Th^orie 6picurienne 26 

n.Th6oriede WoU 36 

III. Th^orie cart^sienne 42 

IV. Th^orie platonicienne 48 

Y. Theories relativistes 55 

CHAPITRE III. — Caract^re essentiel de la peine et du plaislr 64 

CHAPITRE IV. — Relativit6 des faits de peine et de plaisir. . . 69 

CHAPITRE V. — Caractdre m6taphysique de la sensibiUt6 81 

CHAPITREVI. — Unit6 des emotions 85 

CHAPITRE VII, — L'inconscience ou anesthesie 102 



S6S TABLE DES HATI^RES 

DEUXI6ME PARTIE. 
SYNTHASE particuli£:re. 

GHAPtTRE PREMIER. — Classification des Motions 119 

CHAPITRE II. — Peines positives 125 

SI. Effort et fatigue 1£ 

S 3. Laid^ ddgoOlant, hidcux, immoral, faux 190 

CHAPITRE III. — Peines negatives 134 

S 1. Malaise de la faiblesse 134 

S 2. Doulcurs des lesions 138 

S 8. Ennui, embarras, doute, impatience, attente 143 

S 4. Chagrin, tristesse, pitid, crainte 146 

CHAPITRE IV. — Plaisirs n^gatifs : Repos, gaiet6, etc 154 

CHAPITRE V. — Plaisirs positifs 158 

S 1 • Plaisirs de Toccupation, meditation, jeux, Far niente, 

passe-temps 160 

$2. Plaisirs du goiit 166 

I. — L'esprit (Wit, Wilz) 166 

II. — Le sublime, I'admiration 169 

III. — Le beau 173 

Beauts plastique 178 

Le pittoresque 183 

GrAce ou beaut6 de mouvement 186 

MSlodie et harmonic 192 

Beauts rhStorique et poSlique 195 

Beauts morale 200 

IV. — Le risible 202 

§ 8. Plaisirs du cocur. Joie , EspSrance 226 

CHAPITRE VI. — L'expression des Amotions chez Iliomine et 

les animaux : 280 

I. La thSorie de Darwin 230 

II. Habitudes d*expression d'origine yolontaire 241 

III . Habitudes d'expression d'origine involontaire 245 

CHAPITRE VII. — La contagion des Amotions 251 

CHAPITRE. VIII. — Influence des Amotions sur la volontS. 

L'amour du plaisir 254 

CHAPITRE IX. — La production yolontaire de causes de plaisir. 

L'art 258 



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CoDLOMMiiBi. — Typogr. Aukht PONSOT et P. BROOARDim^ 



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